Une vieille dame, par Rembrandt Harmenszoon van Rijn. Vérité et métaphysique en peinture

 

Rembrandt Harmenszoon van Rijn, “Portrait de Margaretha de Geer”, circa 1661, huile sur toile, 130.5 x 97.5 cm, National Gallery, London

Aux moments où Rembrandt peint Margaretha de Geer 1585-1672, celle-ci est âgée de 76 ans. C’est la femme du marchand et armurier Jacob Trip. Le couple (douze enfants) est l’une des familles les plus riches de l’époque. Et c’est l’un des fils Trip qui a commandé le tableau. Ce qui frappe, bien sûr, c’est la vérité, presque crue, du portrait. À l’époque, au Pays-Bas, les femmes de la haute société ne se maquillent pas avec exagération, et, si l’on se maquille, c’est sans excès, et plutôt à l’aide de produits naturels : lotions à base de vinaigre, d’eau de roses ou de concombres pour éclaircir le teint et effacer les rougeurs. On peut avoir l’impression que Mme de Geer n’a rien appliqué du tout sur sa peau. C’est certainement le cas.     

À l’époque, Rembrandt est âgé de 63 ans, et il mourra en 1669. Depuis au moins 1628 (autoportrait riant), Rembrandt a tendance, ici et là, à en rajouter dans la touche. Certes, l’autoportrait riant est décrit comme “tronie”, soit un genre de peinture qui est destiné à figer une émotion (un rire, une grimace, etc.), donc à exagérer quelque peu la touche. Cependant, le “Buste d’un homme portant un gorgerin et un béret à plumes” (1626), s’il n’est pas une tronie, semble contenir l’exagération qu’on y trouve pourtant souvent.   

Rembrandt Harmenszoon van Rijn, “Buste d’un homme portant un gorgerin et un béret à plumes”, circa 1626, huile sur panneau de chêne, 40 x 29,4 cm

On le voit bien sur la peau, Rembrandt ne se soucie pas de fondre sa touche et les chromies, le jaune fait partie de l’épiderme mais comme un rajout, une addition. Or à l’époque ce n’est pas la coutume d’additionner sans fondre. Sauf que Rembrandt le fait. De fait, comme l’a indiqué Heinrich Wölfflin, il y a chez Rembrandt, ici et là, ce qu’il appelle des « touches impressionnistes », ce que Gombrich appellera « un coup de pinceau ». Voyez la touche jaune sous la lèvre. “One brush-stroke”. Un  « coup de pinceau » ! Mais franchement, Rembrandt (c’est son prénom), qu’est-ce donc cette touche de jaune ? Il s’est étalé du beurre sur le visage ? Car il en a encore sur le nez, la moustache, sur les joues, le front… C’est comme s’il voulait faire un clair-obscur à la cheap? De face ? Non. Wölfflin distinguait entre « linéaire » (“Linear”, p.ex. Dürer) et « pictural » (“Malerische”, p.ex. Rembrandt). Bon, Wölfflin écrit en 1915. Sauf son respect, nous pouvons peut-être proposer une nouvelle dualité. Par exemple, que dirait-on de Fondu/Tache ? Parce qu’à vrai dire, le linéaire, pour un lecteur du XXe siècle, c’est plutôt Kenneth Noland ou Morris Louis, non ? Encore une fois, le fondu tend à disparaître.

Mais revenons à Margaretha de Geer.  

J’adore les fraises. Les fraises, c’est un sujet. Plus elles sont imposantes, plus le statut social aussi. Concernant Madame de Geer, je doute que l’on puisse faire plus grand. Les anneaux de Saturne. La coiffe, donc l’« attifet », et la fraise, contrastent, dans leur rigueur, avec la déstructuration du visage vieillissant, mais même le décor semble déstructuré. Reprenez l’image globale (début d’article) et examiner le travail du fond ; une succession de monochromes côte à côte. Le fauteuil semble aussi en partie se dissoudre dans le fond (et Bacon s’en  souviendra). Puisque nous sommes à ce niveau, nous ne pourrons, encore une fois, que nous étonnés avec le traitement des mains. Elles sont énormes. Mais nous y reviendrons. D’abord les monochromes. Vous constaterez donc qu’il y a de très nombreux rectangles monochromes en guise de fond. C’est très étonnant. Certes, je ne suis pas expert en décoration intérieur néerlandaise au XVIIe siècle, mais tout de même… Encore une fois, comparez les teintes, leurs nuances, notamment avec celles du fauteuil mais même sur le motif de l’étole. Curieux, non ? 

Barnett Newman a dit que la peinture relevait notamment de la métaphysique : « Le problème d’un tableau est à la fois physique et métaphysique, tout comme je crois que la vie l’est aussi.» [David Sylvester, Interviews with American Artists, Yale University Press, 2001]. Pourquoi ne pas être conduit à penser qu’il y avait aussi une métaphysique de la peinture chez Rembrandt ? Il n’y a là rien d’extravagant. Cessons donc de tergiverser. Robe, étole, fauteuil sont en train de se fondre dans le decor, pour y disparaître ; seules ses mains et ce visage rigide, osseux, comme maintenu par l’attifé semblant de cuir (ce qui est improbable), semblent tenir tête à la dissipation, à l’entropie. Alors, ces mains. Nous avons déjà remarqué (ici) que, parfois, Rembrandt avait un “problème” avec la dépiction des mains. 

Ces mains sont énormes. Et la gauche plus que la droite. Sont-ce des mains de femmes ? (Un jour ce genre de question paraîtra-t-il sexiste, arriéré, phallocrate ? Allez savoir…). Non. On ne dirait pas des mains de femmes. Ou alors, peut-être — mais toujours trop volumineuses — des mains de paysanne. Mais Madame de Geer n’était pas une paysanne ! Le premier gros plan du visage inséré dans cet article était trop close-up. En voici un second, qui rend mieux compte de l’abstractisation à laquelle procède Rembrandt :

Plus les années passent et plus Rembrandt devient linéaire (pour reprendre Wölfflin). Comme ici :

Rembrandt Harmenszoon van Rijn, “Autoportrai”, 1660, huile sur toile, 80,3 x 67,3 cm, Metropolitan Museum of Art, New York

Le pictural, pour Wölfflin c’est, pour le dire ainsi, l’aplat ; comme l’ingresque peau. Le linéaire, c’est la touche  distinctive. Peindre par touches, comme encore le remarque Wölfflin chez Rembrandt, à partir de telle date, et dans tel ou tel tableau, c’est ce qu’il appelle déjà l’« impressionnisme ». Il est évident que c’est par le linéaire que l’on aboutit à l’abstractisation (et le contour de l’amant de Callirrhoé, n’est-ce pas déjà du linéaire pur ; le linéaire C). En 1660, Rembrandt est âgé de 54 ans, il décède en 1669, à 63 ans. Le linéaire, l’avez-vous ?

 

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