Le degré zéro du rock’n’ roll, hey ho, let’s go

Pour Clotilde

On se demande encore qui a inventé le punk rock, et, chaque fois que l’on se pose la question, on est renvoyé aux “précurseurs”. Il existe un consensus, qui dit que le punk rock a été  inventé par le groupe The Ramones, connu à partir de 1976 avec leur premier opus titré Ramones, et les Sex Pistols, qui sortent leur premier, Never Mind the Bollocks, Here’s the Sex Pistols, en 1977. La question de la paternité, on le voit, pourrait se régler tout de suite, avec la datation. Mais le punk rock est une musique d’abord et avant tout de concert ; les Ramones, les Sex Pistols, ont concerté avant de sortir un premier album, et c’est là que toute l’énergie punk rock s’épanouit, dans un rythme si rapide qu’on ne peut plus danser à deux, ce que permettait encore le rock’n’ roll traditionnel. Avec le punk rock, on saute en l’air, on se bouscule des épaules ; c’est le pogo. Le pogo surgit en 1976, comme par hasard la même année que l’apparition du punk rock des Ramones. Le punk rock se distingue par sa musique rapide, son tempo en deux-temps, la saturation permanente de la guitare, et des paroles bien provocatrices ou revendicatives, au choix, ou à la va-comme-je-te-pousse. Ainsi, dès le premier morceau de leur premier album, Joey Ramone chante :

 

Hey ho, let’s go hey ho, let’s go hey ho, let’s go hey ho, let’s go
They’re forming in straight line they’re going through a tight wind
The kids are losing their minds the blitzkrieg bop

 

Ils se forment en lignes droites ils avancent dans un vent fort//les jeunes perdent la tête le blitzkrieg bop//Ils s’entassent à l’arrière ils génèrent de la vapeur//pulsant dans le back beat blitzkrieg bop//Hey ho, allons-y tirez leur dans le dos maintenant ce qu’ils veulent je ne sais pas//

La chanson ne consiste qu’en ces phrases, assez incompréhensibles, répétées plusieurs fois. Ce que l’on comprend, c’est que, dès ce premier morceau, les Ramones imposent leur rythme, et annoncent le programme : le ‘blitzkrieg bop’, le bop [danse, rythme] guerre-éclair, c’est nous [les Ramones et les fans], et ça rend dingue, et c’est fait pour ça. Le deuxième morceau, dit :

Beat on the brat
Beat on the brat
Beat on the brat with a baseball bat
Oh yeah, oh yeah, uh-oh..

What can you do?
What can you do?
With a brat like that always on your back
What can you lose?

 

Frappe le morveux (bis)//frappe le morveux avec une batte de base-ball//Oh ouais, uh oh//Que peux-tu faire (bis)//Avec un morveux pareil toujours sur ton dos ?//Que peux-tu perdre ?

Le punk rock, c’est pas de la littérature, ils n’ont pas lu Proust. C’est elliptique, répétitif, et, à la limite, on n’est pas loin de s’en foutre, des paroles : ‘Beat on the brat’, ça sonne bien. Donc, trois phrases (soyons généreux) en boucle, et emballé c’est pesé !, on a un morceau. Personne ne fait ça à l’époque, tout le monde écrit encore des “vrais” textes, raconte sa vie, fait état de ses misères psychologiques et traumas amoureux. Avec les Ramones, on passe à autre chose ; deux-trois phrases, qui font sens quand même (peu ou prou), et c’est parti ! Et ça fonctionne très bien, porté par le rythme très rapide (pour la plupart) des morceaux.

Les punk rockers n’ont pas l’air très friendly, genre : faut pas nous chercher ! Après, oui, il faut le reconnaître, ils ne sont pas très enflés. Mais c’est la bouille qui compte, et l’allure ; le Perfecto, c’est quand même le blouson des mauvais garçons, des voyous (depuis, même les grands bourgeois en portent… Il n’y a plus de valeur…). C’est frais. (J’aimerais bien savoir qui est représenté sur la photographie pliée au sol…)

Sur le premier album, le bassiste Dee Dee Ramone pose bien son majeur tendu sur son jean, l’index enfoui dans le blouson. Le message : ‘Fuck you !’ C’est ça, aussi, le punk rock ; “on vous emmerde !”, sous-entendu, si vous n’aimez pas ce que nous sommes, eh ben voilà ! C’est cela qu’on aime aussi, cette attitude non putassière, anti-obséquieuse.

La troisième chanson

Jackie Is A Punk
Judy Is A Runt
They Both Went Down To Berlin Joined The Ice Capades
And Oh I Don’t Know Why

Oh I Don’t Know Why
Perhaps They’ll Die

Jackie Is A Punk
Judy Is A Runt
They Both Went Down To Frisco Joined The Sla
And Oh I Don’t Know Why
Oh I Don’t Know Why
Perhaps They’ll Die

annonce toujours le programme : voilà ce que nous sommes, des punks (voyou) et des avortons (‘runt’). La sixième chanson donne une idée du mode de vie du punk :

Now I want to sniff some glue
Now I want to have somethin’ to do
All the kids want to sniff some glue
All the kids want somethin’ to do
1-2-3-4 Now I want to sniff some glue

ad lib

 

Maintenant je veux renifler de la colle//Maintenant je veux avoir quelque chose à faire//Tous les jeunes veulent renifler de la colle…

Le programme se poursuit. On danse sur une musique qui nous rend dingues, on est punk, avorton, et on se défonce à la colle. Sympa ! La huitième chanson (‘Loudmouth’, “grande gueule”), signale que la copine de quelqu’un va s’en prendre une si elle continue à déblatérer. Signalons que l’annonce que la nana va s’en prendre une est un classique qui remonte au blues, par exemple et bien sûr, à Robert Johnson, qui chantait ‘I’m gonna beat my woman, until I get satisfied’ (1937), « je vais battre ma femme, jusqu’à ce que je sois satisfait ». Bien sûr, c’était avant #MeeToo ; plus personne, aujourd’hui, ne chanterait ce genre de choses (après, ceci dit, un groupe comme Therapie Taxi prend soin, dans sa chanson ‘salop(e)’ (2016), d’en donner pour son même grade aux deux genres préhistoriques : mâle/femelle).

Un des points pivots de la punk rocker attitude, c’est le je-m’en-foutisme, comme le chante bien Joey, sur le deuxième album, Rocket to Russia, (1977) : ‘I don’t care’

Well this is
I don’t care
Why don’t don’t?

I don’t care

(We don’t care)
I don’t care
(We don’t care)
I don’t care about this world
I don’t care about that girl
I don’t care
(We don’t care)

En gros, la chanson dit poliment ce que l’on peut traduire par « je m’en fiche », bien que ‘care’ ne signifie pas « ficher ». On traduit souvent l’expression par « ça m’est égal » ; mais que fait-on alors de la première personne ? Encore un problème métaphysique. Donc, en résumé, on s’en fiche, du monde, et des filles.

La dixième chanson confirme encore le mode de vie du punk rocker : il se défonce avec tout et n’importe quoi :

 

Yeah, I wanna be well I wanna be well
I wanna be I want I want I want I want I want I want

Yeah, I wanna be well I wanna be well

I wanna be I want I want I want I want I want I want

I want my LSD, golly gee, DDT, wowee!
Daddy’s broke Holy smoke My future’s bleak Ain’t it neat?
 
ad lib
 

Joey chante “je veux être bien”. Jusque là, d’accord, c’est tout à fait normal que de vouloir être bien. Mais la manière pour y parvenir n’est pas très… comment dire, commerciale ? consensuelle. En effet, pour être bien, un punk rocker va prendre du LSD, du golly gee (je ne trouve aucune information à ce sujet…), du DDT (si si !), et du wowee (nulle info). Il faut savoir que les mots d’argots ou surnoms pour désigner les drogues sont absolument innombrables, et qu’ils changent suivant les époques. On trouvera ici un exemple de dénomination tout à fait impressionnant (merci la DEA !). On se souvient du tube de Ian Dury, ‘Sex and Drugs and Rock’n Roll’ (‘is all my brain and body needs’), sortie en face B le 26 août 1977, véritable hymne dansant aux trois entités nommées. Durant les années 1987, je vivais à Londres, et c’était l’époque de l’explosion du SIDA. On voyait dans le métro de grandes affiches avec des cercueils biplaces occupés par deux cadavres de jeunes… Et, à la radio, entre autres messages, j’ai eu la surprise d’entendre une fois Ian Dury lui-même, rappelant à l’auditeur son fameux tube de 77, mais que là, maintenant, l’heure n’était plus à la bagatelle ni à la défonce, il fallait faire attention, être sérieux… Comme quoi, certains punks auront vraiment mal tourné… 

Pour revenir sur la paternité du punk (les Ramones ou les Sex Pistols), je pense qu’on peut trancher en regardant deux vidéos. Dans l’une, on voit les premiers jouer en concert, en 77. C’est net, puissant, énergique (il paraît qu’ils répétaient l’entier concert en acoustique, dans les loges, avant de monter sur scène…). À l’inverse, quand on regarde celle des Sex Pistols, même année, c’est le bordel, ils jouent un peu n’importe comment, et Johnny Rotten a un message à faire passer… il est un antéchrist, un anarchiste. Tu parles ! On peut certainement dire que les Ramones et les Sex Pistols ont produit chacun une manière de jouer et de vivre punk, en sachant que les plus sincères sont assurément les Ramones, car on a longtemps suspecté le manager des Sex Pistols, Malcolm McLaren, après des expériences musicales aux États-Unis, d’avoir voulu produire un véritable produit marketing : les Sex Pistols ; et le soupçon n’est toujours pas levé. Il faut dire qu’ils s’habillaient aussi dans une boutique du 430 Kings Road, tenue à l’époque par une certaine Vivienne Westwood,  là où Malcom travaillait aussi. Les Ramones s’en fichaient complètement d’être habillés par une styliste (encore un signe d’affèterie, et donc suspect, du côté des Rosbifs…) ; ils ont revêtu pour l’éternité la panoplie du punk rocker : basket, jeans, t-shirt, Perfecto.

En matière de conviction, rappelons que les Sex Pistols n’auront duré que deux ans et demi, quand les Ramones tourneront pendant 22 ans, quasi sans repos, avec 2 263 concerts au compteur. Précisons que seuls les deux premiers albums (de vraies bibles sonores) de ces derniers sont vraiment punk rock ; ce qui vient après est mauvais, voire indigent. Après leur séparation, en 1996, les Ramones vont bientôt rejoindre d’autres cieux : Joey (cancer de la lymphe en 2001), Dee Dee (overdose en 2002), Johnny (cancer de la prostate en 2004), Tommy Ramone (cancer du canal biliaire en 2014).

Le 11 novembre peut aussi honorer les punks rockers.

 

 

Léon Mychkine

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