La Préhistoire, l’abbé Breuil, et les vulves

Il n’est pas exagéré de dire, après constat, que les interprétations vulvaires prolifèrent dans la Préhistoire. La faute à qui ? À un abbé ! L’abbé Breuil, vénérable autorité autodidacte dans le domaine de l’interprétation de ce qu’il est convenu d’appeler “l’art préhistorique”. Un article très intéressant d’une jeune chercheuse, Nada Hosking, nous apprend que l’hypothèse vulvaire (si j’ose dire) de Breuil a complètement surgi, comme on dit outre-atlantique, ‘out of the blue’ : « C’est une supposition qu’il a faite quand l’hôtelier Louis Didon, collectionneur et enthousiaste de la préhistoire, s’enquit au sujet d’une gravure “en forme de cœur” sur une pierre calcaire qu’il avait trouvée dans l’Abri Blanchard. [Car c’est bien Didon l’“inventeur de la grotte”]. Dans une lettre à Didon, datée du 25 janvier 1911, l’Abbé Breuil interprète cette gravure de l’Abri Blanchard comme un ‘Pudendum muliere’. En latin, ‘Pudenda’ signifie “une chose dont on doit avoir honte”, et ‘muliere’ signifie “féminine”. L’argument de Breuil était que de telles formes sont utilisées dans le début du cunéiforme et les hiéroglyphes égyptiens pour représenter le sexe femelle (Figure 1). Il a aussi proposé que les symboles mâle et femelle utilisés en biologie retracent leur origine à ces gravures préhistoriques (Figure 2).

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Hosking ne donnant pas d’image de la gravure de l’Abri Blanchard, on supposera, que suite à une recherche de ma part, il s’agit de celle-ci :

Le rapport entre l’imaginaire et les représentations préhistoriques n’est plus à débusquer… Ça fait longtemps ! Rendez-vous compte, avec l’image ci-dessus (je ne trouve que celle-ci concernant l’Abri Blanchard, je conjecture qu’il s’agit bien de cette gravure). On demande à Breuil ce qu’il en pense. Le spécialiste réfléchit, et, opérant une connexion méta-représentationnelle avec l’écriture cunéiforme et hiéroglyphique (!), il juge tout de go qu’il s’agit d’une vulve ! C’est quand même assez stupéfiant. Mais, en 1911, il est depuis un an professeur de la Chaire d’ethnographie historique à l’Institut de paléontologie humaine, après avoir enseigné la préhistoire à Fribourg. Et il va devenir une autorité, et désigné comme premier archéologue français. Donc son avis ne compte pas pour des prunes, et même le génial André Leroi-Gourhan ira à sa rencontre pour lui faire authentifier, en 1946, et en dépit de son âge de sa vue très affaiblie, les relevés qu’il a effectués dans la grotte d’Arcy-sur-Cure (Grotte du Cheval). Donc, du point de l’autorité, si Breuil dit que c’est une vulve, c’est une vulve. Et ça ne s’est pas arrêté, bien que on ait critiqué ce genre de prise de position dès 1969. André Varagnac (Conservateur adjoint au musée des Antiquités nationales à Saint-Germain-en-Laye, après la Libération, puis conservateur en chef en 1957) juge que les assimilations vulvaires commencent à bien faire. Il écrit ainsi qu’« une population archaïque […] devait emprunter à toute une cosmogonie complexe les promesses de chasses heureuses ; mais ces cosmogonies n’étaient vraisemblablement pas dominées par la hantise de la vulve et du phallus. Le pansexualisme est bien plutôt un aspect de nos sociétés les plus modernes, qu’il est vraiment regrettable de voir ainsi projeté très loin dans le passé.» On voit donc que le tropisme phallo-vulvaire n’est pas un dogme reconnu par tous, et ce depuis un certain temps. Soit. Revenons à l’interprétation de Breuil.

Premièrement, il n’y a pas de rapport entre les deux écritures, l’une est, pour ainsi dire, métonymique (un animal pour autre chose) et symbolique (peut-être), et l’autre est strictement symbolique (un bâton, un triangle, pour quelque chose). Et il est bien évident qu’avec cette forme, ici, dans l’Abri Blanchard, nous ne sommes pas en face d’un système d’écriture…  Ensuite, après ce bond sémantique extra-large et impossible, Breuil en fait un second, à savoir temporel. Quel rapport mental entre la période de l’Aurignacien (43 000 A.D) et l’Égypte du IV millénaire A.D ? Comment Breuil peut-il savoir ce que représente cette forme ? C’est absolument insensé. Mais Breuil aura donné le ton : « Vous voyez une forme arrondie ? C’est une vulve.» Mais, en Préhistoire, les vulves se reconnaissent aussi par des traits. Ainsi, dans un article du journal Le Monde, daté du 27 octobre 2020, Pierre Barthélémy, écrivant au sujet d’une grotte en Forêt de Fontainebleau, nous apprend ou nous rappelle qu’on trouve, au sein d’un agglomérat d’abris sous-roche, « un lourd bloc de grès au cœur duquel deux minces boyaux naturels et parallèles se sont creusés. On pénètre dans celui du bas en rampant et, tout de suite à gauche de l’entrée, la paroi forme un petit panneau où deux chevaux, l’un fort érodé, l’autre nettement plus complet, encadrent une intrigante figure composée de seulement trois profondes entailles qui évoquent un pubis de femme avec une vulve au centre et peuvent se traduire par trois caractères typographiques : \I/

 

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Ce n’est pas Barthélémy qui a postulé que ces trois traits symbolisaient une vulve ; on trouve cette interprétation depuis longtemps. Ainsi, c’est le chercheur Alain Bénard  qui écrit, à-propos de ce panneau précisément situé à Noisy-sur-École, dans un chaos rocheux dénommé la Ségognole, sis en forêt domaniale des Trois-Pignons :« La composition est centrée sur les trois fissures dont la disposition évoque un triangle pubien et une vulve.» À quel moment passe-t-on de la préhistoire à l’imaginaire standard ? Précisons qu’Alain Bénard n’est pas archéologue de formation, mais autodidacte, comme il le dit ici. Mais peu importe, puisque de nombreux chercheurs certifiés disent la même chose au sujet des expressions sexuées (askip). Aussi doit-on s’étonner de lire dans un journal quotidien que oui, bien sûr !, il s’agit d’un pubis et d’une vulve ? Mais comment est-il possible de se projeter dans l’esprit d’un être humain qui vivait il y a 43 000 ans, au bas mot, sur un site européen ? Posez-vous la question : Puis-je me projeter dans l’esprit de mon voisin ? (Ce qu’en philosophie on appelle ‘Problem of other minds’, le Problème des esprits autres). J’en doute. Mais Barthélémy ne se contente pas de reprendre le credo vulvaire, il emprunte à un autre chercheur, Yves Martin, une expression dont ce dernier se sert pour caractériser une autre gravure, sise en la Grotte de Gouy. Il s’agirait ici en effet d’une “première origine du monde”, entendez, bien avant Courbet :

Fig. 1. Silhouette féminine représentée de profil (bas-relief). (a) et (b) : Photographie d’Alexander Marshack. Grotte de Gouy, (Seine-Maritime, France)

Martin écrit : « Toutefois, comme le montrent très bien deux photographies d’Alexander Marshack (Fig. 1a et b), il ne serait pas déraisonnable de l’interpréter comme une représentation crédible de fente vulvaire “isolée”, réalisée bien avant la célèbre toile de Gustave Courbet, L’Origine du monde.» Franchement, est-ce déraisonnable ? Le lecteur suit-il ? Barthélémy reprend l’expression de Martin, jugeant une forme dans la grotte de Gouy, pour l’appliquer à celle sise en la Ségognole (puisqu’on ne trouve pas d’allusion faite par Bénard au même sujet). Mais le geste mental de Barthélémy reflète bien finalement l’ambiance herméneutique qui entoure l’interprétation des signes “préhistoriques” (pour le dire vite) ; du grand n’importe quoi. Je ne dis pas qu’en ma qualité de quoi que ce soit je détiens la vérité, bien entendu, mais on peut légitimement s’interroger sur cette fixation vulvaire depuis l’abbé Breuil, tout de même, et en contester l’heuristique supposée. De fait, et pour en revenir à la photographie utilisée par Barthélémy, on peut remarquer que plusieurs indices tendent à nous convaincre qu’il ne s’agit pas ici d’une représentation vulvaire. La première, je l’ai dit, est celle du bon sens : il est impossible de le savoir, et, j’insiste, il est impossible de savoir et de comprendre ce que de tels traits signifient. Deuxièmement, s’il s’agit d’un pubis et d’une vulve, comment expliquer l’abstraction entre les traits ? En effet, à regarder les peintures, les sculptures aurignaciennes, par exemple, les traits corporels ne sont jamais interrompus, tel par exemple, qu’avec cette (supposée) vulve :

“Vulve”, Magdalénien, Angles sur l’Anglin

Si l’on suppute que l’image ci-dessus nous donne à voir la représentation d’une vulve — ce dont le lecteur a compris, je doute —, on peut bien remarquer que le triangle est continu ; il ne s’interrompt pas en cours de route, comme il le fait avec celle de Fontainebleau. Et puisque nous sommes dans la conjecture depuis le début, je redirais la chose ainsi : il est impossible qu’une forme définie, dans les périodes sus-dites, s’interrompe soudainement et reprenne plus loin. C’est impossible, parce que cela impliquerait une capacité abstractive qui, dans ces périodes, n’étaient pas encore, si j’ose dire, à l’esprit. S’il est bien entendu que toute représentation est, par essence, au moins pour nous, abstraite, je pense qu’il n’en allait pas de même pour les êtres humains de l’Aurignacien jusqu’au Magdalénien, et au-delà ; je veux dire par là, et c’est ce que je pense, que les personnes qui étaient impliquées dans ces “reproductions”, ces “projections”, ces “restitutions” (comment nommer cela ?) s’y investissaient d’une manière dont nous ne pouvons avoir idée, si ce n’est de manière imaginaire. Ainsi, on a pu lire, ici et là, que, pour ces ancêtres, et ceux qui pratiquaient ce type d’activité, les parois des grottes, des roches, étaient vivantes, et on peut donc supposer qu’il existait un mode très élaboré d’interactions avec le milieu, dont, là encore, nous ne pouvons avoir aucune idée. Ainsi, quand nous “reconnaissons” des vulves, là où ne se donnent à voir qu’un trou, un triangle, un trait gravé, il faut tout de même bien avoir en tête que nous procédons à un travail d’abstraction actualisé, qui n’a peut-être voire sûrement rien à voir avec les effet recherchés. Troisièmement, s’il est permis (dans un univers parallèle) de voir ici une vulve, alors cela veut-il dire que toute gravure en forme de trait, sous l’Aurignacien ou le Gravettien, en représenterait une ? Qu’est-ce qui justifie, à dire vrai, qu’une entaille dans la roche soit associée à une vulve ou bien à un sillon ? On répondra : La taxonomie breuilloise.

 

“Les images génitales féminines”, In Delluc

 

PS. J’ai écouté la petite émission de Guillaume Erner sur France-Culture (ici), qui invitait Emmanuel Guy, Historien d’art paléolithique. Le titre de cette dernière reprend celui de Barthélémy (Le Monde), et c’est tellement accrocheur qu’on aurait tort de s’en priver. Erner et son invité sont émerveillés d’avoir bien affaire à une vulve dans la Ségognole (4ème image en partant du bas…). Guy s’extasie sur la facture des deux chevaux, des deux côtés (de la dite vulve). Mais il n’y a pas de quoi ; c’est assez médiocre. Il suppose aussi qu’il y a un rapport entre cette vulve et les deux chevaux. Je pense qu’il n’y en a aucun, et je suppose que, sur ces trois entailles, seule la première à droite a commencé d’apparaître de manière naturelle, et encore, loin en amont, sur le tout début de la pente de l’assise, tandis que les deux autres ont été directement artefactualisées.

Références/ Pierre Barthélémy, ’“Une Origine du monde” préhistorique à Fontainebleau’, Journal Le Monde, 27 octobre 2020 // Nada R. Hosking, “The Mind in the Vulva. Deconstructing the Androcentric Interpretation of Prehistory Images”, SURF Conference, 2013 /// Yves Martin, “Une sculpture paléolitique inédite : la silhouette féminine en bas-relief de Gouy (Seine-Maritime, France)”, Académie des Sciences, 2007 //// Alain Bénard,“L’abri orné de la Ségognole, Noisy-sur-École, Seine-et-Marne. Description des gravures et proposition d’attribution chronoculturelle”, Bulletin de la Société préhistorique française, tome 107, n°3, 2010 ////  André Varagnac, “La succession de l’abbé Breuil”, Annales. Économies, sociétés, civilisations, 24e année, N. 5, 1969 ///// Brigitte  Delluc, Gilles Delluc, “Les manifestations graphiques aurignaciennes sur support rocheux des environs des Eyzies (Dordogne)”, Gallia Préhistoire, Année 1978 21-2

 

Léon Mychkine


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