J’ai “découvert” les œuvres de Marion Verboom sur l’Internet. Et là, en quelques visionnages de sculptures, je me suis dit qu’il se passait là quelque chose ; je dirais, en premier lieu, un théâtre, un théâtre d’attention. Verboom dessine aussi, mais je préfère franchement les sculptures (on va pas s’mentir, comme disent jeunes, jeunes adultes, et France-Inter) ; il ne s’agit pas d’un jugement de valeur, c’est mon inclination naturelle qui m’y conduit. Les sculptures de Verboom (née en 1983) ont à la fois un air de familiarité, comme si elles étaient là depuis longtemps et, en même temps, bien sûr, elles exhalent un air nouveau, et c’est pour cela qu’elles vivent ! En sus, elles dégagent une maîtrise que je trouve assez époustouflante. Without further ado, une image (mais laquelle ? Dilemme… 54 heures 23 mns de réflexion):

Marion Verboom, “Chef”, 2025, glazed ceramic, glass, image Courtesy de l’artiste
“Chef”, bien entendu, couvre-chef, comme on dit, ou perdre la tête. Mais quand on dit « tête », parlons-nous du visage, comme lorsque l’on dit « sa tête ne me revient pas », ou bien encore dans l’expression « il a perdu la tête », et qui vise l’esprit ? Ici, le visage, dans sa structure cutanée, avec l’enveloppe crânienne, s’est, comme vous voulez, décollé, désossé, et ne reste que ce cerveau, farfelu façon farce, bonbon. Cette sculpture tient, à la fois, du gag et de l’élégance. Le cerveau apparaît comme une glace dans une coupe. Viens donc manger mon cerveau, comme ce taré d’Hannibal Lecter (quel prétentieux prénom by the way! T’as beau manger des cervelles tu n’as pas traversé les Alpes à dos d’éléphant !). Bref. Le buste coupe-glacée vous présente sa face dorée. Le site Internet de Verboom est très bien fait, si bien que l’on peut jouir de plusieurs prises de vues, pour chaque œuvre. Ainsi :

Il y a comme deux temporalités. La pose (ma tête a sauté), et puis la présentation (voici mon visage). Et vous aurez remarqué, à-propos de glace, la couleur sorbet (pigmenté) de l’épiderme (le bonbon cerveau est un gelato sur corps-sorbet). On peut aussi, bien sûr, penser aux sculptures des “saints céphalophores”, vous savez, ceux qui tiennent leur tête décollée entre les mains. Cependant, généralement, le céphalophore emporte aussi sa cervelle avec. Alors… Encore un mystère.
Dans un autre registre, Verboom n’hésite pas à s’amuser avec le totémisme, expression ethnique vers laquelle certaines et certains ont comme entamé La Grande Régression — mais c’est un autre sujet.

Dans des sociétés qui ne cessent je jouer et surjouer la contrition et la honte, comme si tout le mal ou le malheur de la population humaine de par le globe n’eût à tout jamais été que le fait de ces définitivement méchants blancs, il est rafraîchissant, oui, de voir ces objets — exposés dans des musées face auxquels, par ailleurs, hormis les spécialistes personne ne comprend rien — peuvent être détournés à des fins tout autant honorables que l’art contemporain et, mind you!, la faculté de l’humour, comme chez Spinoza (je vais y revenir). Le totem verboomien a quelque chose d’hétéroclite, et c’est logique, car
Loin d’être une institution autonome, définissable par des caractères intrinsèques, le totémisme ou prétendu tel correspond à certaines modalités arbitrairement isolées d’un système formel, dont la fonction est de garantir la convertibilité idéale des différents niveaux de la réalité sociale. Comme Durkheim semble l’avoir parfois entrevu, c’est dans une « sociologique » que réside le fondement de la sociologie. (Claude Lévi-Strauss, La Pensée Sauvage, Plon, 1962).
Eh bien voilà ! Verboom a lu Lévi-Strauss et a compris que le totem convertit les différents niveaux de la réalité sociale. Or, posons cette question à double-fond : Qu’est-ce que la “réalité sociale”. Et, entre en scène le double-fond : Qu’est-ce que la “réalité” ? et Qu’est-ce que le “social”? Quoiqu’en soit l’idée que nous nous en fassions, plus l’on se rapproche et plus, à vrai dire, il s’agit d’un bric-à-brac, fait de bric et de broc. Soit un totem verboomien. Nous empilons, tant mentalement que physiquement, des choses, des actes, des pensées, qui deviennent totémiques ; et nous tournons autour. La version parodique de cette totémisation, nous la trouvons chez notre artiste, dont les empilements consistent en blocs qui, a priori, sont tous hétérogènes ; il n’y pas de continuité — tout cela est placé sous le signe de la naïveté (je parle pour moi).


On trouverait certainement divers styles architecturaux ornementaux dans chaque tronçon (style nouille, art nouveau, extraterrestre, ethnique, verboomien, etc.). Alors… Syncrétisme ? Miroir phantasmatique ? Anything?
Descola (Par-delà nature et culture, 2005) asserte que, pour Lévi-Strauss, le totémisme est une « mystification », et il cite le livre dudit, Le Totémisme aujourd’hui. Or dans cet ouvrage l’épithète est introuvable. Certes, il arrive que, chez l’interprétant, un mot advienne qui synthétise un segment de pensée qui n’était pas présent dans la source. Ici rien de répréhensible, cela fait partie de la vie des idées. Et d’ailleurs, nous pourrions nous en servir : le totémisme artistique comme mystification. L’art contemporain a beaucoup joué sur ce motif tant performatif qu’interpellant : “Que vois-je ?”, “C’est une blague ?”, “Qu’est-ce que ça veut dire ?”, ad libitum. Tout spectateur, armé en guerre ou pas, s’est posé ce type de question. Chez Verboom, ce genre de questions peut surgir, mais se retrouve vite encadré par la faculté du récit, de l’exigence, du soin porté à la pièce, il semble. Prenez ceci :

Il est tentant de qualifier cette œuvre (la première aussi) de postmoderne. Mais attention ; le terme est très erratiquement connoté. Que signifie-t-il ? Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est soit 1) nonsensique, soit 2) protéiforme. On lit souvent que le postmodernisme est ce mouvement qui s’oppose et rejette le modernisme. Une autre approche est de signifier que le postmodernisme, comme un mouvement général, est ce qui advient après le Modernisme. Mais, après le modernisme, nous entrons dans l’art contemporain, tandis que le postmodernisme est un avatar de ce dernier. Si l’art contemporain, lui, est en rupture avec toute l’histoire de l’art, tout en contribuant à la prolonger à sa manière, l’art postmoderne se fait papillon voyageur transtemporel. Et la petite statue de Verboom, “Les Étrusques”, me semble dans ce registre. En effet, comment ne pas penser à ce fameux couple étrusque sur sarcophage :

Pourquoi diable, vous direz-vous peut-être, hypostasier un sarcophage étrusque en œuvre d’art contemporain tendance postmoderne (on a compris que l’art contemporain per se ne fait pas signe vers le passé, a contrario de l’art contemporain postmoderne, n’est-ce pas ?) Il faudrait poser la question à Marion Verboom. Mais elle n’est pas là (i.e., dans mon bureau), alors il faut bien tenter de répondre à ce défi. L’une des caractéristiques de l’art contemporain postmoderne, c’est le détournement, l’ironie, voire l’humour, ou encore la dissémination, sur une même surface, de motifs hétérogènes. Chez Verboom, la sculpture ne connaît pas cette dissémination, il y a unité de temps et de lieu. Mais, redisons-le ainsi : Quel est le “motif” de la reprise ironique, ou à tout le moins dans les parages humoristiques ? Eh bien, Verboom nous présente un couple à l’heure des mutations, de l’encore science-fiction, de l’amour interspécifique, dans une période temporelle qui viendra probablement. Carl Sagan a dit jadis que, lorsqu’une partie de l’humanité aura vécu assez longtemps dans l’espace interstellaire, le corps des êtres humains changera considérablement et, à vrai dire, puisque les jambes ne serviront plus à grand-chose, nous développerons plusieurs paires de bras, nos yeux sortiront des orbites afin d’assurer une vision constante à 360°, entre autres transformations qui nous donneront l’aspect de sorte de pieuvres. Mais au vu des limites planétaires quasiment toutes dépassées, des centaines de milliers de perturbateurs endocriniens librement dispersés dans l’écoumène et déjà livrés à des conjugaisons cellulaires, il est fort probable que nous rencontrerons, dans un avenir pas si lointain, de nouvelles corporéités, et peut-être que ce couple produit par Verboom est un exemplum avant-coureur.

À la différence du couple étrusque, ici, nul sourire. Mais l’époque s’y prête-t-elle ? Notez, rien de tragique non plus dans cette sculpture, nous sommes plutôt dans une sorte de paisibilité tératologique. Et pourquoi pas ? Et puis, il y a de l’amour, c’est un couple. On s’est souvent demandé pourquoi les visages étrusques souriaient, et même, et particulièrement, dans un contexte mortuaire (un sarcophage n’est pas un mobilier de fête), et, même si les spécialistes le dénomment « sourire archaïque », assurant le trouver dans le style ionien, on ne trouve aucun sourire dans un monument ionien mortuaire (jusque plus ample informé). Donc, oui, le sourire étrusque reste toujours un mystère (d’après d’aucuns, toutefois, ceci n’est qu’une légende). Verboom a forcément étudié le couple au sarcophage, notez par exemple les fixations entre les parties de membre ou de caractéristiques, comme ces deux-ci (et remontez voir les personnages verboomiens) :


Comparez avec ce qui semble collé-appliqué tant que chez les artistes que l’hommage (ou réitération postmoderne) chez Verboom. Bien ! Maintenant, venons-en à la pièce verboomienne. Le domaine de l’art contemporain est, me semble-t-il, rarement associé à la fiction. Pourtant, toute œuvre d’art en est une. Cela n’a rien de péjoratif, c’est prévu dans le programme. Verboom, via l’hommage déjà sursouligné, nous présente un couple aimant, très relax, bref, c’est l’amour. Nous sommes en 2078, et vous n’avez pas idée des corps mutatifs. Il s’agit bien du terme ad hoc, car le terme est tripartite dans son application ; il peut viser la biologie, la psychanalyse, et la linguistique. je vous épargnerai comment on parle la langue en 2078, bien que j’en ai donné un exemple dans les dernières pages de mon livre Pan Europa (Éditions Le Quartanier, Montréal).
Le couple verboomien a l’air tranquille. La compagne (supposons-nous, avec notre esprit de néandertal) regarde droit devant tandis que l’époux de côté, on ne sait jamais… Il ne faudrait pas croire qu’à l’instar de nombreux artistes, Verboom produit de l’hétéroclite en veux-tu en voilà. Je pense vraiment qu’elle a un univers bien à elle. Cela peut paraître bien banal à dire, mais dans les faits, c’est-à-dire dans le réel du faire et du fait, c’est une autre limonade. Nous avons compris qu’il y a, chez Verboom, un véritable imaginaire, comme on en trouve chez d’autres artistes, mais ce déploiement est tout de même assez rare, nous avons plutôt affaire, en ces matières, soit à des techniques répétitives mais qui peuvent être variées, soit à des ensembles hétéroclites qui n’accrochent à aucun autre “monde”. Sans vouloir du tout entrer dans une comparaison, la fabrication d’un imaginaire est propre à un artiste tel que, ceteris paribus, Pierre Huyghe. Je ne pense qu’à cet autre nom pour le moment, mais il doit y en avoir d’autres. Ainsi, à regarder défiler les œuvres de Verboom, elles sont toute différentes, caractéristiques, et pourtant évocatrices d’un univers bien original, dans le sens où il m’apparaît bien difficile que l’on puisse se dire « ça me penser à… … …. à autre chose qu’à Verboom ». Je dois avouer qu’il y a tellement de pièces remarquables sur le site de Verboom (ici) qu’il est difficile d’en choisir une autre pour cet article… Essayons.
En diaporamant je “tombe” sur une pièce : “Cornucopia”. Tiens tiens…!

Comme chacun sait, “cornucopia” est le nom latin de corne d’abondance. Or en ayant abordé le postmodernisme, on ne peut s’empêcher de penser à une autre cornucopia, celle d’Edward Allington, dont nous avons traité ici. Seulement, la cornucopia verboomienne n’est pas une promesse d’abondance bien fraîche. Close up:

More:

L’Apollon de Véies, avec son élan cursif vers l’avant, arborant un sourire à la fois serein et implacable, a ravivé l’intérêt tant des spécialistes que du grand public pour l’art étrusque. À l’instar du sarcophage du couple marié de Cerveteri, cet Apollon semblait exprimer une vitalité fougueuse propre à la culture étrusque. En réalité, le profil de l’Apollon, dont le front épouse directement la ligne du nez, est typiquement ionien, comme le révèle une comparaison avec les peintures de Grèce orientale de la même période. Et son sourire est le même sourire archaïque que celui que l’on retrouve sur la plupart des représentations grecques d’Apollon au VIe siècle. [Nigel Spivey, Etruscean Art, Thames and Hudson, 1997]
Nous aimons toujours les mythes, mais mythifions n’importe quoi et n’importe quoi : nous parlons d’une rock star, d’un sportif, d’un film, d’une réplique, comme d’une légende. Cela n’a rien à voir. Et c’est même dégradant pour l’immarcescible beauté de la légende, qui est transtemporelle. La plupart de nos soi-disant légendes actuelles disparaîtront bien vite d’ici un siècle, or, par définition, une légende ne meurt pas, et c’est peut-être cela que cherche à réinitialiser l’art contemporain postmoderne bien compris : la légende — mais alors tant archaïque que futuriste mutatif et/ou steampunk, et c’est là que la fiction artistique prend toute sa place.

