Les détails du daguerréotype (+ Whitehead)

Tout commence, et continue, avec un daguerréotype, “découvert” sur le site Gallica, que j’ausculte. Tout de suite, une image :

Je ne sais aucunement pourquoi on trouve ces sortes de griffures et de parties érodées, je ne suis pas un spécialiste en la matière, mais on peut supposer au moins ceci : le daguerréotype a subi les aléas de la prise de vue…(?) du transport (?), du vieillissement (probable tout de même). Toujours est-il que ces effets postproduits, pour un œil gombrichien (qui aura vu un certain nombre d’images depuis), et un corps provenant du passé  —‘Causal Efficacy’, ou encore ‘Withness of the body’ — chez Whitehead (voir Note ↓), résonnent dans notre contexte (faire du neuf avec du vieux, mélanger les référents, etc.)

Girault de Prangey, Philibert-Joseph, “Aphrodisias, Chapiteau”, daguerréotype, 1842-1844

Avec ces ajouts d’accidents, le vieillissement, on peut le dire ; l’image donne autre chose. Voyez donc encore ce qui apparaît comme des coups de brosse à l’acrylique, ces rayures au stylet, et, à partir de ce vocabulaire augmenté, on peut, de nouveau, en superposition à l’image d’origine, “phantasmagoriser”. “Cela” donne tellement de choses que nous sommes quasi saturés. Afin d’y remédier, tentons un détail :

Voyez, nous sommes ↑ chez Saïd Afifi (ref ici), un poisson passe près d’une colonne antique engloutie. Et cela ↓, qu’est-ce donc ?

Un oursin ? Autre espèce ? Qu’en aurait dit Louis Bec ? Une sorte d’échinoïde à propulsion transversale. Et là ↓, juste devant un herbage de posidonie, une boule et un cercle, attendant leur joueur :

Notez qu’il manque un secteur au cercle, ce qui permet la fonctionnalité buccale. Effectivement, ce rond est en train de se sustenter ; il est friand de posidonie. Mine de rien, Prangey inventait Pacman, le dévoreur d’images.

Et maintenant deux images sans commentaires :

 

 

Note. J’ai cité deux concepts de Whitehead. Je le cite souvent. C’est l’un des plus grands philosophes du XXe siècle, le seul qui ait forgé de bout en bout un Système, et personne ne le lit. C’est une tâche ardue, il n’a pas de progéniture, il n’est pas à la mode… Etc. Ceci dit, on peut, de temps en temps, se rappeler qu’il a écrit, et pensé. Ainsi, dans sa grande théorie de l’expérience, exposée systémiquement en 1929 (Process and Reality. An Essay in Cosmology, traduit en France en… 1995 !) Whitehead a élaboré toute une taxonomie de concepts liés à l’expérience, terme qui doit être compris comme global : Tout Est Expérience. Et, puisque Whitehead pense ce qui n’a jamais été pensé auparavant, il invente de très nombreux néologismes. Ainsi, dans son traitement de l’expérience mésoscopique, la nôtre, à notre échelle, Whitehead n’oublie jamais que nous avons un corps, se souvenant de Descartes, qu’il cite (Méditations Métaphysiques I:

« Mais, encore que les sens nous trompent quelquefois, touchant les choses peu sensibles et fort éloignées, il s’en rencontre peutêtre beaucoup d’autres, desquelles on ne peut pas raisonnablement douter, quoique nous les connaissions par leur moyen : par exemple, que je sois ici, assis auprès du feu, vêtu d’une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres choses de cette nature. Et comment estce que je pourrais nier que ces mains et ce corpsci soient à moi ?»),

il promeut les expressions de ‘Causal Efficacy’ et de ‘Withness of the body’. Pour le dire ainsi : notre rapport à nous-même et au monde est toujours causal ; il n’existe pas, chez Whitehead, d’épochè comme chez Husserl, par exemple, il est impossible de se couper de la temporalité, et encore moins du passé, et, cette prolongation du passé dans le présent, c’est donc, pour ce qui est du corporel et du psychique, ce que j’ai traduit par « l’avocité du corps », en rappelant que le mot en ancien français est avoc, permettant donc de produire le néologisme « avocité », pour traduire ‘withness’, qui, répétons-le, constitue aussi un néologisme. Ainsi, pour ce qui est de notre expérience, nous ne pouvons faire abstraction de notre corps, qui, comme l’écrit Whitehead, « provient du passé », c’est-à-dire que nous sommes toujours engagés et impliqués dans l’expérience avec ce que nous sommes et bien entendu avec ce que nous fûmes, étions, avons été… Et c’est pour cela que je signalais la notion, chez Gombrich, d’œil âgé, car, encore une fois, en tant qu’adulte, nous voyons les choses non pas d’un œil neuf, mais d’un œil historique, qui connaît une histoire.

PS. Je trouve assez triste et regrettable que Whitehead n’ait jamais “décollé” dans le lectorat philosophique et davantage, et je suis bien convaincu qu’on aura perdu beaucoup de temps, des décennies, à lire et étudier des “philosophes” qui n’auront pas légué grand-chose, voire rien au niveau conceptuel, or c’est bien là que la philosophie nous sert (par exemple, Deleuze mentionne Whitehead ; mais il ne l’a jamais lu, car il ne lisait pas l’anglais… il n’en parlait que de seconde main — anecdote recueillie in persona auprès d’Isabelle Stengers). Je l’ai dit, Whitehead est difficile à lire ; il invente des concepts, les explique, mais ne passe pas toujours son temps à expliciter un peu plus, si bien que, pour comprendre ce qu’il écrit, parfois, il faut passer un long temps. Et c’est toujours bénéfique, mais on aura compris qu’un certain lectorat, y compris professionnel, ne voulait pas, justement, prendre de ce temps. Bref, ainsi va l’Histoire… J’ai cité son grand-œuvre de 1929, et on le trouve chez Gallimard, pour la modique somme de 35,50 €. Qui va acquérir un livre à ce prix en sachant, qu’en sus, il va en baver ? Personne. J’en profite donc pour signaler que j’ai publié, sous mon vrai nom, en 2015, un petit livre pour introduire à la pensée de Whitehead, et, si cela vous titille, vous pourrez le commander et l’acquérir pour le prix de 16 €. Voilà qui est plus raisonnable. On dira que je fais ma propre publicité, mais il faut bien parfois s’en charger, car personne, dans les rangs académiques, ni dans la presse, n’a recensé ce livre. Pourquoi ? Peut-être parce que je ne suis pas universitaire, ce qui est très rédhibitoire et, pour tout dire, disqualifiant, dans notre système intellectuel français. Personne n’en a parlé non plus, et surtout,  parce que personne ne lit Whitehead. Alors pourquoi recenser un livre qui, justement, aide à comprendre sa philosophie ? On se le demande !

https://zetabooks.com/all-titles/des-compositions-de-lexperience-whitehead-lhylemorphisme-et-le-phenomene/

Mais, avant que de dépenser une somme aussi insensée, vous trouverez de quoi lire ici,  et d’allumer des neurones :

https://books.google.ro/books?id=ax3ZCgAAQBAJ&pg=PA108&dq=fabrice+bothereau&hl=en&sa=X&redir_esc=y#v=onepage&q=fabrice%20bothereau&f=false

 

 

Léon Mychkine