Juliette Jouannais. Fusées

Le travail et l’œuvre de Juliette Jouannais (il faut « travailler » pour « œuvrer »), m’interrogent. Il y a ici je crois, quelque chose d’inédit en peinture, et je vais tenter dans ce qui suit de montrer en quoi. Il y a une triple pratique dans le travail ; papiers découpés, sculptures, céramiques. Puisque je suis sensible à la peinture par dessus tout, j’aimerais m’attarder en ce domaine, car je suis et reste étonné par la peinture jouannaise.

Juliette Jouannais, gouache sur papier découpé, 130 x 110 cm, 2019, Courtesy de l’artiste. [Image 1]
Juliette Jouannais, gouache sur papier découpé, 63 x 64 cm, 2017, Courtesy de l’artiste. [Image 2]

L’évidement, l’évidement. Jouannais parle d’imaginaire (entretien audio). Alors, je risque ceci : Nonobstant le vide — toujours —, nous avons ici un paysage imaginaire, autant mental qu’irréel mais pro-venant. Regardez ces détails, comment tout cela est peint et ciselé. Suivez de l’œil le parcours de la peinture, des tons, les découpes très fines dans le papier… À un moment donné, il faut bien le reconnaître, on se perd dans le suivi. Car il faut bien distinguer entre vision d’ensemble et parcours que l’on pourrait appeler un « aggregatum des simples », pour reprendre Leibniz. Disons alors, que les simples, chez Jouannais, ce sont les expressions chromatiques.

De droite à gauche, on suit le parcours de la peinture, et je ne considère que le bas du papier découpé, orange, noir, bleu… Et encore, ces couleurs ne sont pas pures. Ce n’est pas peint à la conceptuelle, c’est aléatoire, mais ça suit son cours, et c’est cela qui importe. On notera dans le bleu des interruptions, du blanc et des petites brisures. On va peut-être dire que je pinaille. Réponse : Non. J’ai déjà supposé ailleurs (ici), que les artistes contemporains (pour certains), rassemblent les membres d’Osiris, le corps dispersé de l’Art (ancienne majuscule défunte à jamais). Dans ce rassemblement ; la récollection de ces morceaux, les artistes concernés et consciencieux font très attention à chaque centimètre de peinture apposée. Ainsi donc, et si je ne me trompe pas, Jouannais fait partie de ces artistes consciencieux, et donc, par exemple, elle ne laisse rien au hasard, dans le sens où même les micro-fractures sont voulues, puisque gardées. Quand bien même j’aurai exagéré l’incidence de ces micro-fractures, le lecteur aura compris où je voulais en venir : il existe des peintres affairés et consciencieux. En contrepoint, ou contrepoids (lourdeur), il existe des peintres qui étalent, sans que le moindre centimètre de peinture soit doté d’une identité ; il s’agit là de travaux de tâcherons. À partir du moment où l’on a décidé de rassembler les membres d’Osiris, on se met à raconter une histoire… Et chacun de ces peintres osiriens la narre, à sa manière. Chez Jouannais, je vois, pour le moment, des histoires de la couleur, et ses aventures. Paysage et narration. (Le terme de narration n’a rien à voir, on s’en doute, avec ladite peinture narrative…)

Juliette Jouannais, B-relief, 35 x 40 cm, 2015, Coll.Part [Image 3]

Il y a des œuvres face auxquelles nous nous trouvons face à un non-savoir : nous ne pouvons vraiment les pénétrer. J’aime bien ce “non-savoir” ; cela nous oblige à encore plus regarder. Ce qui ne laisse de m’étonner, aussi, c’est la profusion de détails et de variations dans un espace somme toute très réduit, non seulement en raison des dimensions, mais en sus eu égard au découpage.

Détail d’Image 3

Ci-dessus un détail d’Image 3. Je crois qu’en sus d’histoires et d’aventures, nous rencontrons aussi dans la peinture jouannaise des personnages (non anthropomorphes). Et il me faudra encore réfléchir plus avant à ce sujet.

Dans son décollement de la peinture (disposition en retrait du mur) qu’elle met en place pour ses papiers découpés, Jouannais est attentive à l’ombre, et à la couleur projetée en retour sur le mur. Sinon, nous n’aurions pas ce grand reflet rose (Image 1), qui, à première vue, pourrait sembler le fond de la peinture. Or non, il s’agit du dos peint en rose, qui, reflété sur le mur, donne en retour ce halo rosé. Alors, évidemment, qu’il y ait du rose là où il n’y a rien, tient d’une certaine magie. En effet, n’avons-nous pas là le rêve de beaucoup de peintres, celui d’une peinture sans matière et pourtant colorante ? Peindre au dos, il fallait y penser ! Poursuivons. Je dois le dire, je ne m’explique pas l’équilibre entre ce qui est peint, ce qui a disparu, avec ce qui est découpé ; car Jouannais découpe après avoir peint. La question que l’on peut se poser, c’est comment procède-t-elle, comment décide-t-elle ? Parce que ce n’est pas découpé à la va-vite, c’est précis, chirurgical, rythmique. Alors, comme dit durant l’entretien, nous avons ici des souvenirs, des réminiscences, de ce qui n’est pourtant pas si loin de ses yeux quotidiens, la Nature. Mais ici, tout semble mêlé, chevauchant chevauché, croisé croisant, gouttant étalé… Alors, est-ce que le découpage recrée des dimensions, quand bien même aplats ? Oui, on peut le penser. Il y a plusieurs dimensions superposées ; la couleur rose du reflet, et la gouache en retrait du mur. Mais on pourrait tout à fait supposer qu’il y a une dimension horizontale (ça paraît un pléonasme) dynamique : chaque élément peint pourrait sembler isolé — du fait de la découpe —, mais chacun nous oblige à faire rebondir l’œil, en quelque sorte, ce que nous n’avons pas comme mouvement sur une toile classique. C’est comme si Jouannais nous contraignait à vraiment faire l’expérience du vide dans la Nature (ici largement transposée), expérience que nous ne faisons jamais “en vrai” quand nous regardons un paysage (je ne parle pas de se trouver au bord d’un précipice…) et de la couleur qui la ponctue. Ou est-ce l’inverse ? Est-ce que le vide ponctue la couleur ? Pour Harry Bellet, les choses paraissent plus simples. D’après lui, Jouannais « sculpte la couleur ». Oui, peut-être. Mais, enfin, ce n’est pas en attaquant le papier qu’elle trouve la couleur… De plus, elle dit aussi (Entretien), qu’elle se sent à la fois sculptrice et peintre — on a envie d’y mettre une esperluette… sculptrice & peintre, peintre & sculptrice. À quel moment l’est-elle dans une pièce comme une gouache sur papier découpé ? La réponse n’est-elle pas dans le titre ? Elle l’est dyadiquement. Par conséquent, et comme l’écrit Bellet, nous avons chez Jouannais quelque chose de singulier ajouté à de nouvelles nuances. Oui. Il s’agit bien de cela. Mais ce-là ne se résoudra pas dans la jolie formule de Bellet, même s’il y a là du vrai. Car, comme l’écrit si bien Alain Delaunay : « la dyade pose la question de l’Un et du multiple, et, partant, celle de la création ». On peut donc dire qu’il y là quelque chose qui tient d’une pratique picturale & sculpturale à la fois. Mais cet « à la fois » n’est pas le fin mot de l’histoire ; il l’accompagne, et ne fait que caractériser la geste.

Léon Mychkine

 

Référence /// Harry Bellet, journal Le Monde, 14 02 20 /// Alain Delaunay, Entrée “Dyade”, Encyclopédie Universalis


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