ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

L’internationale abstractionniste, E3, avec Nicolas Poussin

« D’une certaine manière, dans le gribouillis du nuage, on touchait à la substance même de la peinture

Hubert Damisch, entretien (ici).

 

C’est un rien, une touffe dans le grand vide. Est-ce pour cela que Poussin a peint ce tableau ? Of course not. On se demanderait même s’il y a une raison quelconque pour laquelle il aurait été peint. J’ai une théorie, scabreuse, ou érotique, à laquelle je viendrai, mais d’abord, ce nuage. Lequel ? D’abord, une vue d’ensemble :   

Nicolas Poussin, “Paysage avec des voyageurs au repos”, c.1637, huile sur toile, 63 x 77,80 cm, National Gallery, Londres

Rien de particulier. Enfin, on peut s’interroger sur la disposition des personnages. Deux assis au bord du chemin, le troisième repart, ou est passé. Paysage somme toute banal, excepté quand on zoome. Zoomons, cherchons, et trouvons, ceci :

 

Et voici l’une de mes phrases fétiches :« Comment c’est peint ?» Plus exactement : Comment ce nuage blanc est-il peint ? Des coups, des à-coups, de pinceau sans aucune liaison… contrastant avec l’autre nuage, gris, traité de façon bien plus homogène ; contrastant surtout avec l’ensemble du tableau, qui est “lié”, dirais-je, c’est-à-dire classiquement “réaliste”. Tout, sauf ce nuage blanc, est réaliste. Qu’est-ce qui pousse Poussin à traiter ainsi ce nuage ? Un sentiment que ça suffit bien comme ça ? Un pentimento oublié ? Ou bien l’intentionnalité de bien laisser cette “trace de nuage ?” Un signe vers le futur ? Rien de tout cela. Poussin a lu Aristote, et ses commentateurs, notamment Castelvetro.

Dans ses Observations sur la peinture, transcrites littéralement du manuscrit original de Nicolas Poussin”, publiées par Bellori, en 1672, et traduites de l’italien, par P. M. Gault de Saint-Germain, on peut lire ce passage plus que pertinent pour notre propos.

Poussin : « Comment l’impossibilité est la perfection de la Peinture et de la Poésie.

Aristote veut montrer par l’exemple de Zeuxis qu’il est licite au Poète de dire des choses impossibles, pourvu qu’elles soient meilleures que le possible, comme il est impossible dans la nature qu’une Dame ait en elle toutes les beautés qu’avait la figure d’Hélène, qui fut la plus belle, et par conséquent plus qu’il n’était possible. Voyez le Castelvetro

Poussin fait ici référence à la Poétique d’Aristote, à ce passage où le Stagirite écrit :

Aristote :« D’une façon générale, l’impossible [‘adúnaton’] doit se justifier en considération de la poésie ou du mieux ou de l’opinion commune. Pour ce qui est de la poésie, l’impossible qui persuade est préférable au possible qui ne persuade pas, et peut-être est-ce impossible qu’il y ait des hommes tels que Zeuxis les peignait, mais il les peint en mieux, car il faut que ce qui doit servir d’exemple l’emporte sur ce qui est.» (Poétique, 1461b).

Poussin cite aussi Lodovico Castelvetro, célèbre critique qui, en 1570, avait publié La poetica di Aristotele vulgarizzata. Pour l’anecdote (euphémisme), Annibale Caro avait publié un poème en l’honneur de la Maison Royale de France. Castelvetro, en ayant eu vu en passer un exemplaire, l’aura lu et critiqué. Caro, vexé et outragé dans son orgueil, aura, auprès du Tribunal de l’Inquisition, été dénoncé calomnieusement Castelvetro qui, sur ces entrefaites, se verra excommunié et contraint à l’exil. Mais revenons à l’extrait de Poussin, et, puisque les mots de Poussin font écho à ceux d’Aristote, il semble difficile de scinder le propos.

On peut, à juste titre, trouver extraordinaire que chez Aristote on trouve la justification de l’impossible, et il faut entendre cet adjectif comme potentiellement acceptable dans les mondes fictifs et pourtant réels de la poésie et de la peinture. Disons-le ; le dire d’Aristote est extraordinaire. Pourquoi ? Du pur point de vue philosophique, Aristote est d’une rigueur rationnelle exemplaire, il ne croit pas aux balivernes platoniciennes de l’Empyrée et de la métempsychose, par exemple, pas plus qu’il ne condamne l’écrit comme Platon le faisait (voir le Phèdre). D’un autre côte, donc, Aristote introduit une grande liberté dans la poïétique (ποιητικός) puisque, dans ce domaine, il indique que ceux qui s’en occupent peuvent “forcer” la réalité en lui ajoutant une dimension impossible ; impossible mais acceptable — dans le cadre de la création artistique (tekhnè). Il est très remarquable qu’Aristote, sur ce point, soit si avant-gardiste, oserai-je dire. On pourrait dire qu’il y a une double tradition attachée à la mimesis : une fidèle, et une infidèle, ou, pour le dire autrement, l’une reproductrice, et l’autre transformatrice, c’est-à-dire fictionnelle, tout bonnement. Exemple. Lorsqu’un peintre représente le sol (comme) rouge (Gauguin, La Vision après le sermon), il convoque l’impossible dans le visible.

Aristote était bien plus fin et intelligent que Platon. Nous en avons la preuve avec sa théorie de ce que nous pourrions appeler la licence poïétique, à savoir le fait que, c’est bien dans l’art en général (littérature, peinture, sculpture, théâtre, etc) que nous acceptons des incursions valables dans l’imaginaire, incursions qui, finalement, quand elles sont performantes, persuasives, comme dit Aristote (la persuasion ↑), en finissent par produire ce qu’on appelle aussi la Culture. Or on peut dire que Platon ne reconnaissait pas ce monde, il n’en eut pas l’intuition ni n’en fut pénétré. On dit que ce sont les philosophes et penseurs grecs de l’Antiquité classique qui ont “découvert” et inventé l’esprit (“mind”, psukhè), mais c’est bien entendu Aristote qui, dans son magistral De anima (bien plus subtil que tout ce que peut écrire Stanislas Dehaene) nous dévoile l’esprit, l’âme, telle qu’elle se présentait à lui et telle qu’elle nous est encore bien familière. Lisez donc le traité de De l’âme, d’Aristote, vous y serez ébloui et merveilleusement étonné par son intelligence. (Ce n’est pas difficile à lire, il faut juste prendre son temps, et il n’y a pas de mots compliqués…).

Ainsi, c‘est donc Aristote qui avait raison ; et, finalement, le philosophe des sciences Karl Popper ne fit que valider ce qu’il dénomma le Troisième Monde, soit celui de la Culture (après le Monde Physique, et le Monde du Vivant). Mais, mieux encore, on voit bien ici que la mimesis aristotélicienne est supérieure au réel, ce qui, encore une fois, est d’une audace extraordinaire, il s’agit, là encore, d’une inversion radicale du platonisme.

Conclusion. Alors, que fait Poussin avec son nuage marqueté ? Il justifie l’impossible [‘adúnaton’] ! Aristote de novo : « et peut-être est-ce impossible qu’il y ait des hommes tels que Zeuxis les peignait, mais il les peint en mieux, car il faut que ce qui doit servir d’exemple l’emporte sur ce qui est » !

 

Léon Mychkine

écrivain, Docteur en philosophie, chercheur indépendant, critique d’art, membre de l’AICA France