La “Vénus” de Tursac représente-t-elle un être humain ?

En matière artistique, l’archéologie n’a rien à envier aux compte-rendus les plus extravagants de la critique en art contemporain. Prenez la “Vénus” de Tursac (- 30 000 ans, excusez du peu). Avant une image, voici ce qui est donné à lire à son sujet sur le site du Ministère de la Culture :    

La « Vénus » de Tursac est sculptée dans de la calcite ambrée, une pierre dure, de couleur brune et translucide. Elle est probablement façonnée à partir d’un galet, qui évoquait peut-être la forme de la figurine. La statuette a été soigneusement polie et il ne reste que quelques traces de percussion sur l’arrière. La représentation, très stylisée, se regarde de profil et comprend trois parties : le tronc, les jambes et le pédoncule. La tête, les épaules et les bras ne sont pas figurés. Les seins sont également absents, ce qui est surprenant pour une « Vénus ». Les jambes sont seulement esquissées, courtes et sans pieds. En revanche, le ventre est massif et porté très bas. Le bassin est large et les reins cambrés, tandis que les cuisses sont fortes et les fesses saillantes. Les jambes semblent repliées sous le corps. Le tout donne l’impression d’une femme enceinte, en position accroupie, sur le point d’accoucher ou en plein accouchement. Situé entre le ventre et les jambes, le pédoncule donne lieu à plusieurs interprétations. Il peut s’agir du nouveau-né et de la représentation d’une naissance. D’autres y voient un sexe masculin et la figuration d’un acte sexuel… Quoi qu’il en soit, le pédoncule servait peut-être à ficher en terre la statuette.  

Pour “voir” ici un corps de femme composé — déjà uniquement — d’un  « tronc, jambes et pédoncule », j’estime qu’il faut vraiment se lever de très bonne heure. En sus, on devra avoir remarqué que la taxonomie comporte un intrus, à savoir le « pédoncule ». Je ne suis certes pas anatomiste, mais je n’ai jamais eu la moindre connaissance du fait qu’une femme eut jamais été dotée d’un pédoncule, soit une partie saillante sous le “fessier”. Cela paraît totalement loufoque. Mais afin de vous en faire une idée, en voici trois vues :

Statuette féminine ou « Vénus », Abri du Facteur, Tursac (Dordogne). Paléolithique récent, Gravettien moyen, vers – 30 000 ans. Pierre, calcite ambrée. Sculpture en ronde-bosse. Dim. : 8,1 x 3,9 x 2,3 cm. Musée d’Archéologie nationale, n° inv. MAN 81 693.

Donc, on vous rappelle, dans cette “Vénus”, on ne distingue “que” « tronc, jambes et pédoncule », en resoulignant qu’on ne connaît pas, à ce jour, de femme doté d’un pédoncule. Notez que le site du Ministère en est bien conscient, car à ce sujet il indique (bis repetita) que : « Situé entre le ventre et les jambes, le pédoncule donne lieu à plusieurs interprétations. Il peut s’agir du nouveau-né et de la représentation d’une naissance. D’autres y voient un sexe masculin et la figuration d’un acte sexuel… Quoi qu’il en soit, le pédoncule servait peut-être à ficher en terre la statuette. » Il faut vraiment se rendre compte de l’extraordinaire travail d’abstractisation contrefactuel opéré ici par l’interprétation archéologique.  

Nous sommes au Gravettien (- 30 000). À examiner les quelques “Vénus” dans ces ères, il semble tout de même bien souvent que les “artistes” aient eu quelque peu un certain sens des proportions. Comparons donc avec la “Vénus de Willendorf”:

“Vénus de Willendorf”, calcaire oolithique [i.e., concrétion géologique de petites structures minérales sphériques régulières (ooïde)], 11 cm. Paléolithique supérieur. Culture Gravettien (vers 30 000 av. J.-C.)
Il faudrait tout de même se mettre d’accord sur les appellations. Qu’est-ce à dire ? Comment peut-on qualifier la statuette de Tursac et celle de Willendorf tout uniment de “Vénus” ? Il y aurait donc, dans la même période (Gravettien – 30 000, donc la fin du Gravettien) 

ventre est massif et porté très bas. Le bassin est large et les reins cambrés, tandis que les cuisses sont fortes et les fesses saillantes. Les jambes semblent repliées sous le corps. Le tout donne l’impression d’une femme enceinte, en position accroupie, sur le point d’accoucher ou en plein accouchement.

Déjà, avant tout, que ceux qui voient ici un corps de femme se lèvent (comme pour Danette). En admettant — première étape — que quiconque reconnaisse ici, en toute bonne foi, un corps de femme, est-il prêt, après cet acte non dénué d’un fort potentiel abstractionniste, d’admettre la présence d’un pédoncule qui, au choix, ferait office d’un nouveau-né jaillissant du vagin ; d’un sexe (éléphantesque) masculin en plein coït ; ou bien encore d’un simple piquet à ficher en terre ? Cela fait tout de même beaucoup d’interprétations pour un appendice qui n’en demandait peut-être pas tant. 

La « Vénus » de Tursac a été découverte dans l’abri du Facteur à Tursac (Dordogne), le 5 août 1959, lors des fouilles archéologiques dirigées par Henri Delporte, alors conservateur des collections paléolithiques au Musée d’Archéologie nationale. C’est donc la première statuette féminine française qui ait été découverte dans un contexte archéologique connu. Elle appartenait à un niveau clairement attribué à la culture gravettienne et, plus précisément, au faciès du Gravettien moyen à burins de Noailles (vers – 30 000 ans) [Site Internet du Ministère de la Culture]

En 1959, des fouilles mettent à jour cet objet et le directeur des fouilles (Delaporte) le baptise «“Vénus” de Tursac ». À partir de là, si l’on demande qui a inventé l’art abstrait, ce ne sont ni Kandinsky ni af Klint, mais les gravettiens il y a 30 000 ans ! Ce qui est assez extraordinaire, c’est qu’en matière d’“art archéologique”, il semble qu’une fois que les taxons ont été appliqués, il n’y a quasiment jamais de retour en arrière ; si l’on vous a dit, en 1959, qu’il s’agit d’une “Vénus”, c’en est une, et ce toujours en 2026. Et si l’on vous indique que cette “Vénus” n’est composée que de « tronc, jambes et pédoncule », tenez-vous le pour dit.