ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

(Série Sabotage #2) Niele Toroni chez Goodman, et Rachel Rose chez Lafayette Anticipations

Tout le monde connaît la peinture de Toroni, ses petits carrés de peinture qu’il applique sur la toile depuis 1966. Quelle ascèse ! Tout ce temps passé à reproduire le même geste, qui, on l’a compris, n’est jamais le même, l’empreinte n’étant jamais identique à celle qui la jouxte, d’après la “philosophie” que s’est fixée Toroni depuis 1966 et la doxa qui l’accompagne fidèlement : de génération en génération, on récite les mantra qui permettent la toujours même merveille épiphanique. Il faut quand même le dire : nous avons un problème en France avec les Noms. Dès que l’on “s’est fait un nom”, on le garde à vie, on est éternellement celui ou celle qui a fait telle ou telle chose, même s’il le fait depuis 50 ans. Ainsi, Toroni sera toujours un “grand” artiste parce qu’il peint des empreintes au pinceau n°50 depuis sa première exposition, en 1967 (Salon de la Jeune Peinture à Paris) ! Imaginez-vous Duchamp exposer tous les ans sa roue de biclyclette pendant 50 ans ? Non. Que des peintures de Toroni soient dans des musées, pourquoi pas ?, on y trouve tout et son contraire, mais qu’on nous fasse le coup du “Venez donc voir la nouvelle exposition de Toroni, c’est toujours aussi épatant”… Non, quand même. Et pourtant si. Et, de fait, exposer Toroni, en 2020, c’est toujours le ramener d’où il vient, c’est ça aussi l’effet Nominatif : on ne vieillit pas, on est toujours aussi unique et génial qu’au début. Ainsi, à-propos de l’exposition “actuelle” chez Goodman, Guitemie Maldonano (The Art Newspaper), écrit ceci :

«… les empreintes s’alignent et s’étagent le plus classiquement du monde, c’est-à-dire en quinconce, dans toutes sortes de lieux, sur toutes sortes de supports et en différentes couleurs. Nous voici en présence d’un peintre qui dit ce qu’il fait (l’énoncé invariant) et fait ce qu’il dit (les mises en œuvre successives qui en résultent) : une position éthique, voire politique, que l’on rattachera à la première occurrence publique de ses Empreintes, en janvier 1967 au Salon de la Jeune Peinture à Paris, avec les trois autres membres de l’éphémère groupe BMPT (Daniel Buren, Olivier Mosset et Michel Parmentier). S’étant entendus sur un “programme minimum d’action”, ils travaillent en public, pendant la durée du vernissage, à produire à leur rythme un certain nombre de peintures — sept pour Toroni — qui signent leur commune volonté de tout “recommencer à zéro, dans la peinture comme dans la façon de voir”.

Il y a quelque chose de forcé, toujours, dès que l’on parle de Toroni, à le ramener à son origine esthétique de 1966, et aux déclarations prétentieuses du groupe BMPT. Car, posons la question : Ses membres ont-ils recommencé à zéro la peinture ? Non. Ils ont produit certains travaux intéressants, et Buren aura pu peu à peu propager la peinture sur d’autres supports, ou lui donner une dimension performative hors-norme, notamment lors de l’accrochage de sa bannière au musée Guggenheim, en 1971, œuvre pour le coup d’une audace assez inouïe, quasi géniale, qui avait provoqué une telle ire de la part de certains artistes qu’une pétition s’en était suivie, signée entre autre par Donald Judd et Dan Flavin, exigeant le retrait de l’œuvre, qu’ils ont obtenus ! 49 ans plus tard, la bannière de Buren reste-t-elle une grande œuvre ? Je n’en suis pas sûr du tout. Je crois que le talent de Buren se situe dans le fait d’avoir propagé le peint ailleurs. Mais revenons à Toroni. Sur la notice Internet du Centre Pompidou, nous pouvons lire ceci :

« Depuis 1966, le “travail/peinture” de Toroni n’a pas varié de sa motion initiale, rigoureusement énoncée par le titre des œuvres. Sont donc à chaque fois présentées les empreintes, d’une seule couleur, d’un pinceau carré n°50, répétées à intervalles réguliers de 30 cm et disposées en quinconce de manière à couvrir uniformément le support, que celui-ci soit un tableau, une toile libre – accrochée, suspendue, traînant au sol – en tissu ou en toile cirée, ou bien le mur lui-même, dans une démarche qui intègre la problématique de l’in situ. La matérialité de la peinture est mise en avant dans un geste qui ne vise aucune valeur ajoutée par rapport à celui du travail artisanal. La touche, qui en constitue le point de départ et d’arrivée, est, selon Christian Besson, “une touche mais sans mouvement inscrit, sans gestualité ; non pas la touche du peintre mais celle du pinceau ; une touche qui n’exprime rien, une facture.” Le “travail/peinture” ne refuse donc pas seulement les signes traditionnels de l’authenticité et de l’originalité, il les critique à travers la modalité qui passait pour en être la plus pure expression. La touche est à ce point désinvestie par le peintre que son exécution pourrait être déléguée à un tiers, bien qu’en pratique la chose n’arrive jamais. […] De l’avis de Buren, Toroni donne alors “un résumé à proprement parler génial de toute la peinture occidentale : la marque, l’empreinte, le pinceau, la surface, la couleur, le geste, le all over , l’unique et le multiple, le corps, sa présence, son absence” ». 

Depuis 54 ans Toroni peint le même tableau, certes parfois avec des empreintes de couleur, parfois formant carré, ou rectangle, ou sablier… Mais, tout de même, ça change sans changer, ça reste quasi logiquement la même famille, c’est une empreinte de Toroni. Toutefois, il faut supposer que le geste toronien est révolutionnaire, car, nous dit Buren dans la Notice Pompidou, avec ses empreintes, Toroni « résume toute la peinture occidentale ». À ce stade du ridicule, on ne sait pas si Buren croit franchement à ce qu’il écrit, ou bien s’il se moque du monde, façon dadaïste ; c’est-à-dire que  pendant qu’il écrit cet énoncé pataphysique, il est plié de rire. Je penche pour la seconde proposition. Car, bien évidemment, on ne peut pas voir dans les empreintes de Toroni un résumé de la peinture occidentale, c’est parfaitement grotesque (Élisabeth Franck-Dumas, dans le journal Libération, en visite chez Goodman, y voit toujours la marque du « génie » et un « émerveillement renouvelé ». J’aimerais bien qu’elle développe…). De fait, il y a des gens qui semblent y croire encore, et qui, 54 ans plus tard, sont toujours béats d’admiration et de vénération brûlante de voir que Toroni applique toujours son pinceau n°50 et l’espace grâce aux « mathématiques », comme le rapporte Ingrid Luquet-Gad dans Les Inrocks, qui, pour sa part, voit chez Goodman toronisé un « espace aujourd’hui chargé d’une résonance nouvelle. » Elle écrit ce qu’elle veut, Mme Luquet-Gad, mais je pense qu’elle a le même genre d’humour que Buren. Enfin, plus on lit sur Toroni, et plus le peintre est transformé en vieux sage helvète. Mais, après tout, cela dérange-t-il quelqu’un de voir que la vénération toronienne bat toujours son plein ? Peut-être. Pourquoi ? Parce que la mauvaise peinture, qui ne passerait pas l’étape d’un concours aux Beaux-Arts, que l’on peut voir chez Goodman, reflète un certain état d’esprit de là où nous en sommes dans un certain monde de l’art contemporain, art mauvais et mort de Toroni mais devant lequel la plupart des relais médiatiques du landerneau se courbent et opinent du chef. Je pourrais citer un autre exemple qui pose problème, soit l’exposition de Rachel Rose chez Lafayette Anticipations, artiste de 34 ans, dont le papa est l’un des plus riches agent immobilier de New York. Rose a un succès considérable, et elle a dû bien apprendre durant ses études à Yale et chez Courteauld comment faire de l’art ‘bankable’, avec plein de grands thèmes dedans. Là non plus, ça ne mange pas de pain, mais c’est mieux fait que chez Toroni. Sur les trois étages que comporte le bâtiment, tout l’espace lui est dédié. On navigue entre des sculptures qui ne dépareraient pas chez Habitat, et des vidéos sans intérêt. Bref, tout est nul. Si je parle de Rose, c’est pour signaler un autre problème mais qui, finalement, ne constitue qu’une autre facette de cette figure divine, Mammon, métonymie de l’Argent, qui n’est pas pour rien dans la dégradation de la Valeur, au sens de contenu et de métier, de l’art contemporain. Une source m’apprend que la seule raison d’existence de Lafayette Anticipations, c’est l’optimisation fiscale (confirmation ici); autant dire qu’ils n’en ont rien à faire de l’art contemporain, non ? Ou bien je me trompe, je ne sais pas, je ne connais pas ce monde-là. Mais, en faisant mes recherches, je lis que le groupe Lafayette a soutenu jadis l’artiste Xavier Veilhan, dont les statues hideuses se retrouvent d’ailleurs non loin de la rue du Plâtre, rue Beaubourg. Et ceci explique cela.

La peinture avortée de Toroni se vend très bien (une toile de 1974 a été estimée entre 80 000 et  120 000 Euro, à titre d’exemple), et l’art nul de Rose aussi. D’un bout à l’autre de la chaîne alimentaire, chacun y compte ses œufs d’or ; mais tout le monde ne s’y retrouve pas, à commencer par l’art lui-même. Je ne sais pas exactement ce qu’est l’art, mais il m’arrive d’être sûr et certain que telle ou telle incarnation présentée comme y ressortissant n’en est pourtant pas, et le Nom ne change rien à l’affaire. Et le nom, finalement, importe peu, au regard des trois commanditaires infrangibles : les Institutions, certaines galeries spéculatives, et l’argent.

Pour enfoncer le clou de l’expo Toroni, j’insère ici la photographie de trois tableaux et un gros plan qui sont encore plus consternants que le reste. Il s’agit de trois empreintes retouchées par Toroni, car il a apparemment dépassé ! Mais on a tenu à les accrocher tout de même. Et c’est tout à fait insensé, puisque, si nous avons bien constaté que la qualité des empreintes n’est plus du tout ce qu’elle était, Toroni continue, mais en sus, il a fallu qu’il débordât !, et ce que nous voyons alors, ce sont des repentirs. C’est tout à fait incroyable. Mais peut-être que de fins esprits mammoniens diront qu’il s’agit d’un clin d’œil à la peinture traditionnelle. Non, tout de même, serait-ce si vulgaire ? Il y a un aspect indéniablement comique à avoir tenu à accrocher aux cimaises ces trois tableaux ratés, qui sont encore plus ratés que les autres. J’avoue avoir ri, mais pas tout de suite, tant cette installation m’a plongé dans une stupeur cognitive. Puis, recouvrant mes esprits, m’est venu le seul adjectif ad hoc : pathétique.

Toroni, Galerie Goodman, photo Mychkine

Toroni, Galerie Goodman, photo Mychkine

De près, l’une des “empreintes” actuelle de Toroni. Génie ? Vraiment ?

Léon Mychkine