Les lignes dans le paysage. Malévitch, Sterne, Caspar

Kasimir Severinovitch Malevitch. Je crois que, pour beaucoup, ce nom n’évoque, pour ceux qui en ont eu vent, que les soi-disant “monochromes” (Malevitch n’a jamais peint, a minima, que des “bichromes”). La plupart, je crois, des “éventés” (ceux qui ont eu vent) ne connaissent quasi rien d’autre que cela. Pourtant, Malevitch a exécuté bien d’autres tableaux que des bichromes. À vrai dire, la période qu’on appelle (j’insiste : improprement), “monochrome”, n’aura duré que durant l’année 1915. Avant, il y avait toutes les couleurs, et les compositions imaginables, de nouveau dès 1916 (que le lecteur curieux, cela existe encore, clique sur ici pour s’en assurer, et, le préviens, qu’il risque d’avoir d’avoir un choc). Malevitch, c’est bien plus que les bichromes. Voyez, pour exemple, cette extraordinaire scène, peinte en 1923 :

Kasimir Malevitch, “La charge de la cavalerie rouge », 1923, huile sur toile, 91 x 140 cm

Malevitch était dans la figuration dès le début (1900), ce n’est pas cela qui interroge, ou stupéfie ici. Qu’est-ce donc ? C’est l’association assez inédite (à ce qu’il me semble en 1923), entre le caractère figuratif (on “reconnaît” bien des hommes sur des chevaux) et le caractère résolument abstrait du, pour le dire ainsi : “sous-bassement géologique”. On pourrait arguer qu’il s’agit là non pas d’un sous-bassement, type couches,  mais, après tout, d’une perspective. Pourquoi pas ? D’une perspective enfantine. On pourrait appeler cela : Le Mélange des Horizons. À un moment donné, dans l’esprit du créateur d’images peintes, l’horizon terrestre se confond ou s’adjoint au céleste (horizon de droit). C’est un tableau étonnant, très beau et bizarre. Mais, et si le paysage linéaire était apparu plus tôt ? Et, tout de même, un mot, une pensée, pour ces chevaux montés rouges, à force lances et étendards. C’est extraordinaire. On aimerait bien chevaucher avec eux, ces cavaliers déteints par le couchant ? (Mais le ciel est bien bleu…)

Caspar David Friedrich, “Der Mönch am Meer”  (Moine à la mer), 1808-10, huile sur toile, 110 x 171.5 cm, Nationalgalerie, Berlin

On admettra assez aisément que le sujet du tableau, quand bien même obligeamment indiqué par Caspar, c’est davantage que ce moine, non ? En fait, une autre interprétation pourrait justement trouver que c’est bien Lui le sujet, ce moine seul dans la vastitude ingrate du monde, duquel les Dieux sont définitivement en train de se retirer. Soit. Une autre lecture, d’un point de vue avant-gardiste, disons, pourrait en avoir un autre usage. Ôtez mentalement la petite figure anthropomorphe. Que reste-t-il ? Une ligne beige (certes, un peu zigzagante), une couche noire, une autre bleu nuit, et une dernière bleu clair mi-zébrée de blanc. J’en conviens, ce n’est peut-être pas très convaincant… Mais tout de même, l’idée est présente, ce me semble, soit de définir un paysage par strates, ce qui, tout de même, est remarquable. Allez !, nous allons tenter une petite concentration des lignes… Imaginons un regard de peintre ; et, quand je parle de regard, je ne parle pas du simple fait de regarder ; non, mais d’un œil analytique, et synthétique, et, ici, j’impliquerais volontiers ce bon vieux Kant, qui distinguait, dans sa Première Critique, entre « jugement analytique » et « jugement synthétique ». En déformant à peine le legs, je dirais qu’en matière d’art, le jugement analytique est ce qui permet de forger un nouveau concept : en voyant telle œuvre, j’en tire une nouvelle possibilité, un nouveau mode d’expression (l’opposite de la copie), et c’est donc dans ce moment où j’ai aperçu la potentialité du nouveau que je produis mon « jugement synthétique »: mon geste (par exemple, ici, peindre des paysages de lignes, ou lignes-paysages), élargit la connaissance de la pratique esthétique pour moi, et autrui. Une fois, donc, les deux synthèses opérées, nous pouvons obtenir cela (pardon Caspar !) :

une scandaleuse réduction du tableau. Mais combien éclairante ! Car je suis sûr (quasi) que plus d’un peintre aura “vu” ce résumé analytico-synthétique dans ce qui, avant, n’était “qu’un” tableau de Caspar. Capiche ? Aussi, d’un bond quantique, nous pouvons en venir à Hedda :

Hedda Sterne, « Vertical-Horizontal I”, 1963, oil on canvas, 96 x 70 inches.

Le titre du tableau ? Vertical-horizontal. Je me demande encore où est le vertical dans ce tableau ? Mais, n’est-il pas tout simplement dans le format ? Le tableau est accroché au mur, pas posé au sol. Ici, Sterne, a pris fait et cause pour la couche paysagère, si j’ose dire, ou, plutôt, puisque nous sommes aux États-Unis, le “landscape layering”, le paysage en couches. Il n’y a plus que des lignes. Regarde-t-on un horizon, avec tel et étage de sol, de mer, de ciel ? Qui peut le dire ? Passé ce moment géométrique, peut-on dire quelque chose d’autre ? La vérité, peut-être, c’est qu’il ne faudrait peut-être surtout pas dire qu’il s’agit là d’un paysage… Et la vérité, aussi, c’est que le moine chez Friedrich est probablement Le sujet du tableau dans ce paysage gigantesque qui contient dorénavant la solitude d’un monde duquel les Dieux sont en train de se retirer, et dans lequel, plus jamais, ils ne reviendront. 

Hedda Sterne, “Horizon XVIII”, 1963, Oil on canvas, 200.7 x 127 cm, © The Hedda Sterne Foundation Inc

 

De nos jours, produire un paysage à lignes est devenu banal, très banal. Pour indice, cette photographie récente d’un paysage toscan, non revendiquée par quelque artiste-photographe que ce soit, et trouvée sur l’Internet, en toute sérendipité, en trois minutes. Aucun génie dans cette photo, ni dans tel tableau qui y ressemblerait (ça se trouve et c’est même tendance chez les peintres-décorateurs); le génie en est absent, mais pas chez nos trois amis sus-cités ; chacun l’aura montré à sa manière.

 

 

Léon Mychkine

 

 

 mychkine@orange.fr

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