La Bourse-Pinault : Généalogie d’un Scandale stratosphérique (#1)

« Nous avons la chance d’accueillir la collection de François Pinault dans le site inouï et exceptionnel qu’est la Bourse de Commerce ».

Anne Hidalgo (Conférence de presse)

 

En ce bas-monde, on a l’impression que les puissants (money money) ne peuvent rien se refuser, et, surtout, qu’on ne peut rien leur refuser. Les milliardaires, on dirait des espèces de conquérants mythologiques, des créatures dont parle Ovide dans ses Métamorphoses, des Titans (chez Ovide, ça saigne, ça pisse le sang, ça éclabousse, pas comme chez Avengers d’Hollywood…), capables d’acquérir n’importe quoi, n’importe où, n’importe quand. Ce sont de grands requins préhistoriques, à côté desquels les vrais semblent des carassins dorés (carassius auratus), cependant que, comme les squales, si une dent tombe, elle repousse fissa.

Tout le monde, dans le landerneau culturel, s’est jeté à plat-ventre face au Lion de Venise. Seules quelques rares critiques, ici et là, se sont faites jour, et encore (en fait, je n’en ai guère vues). Le journal Le Monde s’est particulièrement distingué, en publiant plusieurs articles tous tout à fait laudatifs et cinq spécialement, comme il est précisé en bas de page, réalisés « dans le cadre d’un partenariat avec la Bourse de commerce-Pinault Collection.» Cela s’appelle (pudiquement) du publireportage. Le publireportage, c’est le contraire de l’information, ce que vous allez y lire est forcément positif, super chouette, merveilleux, remarquable, immanquable, incontournââble.

Les media, pour la plupart, se gardent bien de révéler la véritable nature de la Bourse-Pinault, et seul, à ma connaissance (je peux me tromper), le magazine Alternatives Économiques la dévoile en ces termes crus (qu’on ne saurait trouver sous le clavier distingué du 80, boulevard Auguste Blanqui): « Davantage qu’un musée, la toute nouvelle Pinault Collection est une gigantesque galerie d’art dont le business fera monter la cote de certains artistes et remplira les poches de son propriétaire.»

Voilà!, la Bourse-Pinault, c’est cela, à peu de choses près. Nous allons y revenir, car ses choses-là sont toutes scandaleuses :

« Pour couper court à toute polémique, le groupe Pinault se vante de ne pas toucher un sou d’argent public pour la réalisation des travaux de transformation du bâtiment en 7 000 m2 d’exposition artistique, pour un coût de 160 millions, à la différence du groupe LVMH qui avait “consommé” 580 millions d’euros pour construire la Fondation Louis Vuitton dans le bois de Boulogne. Il n’empêche que François Pinault, pour assouvir son rêve d’exposition en France, a obtenu bien des soutiens politiques, rapportés par M Le Magazine du Monde : François Hollande, Bertrand Delanoë, Anne Hidalgo, Audrey Azoulay, Emmanuel Macron (alors Ministre de l’Économie) avaient fait assaut d’amabilités en faveur du collectionneur déjà installé à Venise, au Palazzo Grassi et le [sic] Dogana. » (Alternatives Économiques)

Tout cela est tellement aimable qu’Anne Hidalgo a fait racheter à hauteur de 86 Millions l’ancienne Bourse de Paris, « un juste prix, d’après le journal Le Figaro » (), dont le journal le Canard Enchaîné précise que « la facture de 86 millions d’euros a été remboursée par la cession pour 86 millions d’euros de deux immeubles municipaux à la CCI ». Ouf ! Les parisiens contribuables ont eu chaud ! Une fois acquise, la Bourse n’a pas été rachetée par M. Pinault. Non, voyons, quelle idée ! La Mairie l’a généreusement offerte en cadeau au sieur Pinault, certes, moyennant des conditions drastiques, au termes desquelles  « François Pinault devient donc locataire d’un bail de cinquante ans, en échange d’une redevance de 15 millions d’euros en deux ans, puis d’une redevance annuelle de 5 % au-delà de 3 millions d’euros de chiffre d’affaires. Le loyer lui-même est symbolique : 60 000 euros par an. On peut en conclure que le contribuable parisien pourra éventuellement participer aux bénéfices, mais qu’il sera aussi exposé aux risques de l’opération…» (Alternatives Économiques). Tentons de débrouiller cet aimable montage.

  1. Je ne suis absolument pas un expert en placement et opérations financières, mais, si je comprends bien : Pinault n’a pas acheté la Bourse, c’est un loyer. Certes. Mais de 5000 € par mois. Sachant que le prix d’entrée est de 14€ (10€ pour les étudiants et chômeurs, merci !), ce sont les parisiens qui lui payent, d’entrée de jeu, son loyer. Et largement. Si (fourchette basse), on estime à 2000 visiteurs/jour, le lieu récolte déjà 86 600 € net par mois. Rappelons qu’une galerie d’art, c’est gratuit ; on ne paye pas pour entrer chez Templon ou Marianne Goodman. Première arnaque…
  2. La presse s’est extasiée sur le fait qu’en cinq ans on ait enfin pu réaliser les travaux (le journal Le Monde semble en avoir langui), et s’est aussi pâmée sur le coût : 160 Millions d’€. Question : Quand votre fortune est évaluée (hors évasion fiscale, bien entendu) à 55 Milliards de Dollars, que représentent 160 Millions d’€ ? Je n’en ai aucune idée, c’est stratosphérique, mais, je gage que c’est une somme très modeste en l’espèce. Dans un article de Le Monde publié le 22 juin 2018, Raphaëlle Bacqué relate les folles journées de M. Pinault à New York, achetant à tout va de l’art contemporain. Passés ces quelques jours, elle tente de savoir combien le breton a dépensé. Un collaborateur lui confie : « On approche les 20 Millions d’Euro.» C’est ça, un milliardaire, il peut, en quelques jours, claquer 20 M€ aussi simplement que n’importe qui aux revenus très modestes achètera sans barguigner une baguette de pain bien médiocre 30 cts au supermarché. Mais, à suivre M. Pinault dans les galeries new-yorkaise, on a l’impression d’une sorte de super-héros ; à peine arrivé, il repère déjà le meilleur, il sait ce qu’il veut, il crache les thunes comme on ouvre un robinet. C’est mythologique. Il faut tout de suite, lecteur, que vous compreniez bien quelque chose : il m’est parfaitement égal que M. Pinault soit milliardaire. S’il peut acquérir n’importe quelle œuvre d’art, tant mieux pour lui. Ce qui me gène, on doit bien le comprendre, ce sont les conditions dans lesquelles la Ville de Paris, l’Élysée, et quelques courtisans choisis en amont, ont permis d’offrir certainement la plus grande galerie d’art de France à un milliardaire, et tout cela en plein Paris ! C’est cela qui me pose problème, ajouté, bien entendu, à l’exploitation du lieu, tout à fait scandaleuse (entrée payante et œuvres à vendre, aux profits seul du propriétaire). Car non seulement c’est cadeau, mais, en sus, le visiteur doit payer, rembourser, à terme, le cadeau du milliardaire. Il y a là, au passage, un scandale d’État ; car l’Élysée, du coup, n’est pas pour rien dans la manœuvre. On aurait pu supposer qu’un Président de la République, étiqueté “socialiste”, s’opposât à la réalisation de ce prodige miraculeux. Mais non ! Tout le monde, des courtisans à Mme Hidalgo (“socialiste”) en passant par M. Hollande, s’est félicité de cette belle opération. C’est M. Pinault qui a dû bien rire…
  3. À ceux qui, décidément, persisteraient dans la croyance que la Bourse-Pinault, s’agissant d’une “Collection”, comme on lit partout, est une œuvre désintéressée, l’inénarrable J.J Aillagon nous révèle le palimpseste opérationnel, moins glamour : « L’acte de collectionner, en tout cas pour une collection privée, n’est pas un acte de sédimentation mécanique. C’est un processus d’affinement progressif du profil d’une collection. C’est la raison pour laquelle les ventes ne sont pas la finalité de notre activité mais l’un des instruments de la bonne gestion de la collection. […] Il faut cesser d’être obsédé par le seul modèle des musées publics européens qui ont fait le choix de l’inaliénabilité. Ce modèle ne concerne pas, par exemple, la plupart des musées américains » (Alternatives Économiques). Redonnons ce fragment : « C’est la raison pour laquelle les ventes ne sont pas la finalité de notre activité mais l’un des instruments de la bonne gestion de la collection ». Voilà !, une collection, ça se gère. C’est une gestion au sens bien financier du terme. La question que l’on peut se poser, en effet, est celle-ci : M. Pinault a-t-il prévu de verser des dividendes de ses œuvres vendues auprès la Maire de Paris ?, ou, après tout, et pourquoi pas ?, auprès des visiteurs, dividendes qui, pour le coup, pourraient se transformer, par exemple (soyons fous) en entrée gratuite ? Non, je n’ai lu nulle-part ce type de programme. Et Aillagon s’y connaît en terme de gestion, car c’est notamment par son truchement, alors qu’il dirigeait le Château de Versailles, qu’une judicieuse exposition de Jeff Koons aura fait monter la cote dudit ; au bénéfice du collectionneur… un certain François Pinault. On peut, là, poser cette question subsidiaire : Était-il nécessaire et vital d’accroître la cote de ce clown ? (Que restera-t-il de l’œuvre koonsienne ? Un canot de sauvetage en bronze, deux ballons de basket dans un aquarium quasi empli d’eau, et pas grand-chose d’autre.)

Après l’opération “Le monde merveilleux de l’homme d’affaires collectionneur François Pinault”, le journal Le Monde (décidément) a publié une petite interrogation critique, le 24 juin 2021. Jean-Michel Tobelem y écrit : « C’est un choix surprenant qu’a effectué la famille Pinault pour la création de la Bourse du commerce-Collection Pinault, exploitée dans le cadre d’un bail emphytéotique signé avec la Ville de Paris, propriétaire du bâtiment, car elle donne l’impression d’être peu au fait des principes qui guident l’action philanthropique dans le monde. Conformément au modèle mis en œuvre à Venise pour le Palais Grassi et la Pointe de la douane, c’est en effet une société commerciale filiale de la holding familiale Financière Pinault qui va gérer ce nouveau lieu d’exposition consacré à l’art contemporain. Dans le même temps, les représentants de la SAS ne démentent pas systématiquement la dénomination “fondation”  employée par certains journalistes ou commentateurs, laissant ainsi planer un doute sur une volonté de la famille Pinault de se draper des oripeaux de la philanthropie tout en s’affranchissant de ses règles.» Voilà ce qu’il aurait fallu dire dès le début, dans les colonnes du Le Monde ; car l’information consiste à informer, et non pas à louanger, si ? Dans cette “tribune”, que j’invite le lecteur à lire, M. Tobelem affirme qu’il eut été tout à fait possible d’offrir la gratuité aux visiteurs, mais avec un modèle différent. Je le cite de nouveau :

« Un autre choix eût semblé plus en phase avec une action qui s’affiche comme généreuse et désintéressée : celle d’une fondation, qui offre d’ailleurs droit à de substantielles réductions d’impôt (60 % pour les fondations d’entreprise et 66 % pour celles créées par des particuliers). Si celle-ci avait été dotée d’un capital de 800 millions d’euros, un montant compatible avec une fortune familiale évaluée à quelque 30 milliards d’euros, le revenu annuel de la dotation aurait été d’environ 40 millions d’euros. Cela aurait permis à la fois de faire fonctionner convenablement la Bourse du commerce et en même temps d’offrir à tous la gratuité d’accès à ses espaces, comme cela se pratique fréquemment dans les fondations muséales américaines — qu’il s’agisse par exemple des célèbres musées Getty, Hammer, Broad ou Glenstone  — mais aussi en France. En faisant le choix d’une société commerciale pour gérer une institution culturelle, la famille Pinault ne prend-elle pas le risque de faire naître certaines interrogations ? Premièrement, le choix n’est-il pas notablement fiscal, permettant de consolider les pertes financières attendues de la Bourse du commerce avec les bénéfices de la holding, réduisant ainsi le montant de son impôt ?»

Pourquoi, chez Pinault, n’a-t-on pas eu l’insigne honneur, après le “cadeau” que l’on sait, d’obtenir l’entrée grauite ? La seule réponse est commerciale, pas philanthropique : il faut faire du fric, mieux : il faut faire raquer le visiteur. On notera, par ailleurs, le choix de l’intitulé dans le journal ; le texte de Tobelem est publié dans la page “Opinions”, et sous-titré plus bas : “Tribune”. On doit bien comprendre qu’ici M. Tobelem, en tant que Professeur de sciences de gestion associé à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, ne fait que donner son avis, et — nous en sommes prévenus —, son opinion ; ce qui, bien sûr, n’est pas du tout le cas des cinq articles subventionnées par la Bourse-Pinault, qui, on le sait à les lire, éblouissent le lecteur par leur objectivité.

 

Mais, l’essentiel, n’est-il pas que les gens soient heureux ?

 

 

Refs. Hervé Nathan, “ Pinault Collection : l’art de la spéculation ?”, 19/05/2021, Alternatives Économiques // Raphaëlle Bacqué, “François Pinault, le collectionneur”, Le Monde, 22 06 2018 // Jean-Michel Tobelem, Tribune, 24 juin 2021, journal Le Monde (https://www.pantheonsorbonne.fr/page-perso/jmtobelem)

En Une, portrait de François Pinault, par Annie Leibovitz (pardon madame)

à suivre…

Léon Mychkine

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