ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

Ode au dragon

J’aime beaucoup les dragons. Pas ceux, niais, qui sont montrés dans la version occidentale. J’aime les grands dragons chinois, créateurs et grands équilibristes du Yin/Yang.

« D’autre part, la littérature chinoise renferme sur le dragon des textes fort nombreux ; nous ne tirons pourtant de leur étude que des idées assez confuses qui l’ont fait concevoir pendant longtemps comme un pur produit de l’imagination chinoise, sans lien avec un être réel. Depuis plusieurs années cependant, on s’est demandé si, à l’origine de cet être fantastique, il n’y avait pas un être réel, dont il serait la déformation progressive […] nous espérons réussir à démontrer que le dragon est entièrement étranger à la paléontologie, que sa forme moderne dans l’art chinois n’est que l’aboutissant de déformations nombreuses et successives, comme cela a déjà été observé bien des fois pour des motifs décoratifs d’arts classiques ». (G. Gieseler, Le Mythe du dragon en Chine).

Quelle est donc l’origine, ou quelles sont les origines de ces « déformations nombreuses »?  Première déformation : Le mot dragon n’est pas Chinois, il provient des missionnaires. Le bon terme est long. Mais nous sommes tellement habitués au mot “dragon”, qu’à l’instar de Gieseler, nous gardons le terme. Deuxième déformation :

« Si le wei [l’esturgeon] pénètre dans la Ts’i-Tsou [affluent des rivières ts’i et Tsou], c’est qu’en regardant le soleil, son œil s’égare. À la saison d’hiver on présente des poissons (au temple ancestral de l’empereur, du roi ou du prince) ; au printemps, on offre le wei (Sin-cheu). Au deuxième mois du printemps, le wei suit le fleuve, le remonte, réussit à franchir Long-men [Porte du Dragon] et soudain se transforme en dragon. […] La Porte du Dragon, nommée aussi Ho-tsin (gué du fleuve Jaune) se trouve entre la ville de Ki-tcheou au nord-est et la ville de Ho-tsin au sud-est, à 150 kilomètres environ au nord de l’embouchure de la Wei. Les montagnes qui forment les parois du défilé se nomment montagnes de Long-men, ou encore Fong-chan. […] C’est bien en effet aux approches du coucher du soleil et du lever de la lune à six heures du soir que doit se produire la métamorphose, puisque cet instant marque le partage de l’année en deux parties égales yin et yang, et que le lever de la constellation du Dragon suit celui de la pleine lune.» Si le grand poisson ne réussit pas à se transformer en dragon, alors « s’étalent ses ouïes au soleil,  son front se tache de noir, le sang coule et les eaux prennent une teinte rouge de cinabre.» 

Le dragon se fait discret. Tel n’a pas toujours été le cas. « Un dragon a des barbillons aux côtés de la bouche et une perle brillante sous le menton ; sous la gorge il a des écailles renversées et sur la tête une large éminence, exprimée par les caractères d’écriture

tch’eu-mou. Si un dragon n’a pas de tch’eu-mou, il ne peut pas monter au ciel. […] Ces caractères sont sans doute de simples homophones de ceux qui donnaient autrefois le sens vrai. Malgré le danger de ces substitutions, je proposerai ici tch’eu-mou, “soleil couchant rouge”. La perle brillante est sans aucun doute la lune équinoxiale à la gueule du dragon ; les écailles sous la gorge sont la barbe. Le soleil et la lune de l’équinoxe seraient ainsi réunis sur un seul dragon.»

Le dragon est une créature incroyablement raffinée et complexe. Aucune mythologie occidentale n’a pensé aussi loin la délicatesse descriptive d’une créature. Pensez ! Pour être un dragon, il faut d’abord être un poisson, et spécifiquement un esturgeon. C’est quand l’esturgeon remonte le fleuve depuis la mer dont il provient, qu’il peut sauter dans l’œil de la lumière, et donc, littéralement, rejoindre le ciel. D’après certaines sources, on peut voir des dragons dès 4000 avant J.C. Ce qui est sûr, c’est qu’un dragon, il ne faut pas le provoquer ! Dans son livre, Gieseler insiste bien : ceux qui tentent d’expliquer l’existence du dragon par la paléontologie se trompent, il n’y a pas d’espèces antérieures dont serait dérivé le dragon. D’ailleurs, remarquons que Darwin n’en parle pas dans son Origin of Species

 

Léon Mychkine