Le poulet e(s)t la nature humaine. Apprenons avec Ron Mueck !

La colonisation bactérienne est essentielle pour le développement du système immunitaire intestinal du poulet

On connaît les sculptures assez inquiétantes de Ron Mueck, mais, sur Instagram, on découvre sa fascination pour le poulet pendu ! Sans plus attendre, une image :

Ron Mueck, “Still life”, 2009, Mixed media, 215 × 89 × 50 cm

Sur Instagram, le “post” ne permet pas d’avoir une idée de la taille de la bête, il faut donc soit bien regarder la légende ci-dessus, soit chercher une autre image :

Mueck est connu pour ses sculptures anthropomorphes hyperréalistes, et très inquiétantes, et ce poulet détonne dans sa production. C’est impressionnant. Si l’on s’interroge sur la portée intentionnelle de la sculpture, la petite Notice insta de la Galerie Thaddaeus Ropac, que je traduis de l’anglois, nous informe définitivement :« Ce travail a été inspiré par la visite de Mueck au marché de Puerto Vallarta, où étaient en vente des carcasses appendues de volaille . Une rare forme non-humaine dans son œuvre, l’animal mort est imprégné d’un pathos frappant qui invite à l’identification.» Le lecteur se demande comme moi où se trouve Puerto Vallarta. Il s’agit d’une ville de l’État mexicain du Jalisco, située en bordure de l’Océan Pacifique. Sa capitale est Guadalajara. Mais, bien entendu, ce qui nous retient surtout, c’est la portée philosophique puissante de la sculpture ; le « pathos frappant qui invite à l’identification. » À vrai dire, je n’avais jamais pensé une seconde qu’une volaille appendue puisse évoquer la nature humaine. À vrai dire aussi, il n’est pas coutumier de voir des cadavres humains appendus, et tout cela me plonge dans un tourbillon de réflexions plus métaphysiques les unes que les autres. Quel rapport entre un poulet mort et moi, i.e., je suis de nature humaine (utile précision)? Où est le “pathos” dans ce faux poulet géant ? Puis-je m’identifier à un faux poulet géant mort ? Quand il a vu les volailles appendues du marché de Puerto Vallarta, Mueck a-t-il été envahi par un soudain puissant sentiment d’identification ? Le poulet… la viande la plus consommée au monde. Est-ce cela aussi, l’identification, manger qui/ce que nous sommes ? Question vertigineuse. Le poulet comme rémanence archaïque de l’anthropophagie dans les sociétés occidentales ? Et comment, oui bien sûr !, ne pas penser à l’expression populaire : « Et mon cul, c’est du poulet ?», que les jeunes générations, ceci dit, ne semblent plus connaître, tout comme, par exemple, cet ancien quolibet qui nous faisait traiter d’aucun d’un  « Va don’ hé patate !» Mais d’autres questions fusent. Le poulet serait-il un symbole colonial ? (voir Bernard Poulet, “Les coûteuses colonies de la France”, L’expansion, 2003). Autre question fondamentale : Le poulet est-il genré ? A-t-on plus de chances, en tant qu’homme, de s’identifier à un poulet mort et déplumé ? Ne serait-ce pas là un signe évident d’identification avec le modèle hétérosexuel normmcore ? Mais il faudrait poser la question par exemple à cette femme, dans l’image : est-elle en train de s’identifier à ce poulet géant mort ? Cela lui évoque-t-elle un passage récent chez KFC ? (dégueulasse). Elle semble, dans son attitude, son langage corporel, savourer la mort du volatile-totémique (« moi, le poulet, je représente le genre mâle »), comme si elle disait : « Bien fait pour toi salopard !» Mais, reposons la question : Finalement, Mueck aurait-il touché là un point sensible, une sorte de Pierre de Rosette de la parenté homme-animal, et, plus exactement, entre homme et poulet ? Car, ne l’oublions pas, en anglais, “chicken” ne veut pas dire que « poulet »; l’expression “don’t be chicken” ne signifie pas « ne sois pas un poulet !», mais « n’aie pas peur !». On pourrait encore évoquer l’expression « peau de poulet », i.e., kératose pilaire, ou encore la bien connue ‘cold turkey’ (dinde froide), caractérisant l’état de manque du junkie. On voit bien qu’il existe, et depuis la nuit des temps, une secrète connexion mentale et physique entre les poulets et les hommes ; et c’est sûrement l’un des secrets anthropologiques les mieux gardés.

 

Première école Dewey de gymnastique pour poulets, 1949, San Diego

 

Léon Mychkine

 

 

Pour tout contact : mychkine@orange.fr

 

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