Mais pourquoi tout le monde veut-il être commissaire, surtout à Blois ?

Trapier Duportier, “L’eau salée m’a quitté pour l’océan”, 2000, Objet performatif

Nous avons visité l’exposition ‘After Party’, sise dans la cour d’entrée et le Pavillon de la Fondation du Doute. Comme toute expo qui se respecte, l’intitulé est en anglais, c’est quand même plus branché, et le discours est très profond : « AFTER PARTY permet d’interroger le sens politique de la fête, de ce qu’il en reste depuis les zones périphériques de l’après. […] Sous couvert de l’after, les œuvres réunies ici nous interpellent sur notre façon de penser, d’habiter, de façonner, de projeter ou bien d’abandonner le monde d’aujourd’hui.» Voici les premières lignes du prospectus qui donne aussi le plan, car il n’y a pas de cartel… ce qui oblige à chercher dans les chiffres et les légendes de qui donc est telle pièce ?, et, quand on a des problèmes de schéma corporel, cela devient très fastidieux, et contrariant. Mais c’est tendance aussi. Donc, si l’on comprend bien, le thème de l’expo, c’est qu’il y a eu une fête, qui est terminée (‘after’), suffisamment puissante et symbolique qu’elle touche au politique, dans le sens fort du terme, puisque nous conduisant à nous questionner sur notre rapport au monde (« mais qu’est-ce que je fais là ?»). On supposera donc que les artistes choisis ont un rapport à la fête, plutôt à l’après ladite. Dès l’entrée, dans la Cour du Doute, et ses immortelles phrases de Ben en façade, nous nous trouvons face à cette voiture accidentée. Le ton semble donné : après la partie, on s’est gaufré en bagnole… Poursuivons, dans une suite qui ne sera pas exhaustive.

Xénia Lucie Laffely, “j’ai peut-être été dévorée”, 2019, coton satiné imprimé, brodé et matelassé, 200 x 275 cm

Ça peut faire penser à un tableau, mais ce n’en est pas un. Bernard, la commissaire, apprécie apparemment beaucoup le travail de Laffely, car nous verrons trois de ces œuvres. Une banane plantée en guise de tête, un œuf au plat sur l’épaule, et un titre métaphysique… Ce doit être symbolique. Rappelons-nous le thème. Festin (alors aussi) cannibale, orgie de fruits et de brocolis. En face, nous avons ceci :

Ugo Schiavi, “Soulèvement #2”, 2018, sculpture, résine, ciment, acier,160 x 15à x 125 cm, Courtesy Gallery The Pill

Photo prise trop vite, qui ne permet pas de voir que le bras s’arrête juste au dessus. Mais voici une image plus complète, trouvée sur le Web :

Donc, le reste d’un corps (jambe et avant-bras) en train d’escalader une statue qui a sûrement été renversée. Voilà ! En ces temps de déboulonnages internationaux, c’est très pertinent. On remarquera qu’il s’agit d’une Marianne qui est à terre. Faut-il voir là un geste rebelle, d’une atteinte délibéré contre la Nation, la République, et tutti quanti ? Oui, certainement, et c’est par là que l’on retrouve la part subversive propre aux artistes, soit celle de toujours mettre en cause les symboles, les emblèmes : Après tout, Marianne, avec son sein à l’air, ne serait-elle pas finalement rien d’autre qu’une Marie couche toi là ?, et, si telle est la réponse, alors oui, n’importe qui peut la monter, et même, la démonter.

Guilhem Rouhichou, “Les tas”, 2020, sol de Blois, résistances chauffantes arrosage automatique, dimensions variables

Ici, nous avons certainement une des pièces les plus subtiles. Des morceaux de bitume sont plantés de fers à souder actifs, pendant que, régulièrement, des gouttes tombent sur la structure, le tout produisant une odeur censée rappeler celle du bitume chaud en été. Comme on dit : Il fallait y penser ! On notera les marques roses à la bombe, rappelant qu’en ce lieu sensible, émanation des hydrocarbures, et donc un signe vers l’écologie, il y eut des inscriptions, une signalétique, qui, on le voit, aboutit au désastre, au déchet. Mais, en l’occurrence, la métaphore ne se fracasse-t-elle pas sur le littéral ? (Je dois bien avouer que mes narines, pourtant très sensibles, n’ont rien détecté quant à l’odeur supposée de l’asphalte échaudé).

Nelson Pernisco, “Crystal Meth”, 2017, boule à facettes, chaîne et moteur, 40 x 40 x 337 cm

Voilà le sujet rappelé : Une boule à facettes, emblème de la fête, motorisée, produit des cercles au ras du sol, qu’elle frotte donc. La fête est finie, et la boule est descendue, mais tourne toujours, comme le reliquat psychopompe de la festoyade funiculaire. Notons que nous ne voyons pas le rapport entre le titre, évoquant la méthamphétamine, et la pièce, à moins, mais c’est bien sûr !, qu’il ne s’agisse d’un clin d’œil à ‘Breaking Bad’, série dans laquelle on sait aussi s’amuser !

Jérémy Chevalier, ‘Concrete Music’, 2013, béton et platines vinyles, environ 100 x 150 cm au sol

‘Concrete music’. Littéralement : musique (en) béton. Alors, que comprendre ? “C’est du lourd ? ”, “Ça envoie du lourd ? ” On se perd en conjectures. Généralement, de la musique, on ne dit pas “ça envoie du béton !”, mais on peut dire “ça envoie du lourd !”, voire : “ça envoie du steak !”, ou encore “ça scie du bois”. De fait, s’il existe bien la musique concrète, dont Pierre Schæffer est l’illustre représentant, ladite musique ne cherchait pas en faire spécialement avec du béton. Mais il y a là, assurément, un witz très potache, comme par exemple avec cette pièce de Wattebled :

Thomas Wattebled, “Chagrin”, 2019, zinc, pompe à eau, eau, 160 x 150 x 150 cm

Je ne me souviens pas d’avoir vu cette couleur verdâtre en vrai, ni de l’eau couler ; mais c’est sûrement dû à des biais cognitifs (c’est très à la mode, le biais cognitif). Toujours est-il que la pièce ressemble à un dispositif mécanique, soit. J’avoue que je reste très dubitatif (irais-je jusqu’à dire “comme deux ronds de flan”, d’ailleurs bien visible sur la pièce ?). Passée cette dubitation, comment éviter de mentionner et visualiser de nouveau une production de l’ineffable Laffely ? :

Xénia Lucie Laffely, “Est-ce que je peux mettre mes doigts dans mes yeux ?”, 2018, couverture imprimée, matelassée et brodée, 160 x 180 cm, Coll. Part.

Si nous avions pu éprouver un doute face à la question métaphysique de savoir si le personnage avait été mangé (voir plus haut), nous n’en avons guère avec la question posée : Oui, on peut, en l’occurrence probablement elle le peut, se mettre les doigts dans les yeux. La preuve, elle le fait ! Elle appuie très fort, car tout est rougi… Ça tourne ‘gore’. Le cadrage est intentionnellement élargi, car il permet de voir qu’une grande partie de l’exposition est constituée d’un fond vert absolument de mauvais goût, mais qui, peut-être, évoque le fameux fond vert (incrustation vidéo) présent tant sur les plateaux télé qu’au cinéma. N’y aurait-il alors qu’un pas pour que le regardeur-visiteur se projette ? Mais où ? demandera-t-on. Réponse : Dans le mur.

 

Léon Mychkine


Art-icle n’est pas subventionné, ni monétisé. Et pourtant, il connaît plus de 4000 lecteurs/mois. Vous pouvez contribuer à son épanouissement en opérant un virement ici, ce dont je vous remercie par avance.