La France et ses penseurs au rabais. Lagasnerie (#1)

J’ai écouté Lagasnerie dans les media, des conférences qu’il relaie sur son site Internet, et j’avais lu sa plume infantile dans la tribune co-écrite avec Édouard Louis, dans le journal Libération, le 30 juillet 2014, dans laquelle ils appelaient à boycotter la 13e édition des “Rendez-vous de l’Histoire”, à Blois, dont le thème, “Rebelles”, tranchait d’après eux fortement avec l’invitation de Marcel Gauchet, qui devait prononcer la conférence inaugurale. Invités eux-mêmes, ils ont décliné devant cet affront que représentait pour eux la présence de Gauchet. Mais qu’avaient-ils, eux, à avancer, en tant qu’œuvre, à opposer, à celle, considérable, de Gauchet ? Rien, quasiment, ou pas grand-chose. Mais là n’est pas la question. Ce qui importe, c’est la posture du dénonciateur, du petit flic qui a repéré les traîtres dans la foule… Exactement comme le faisait Bernard-Henri Lévy dans sa première apparition télévisuelle (Apostrophes du le 23 mai 1977). Tout BHL est déjà là, cette espèce d’arrogance de dandy hautain, assuré plus que tout d’avoir raison sur tout le reste. Surtout, ce qui rapproche BHL de Lagasnerie, c’est qu’avec eux, attention !, il va y avoir du nouveau ; et d’ailleurs BHL a fait partie de ce que l’on aura appelé “Les nouveaux philosophes”. Quelle blague ! On attend encore leurs concepts… De son côté, Lagasnerie, avance un “art oppositionnel”, dont nous n’avons pas encore tout compris, mais, dit-il, c’est pour le futur. En tout cas, il affirme, avec sa belle assurance, que cette théorie en gestation mettra à bas toutes les “idéologies” qui ont actuellement cours dans l’art contemporain. Rien que ça ! L’intellectuel médiatique (formule auto-réflexive et donc nulle), n’est jamais avare avec son ego, ni avec sa capacité à tout saisir. Après tout, on est ambitieux, ou pas.

Lagasnerie est un pensum industriel, il écrit et parle beaucoup, et il parle très vite. Il est très pénible à écouter, et je ne lirai jamais aucun de ses livres, c’est trop m’infliger. Mais je crois avoir un peu cerné le personnage. C’est encore un prophète médiatique. Par définition, le prophète sait tout, et il pré-voit, il envisage comment il faudrait s’y prendre dans tel ou tel domaine, il sait ce qu’il faut faire, et surtout, ne pas faire, et, bien sûr, ce “savoir” est discriminant et punitif ; il y a ceux qui savent (lui et ses potes, et les grands référents qui ont tout compris : Bourdieu, Foucault, par exemple), et ceux qui croient savoir mais qui font erreur. C’est particulièrement immature comme attitude. C’est la sienne. La posture d’avoir tout compris est reprise constamment par Lagasnerie sur tous les sujets qu’il décide d’aborder. L’un des derniers en date est l’art. Dans une “conférence” qui a eu lieu au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, il se présente en rappelant qu’il est issu de la bourgeoisie, et qu’il est professeur depuis cinq ans à l’École des Beaux-Arts de Cergy, dans laquelle il enseigne non pas la théorie de l’art, car, s’empresse-t-il de préciser « l’objectif n’est pas du tout de faire des cours de théorie de l’art, je ne suis pas un théoricien de l’art, et je n’y connais pas grand-chose en fait.» N’est-ce pas extraordinaire ? Comment un “philosophe”, “sociologue”, peut-il enseigner dans une école d’art tout en reconnaissant qu’il n’y connait pas grand-chose ? C’est tout à fait ébouriffant. Mais non !, il parle de la peine de mort, de Foucault, et de tas de choses qui vont servir à ses étudiants.

Dans cette conférence, il est dit, en gros, que la plupart des artistes ne savent pas se débrouiller avec la politique, et qu’ils sont trop enfermés dans leur monde ; et que les artistes qui ne se concentrent que sur leur œuvre, sont ceux qui ont renoncé à la révolution (et il cite Marcuse, qui, apparemment, aurait dit cela). À écouter ce qui se dit en profondeur, si l’on peut dire, dans son blabla au Conservatoire, c’est que l’artiste doit penser à son public avant même de créer… L’artiste ne doit pas proposer des “énigmes”, ni afficher des positions “excluantes” ; il faut que tout le monde, ou le plus de gens possible, puisse comprendre son œuvre. Sinon, nous avons un problème, l’artiste reproduit les mêmes mécanismes de domination… Ainsi, et là encore, la culture est discriminante, parce que tout le monde n’y a pas accès. Dans son propos, ce n’est jamais le fait des “gens”, non, c’est toujours à cause du “système” et des “mécanismes de domination” (mon dieu que ce monde est méchant !). C’est une pensée toujours aussi infantile, ajoutée d’une bonne grosse pincée de populisme : l’art doit être compris par le plus grand nombre, et, si tel n’est pas le cas, il faut en demander la raison aux artistes, et pas au public, qui est toujours animé par une soif insatiable de savoir et de connaissance. Mais comme Lagasnerie n’est pas à une posture contradictoire près, il donne aussi des “trucs” aux petits-malins éduqués, pour s’en sortir sans trop se salir :

Il faut, dit-il, devenir « cynique » ;  utiliser le “système” non pas pour le dénoncer (ça ne sert à rien, il le sait, lui le vétéran des luttes sociales, né en 1981), mais pour le subvertir, le perturber ; parce que, le but de l’art, de toutes manières, et comme toute action, doit être “politique”. Or, avoir un agir politique, le seul agir, d’après lui, digne d’être mené, c’est de renverser l’ordre politique lui-même, et tous les ordres qui vont avec, qui sont tous mus par un appétit inextinguible de “domination”. J’imagine que cette recette cynique, il l’applique au premier chef à sa propre personne, et, de fait, ça marche très bien, lui qui estime et répète à l’envi que le monde est fondamentalement mauvais, structurellement relayé par des mécanismes de domination (dont la figure, bien entendu, est blanche et hétérosexuelle), autant adopter une posture fausse, et le dire, tant qu’à faire, c’est tellement sincère ! De fait, notre philosophe à deux sous participe fort bien de ce monde, en le critiquant. Pourquoi pas ? Ce ne sera pas le premier à agir ainsi, ni le dernier. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir des positions qu’il appelle « éthiques ». Ainsi, il considère comme particulièrement primordial de se demander ce que peut faire l’œuvre d’art face au mal, à la douleur, à la faim, à l’injustice, et il ajoute que ceux qui ne se posent pas cette question sont des complices du pouvoir en place. On en conclue donc que, puisque lui se pose cette question, alors il ne l’est pas, complice. C’est extraordinairement simpliste. En tout cas, c’est avéré, Lagasnerie a rejoint la basse-cour des poulets nourris au pensum, comme si cela manquait. Mais, il est vrai qu’après BHL, et Onfray, il faut bien penser à passer le relais…

Le fait que notre pays, terre de grands penseurs, de grands hommes et de grandes femmes — comme on dit —, éprouve le besoin de médiatiser tellement la pensée avortée et infantile, au lieu d’exaucer et de vulgariser la parole savante, restera pour moi toujours un mystère, un mystère tragique. Au bout du compte, à écouter ce que dit Lagasnerie sur l’art et les artistes, montre qu’il n’y connaît vraiment pas grand-chose, et, l’une des seules références qu’il brandit, c’est Bourdieu ayant écrit sur Manet. Mais ça tombe bien, puisque Manet, à l’en croire, aurait adopté le premier cette attitude cynique, qui revenait à profiter du système, tout en le subvertissant. Habiller Manet d’une telle aura cynique n’est pas la dernière instance d’une pensée, on peut le dire, obscène, chez ce philosophe de comptoir. Quoiqu’il en dise, Lagasnerie sert de la bonne soupe au “système”, qui a, de longtemps, intégré voire même subventionné sa propre critique. De fait, Lagasnerie est une pure créature de la Société du Spectacle. (Il se garde bien de mentionner Debord…)

Les liens qui m’ont servi pour baser mes arguments sont trouvables ici et ici. Le texte ridicule et infamant au sujet de Gauchet, ici. Je n’ai pas cherché à démonter tout le “système” lagasnerien (judicieux adjectif), je tente “simplement” d’alerter sur ce tropisme typiquement français, soit de rendre ultra-légitimés et ‘bankable’ des soi-disant penseurs, qui, en fin de compte, ne sont que des escrocs. Mais notre pays les adore et les cajole.

En Une : Portrait infamant de Lagasnerie.

 

Léon Mychkine


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