Martin Herbert : Le « non-art » des foires d’art

NB. Je ne suis pas du tout un spécialiste des foires d’art contemporain, les connaissant fort peu, mieux virtuellement (cela se développe), mais il m’a semblé que cet article de Martin Herbert mettait le doigt, comme on dit, là où ça fait mal, sur une zone d’acupuncture mentale inhabituelle de notre côté… Non ?

 


 

“The ‘Non-Art’ of Art Fairs”

Martin Herbert

ArtReview, 20 0ctobre 2022

 

Paris+ par Art Basel 2022.

Un public qui ne sait pas distinguer le bon du mauvais, des artistes qui ne savent pas non plus distinguer le bon du mauvais, des galeristes qui n’arrivent pas à sortir de la roue du hamster, et un sentiment général d’épuisement, voilà la recette d’une “abondante stagnation de bien-être”.

Une tendance récente dans le domaine de l’édition non romanesque est que l’auteur passe une année à faire quelque chose d’inhabituel — ne pas acheter de marchandises, “vivre comme les Danois” —, et en rend compte. J’ai récemment pensé (bien que brièvement, car je sais que je deviendrais fou) à passer un an dans des foires d’art sans rentrer chez moi. Cela semble tout à fait faisable. Au moment où j’écris ces lignes, par exemple, la foire de Londres vient de se terminer et, à un court vol en jet privé, à Paris, s’ouvre “Paris + par Art Basel”. Onze jours après, le 3 novembre, Artissima ouvrira ses portes à Turin, mais comme pour toutes les foires, des événements auront lieu plusieurs jours avant. Avec un œil sur Art Cologne (dont l’ouverture officielle a lieu dix jours plus tard, le 16 novembre), je flânerais en Italie pendant quelques jours avant de m’envoler pour l’Allemagne. (Je sais que les trains existent, mais quand même.) Une fois les fêtes terminées vers le 20, je filerais à Miami et j’attendrais qu’Art Basel (encore) ouvre ses portes à la fin du mois de novembre. Bien sûr, je ne suivrais cet itinéraire que si j’étais paresseux. Selon artfairmag.com, il y avait environ 75 — 75 !— foires d’art prévues entre la mi-octobre et la fin de l’année 2022, de Baltimore à Bogota, du Luxembourg à Lagos. “Planificateur d’itinéraires d’achat d’œuvres d’art” est sans doute le véritable métier d’un mollusque sous-conseiller en art.

L’une des raisons pour lesquelles vous vous sentiriez déconcertés si vous viviez entièrement d’une foire à l’autre — ce que j’ai entrevu même dans mon expérience désormais historique de plusieurs foires par an —, est qu’une fois à l’intérieur, vous aurez probablement l’impression de ne jamais avoir bougé. Les foires d’art, même celles qui ne sont pas franchisées, se ressemblent le plus souvent, par un design qui minimise les distractions. Outre le fait qu’elles se trouvent parfois à l’intérieur de tentes et parfois à l’extérieur, leur architecture temporaire incarne le concept de “non-lieux” de l’anthropologue français Marc Augé — les espaces éphémères, stériles, identikit de la supermodernité (des stands de la foire aux stands de café Illy) —, et étend l’uniformité aux participants (célébrités, hommes riches bronzés en costume, femmes riches avec une chirurgie extrême, pour dire les choses généreusement) et, pas rarement, à l’art lui-même. Si vous allez dans les foires mentionnées ci-dessus, par exemple — et voici une autre raison de perdre la tête à toute vitesse —, vous êtes à peu près sûr de voir beaucoup de peinture colorée, superficielle et souvent mauvaise. Si les foires d’art en soi vous donnent l’impression que l’espace s’est arrêté — dans quel pays sommes-nous, déjà ? —, l’actuelle primauté écrasante de la peinture en fait de même pour la temporalité vis-à-vis de l’histoire de l’art et des notions de progrès et de développement artistiques. C’est un art hors du temps.

Frieze London, 2022

Beaucoup de ces toiles, presque étrangement, sont simplement là. Oui, certains de ces travaux sont identitaires, mais la plupart d’entre eux semblent fondés sur un accord collectif, même tacite, selon lequel, au diable !, c’est la fin, recommençons à avoir de la couleur et une composition superficiellement agréable, et des choses qui nous rappellent, de façon rose et floue, d’autres choses d’autres temps. Cela en fait naturellement un produit facile à vendre à quelqu’un qui a plus d’argent que de sensibilité, et qui est moins intéressé par l’investissement à long terme que par l’étalage de ses soi-disant “biens positionnels” du moment ; mais on peut aussi essayer de le disséquer en tant que moment culturel. La période de remise en question de l’avant-garde dans l’art n’a pas été si longue — un siècle et demi, tout au plus —, et la peinture rétrograde partout 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 n’est peut-être que le signal le plus fort qu’il n’y a plus beaucoup d’appétit pour la difficulté ou même l’inconnu. Pendant ce temps, le système artistique financiarisé veut juste aspirer la dernière moelle. Si l’on réunit un public qui ne sait pas distinguer le bon du mauvais, des artistes qui ne le savent pas non plus, des galeristes qui n’arrivent pas à sortir de la roue du hamster, et un sentiment général d’épuisement de la part des producteurs culturels et du public, une foire d’art commence peut-être à devenir un endroit où l’on se rend pour échapper au désagréable présent, une bulle sans lieu et sans temps. (Signal sonore de la chanson de Cheers.)

Il y a une logique circulaire dans tout cela. Il est évident que vous ne voulez pas penser au monde qui brûle alors que vous venez de contribuer — en vous rendant à cette foire puis à la suivante, en soutenant des événements à forte empreinte carbone — à attiser les flammes. Et lorsque vous êtes à l’intérieur, isolé de la réalité, vous avez de moins en moins envie d’être harcelé, effrayé, culpabilisé. Vous voulez ce fauteuil confortable, merci, et non des rappels de votre chaise longue de plus en plus trempée. Pour le reste d’entre nous, le bon côté de cette abondante stagnation est que, premièrement, il est morbidement intéressant de l’observer en termes socioculturels. Deuxièmement, c’est le genre d’impasse culturelle ostentatoire qui, peut-être, incitera une nouvelle génération de créateurs à réagir contre elle, probablement sans aucun égard pour “marché”. Et si, en tant que spectateur, vous avez toujours aimé l’idée de l’art contemporain, mais que vous avez eu l’impression qu’il était un peu trop pointu, trop travaillé, alors réjouissez-vous — c’est votre moment, enfin.

PS. J’ai contacté ArtReview, me suis présenté, et les ai informés de mon envie de traduire cet article. Aucune réponse. Qui ne dit mot…

 

(traduit par) Léon Mychkine

critique d’art, membre de l’AICA, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant

 

 


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