Ogura #2 (Version française)

Hikari Ogura, photographie, 17 février 2021

Généralement, les photographies noir/blanc contemporaines/actuelles (et non pas contemporaines/patrimoniales) me laissent assez sceptique, car je me demande souvent ce que l’artiste y cherche à montrer. Mais, chez Ogura, il y a ce noir profond, presque bitumeux, sale comme de pétrole, et ce blanc qui résiste. Comment fait-elle cela ? Je ne sais pas. Je me dis que ce n’est pas postproduit, sinon, comment ferait-elle pour garder le blanc dans tant de noir ? On distingue même deux types de noir ici, le noir du bâti, goudron y compris, et le noir de la nuit dans l’éclairage urbain, ce qu’on appelle la pollution lumineuse, étrange expression, à dire vrai, comme si l’éclairage était salissant ? Du coup, je trouve qu’il y a quelque chose d’un peu menaçant, dans ce noir très noir, comme une peur archaïque. Ensuite, l’inscription Starbucks Coffee et la plaque numéralogique nous ramènent au terrestre, à l’urbain, au trivial, sans enlever ce sentiment face à tout ce noir. L’image, plus forte que la sémantique (i.e., les symboles, lettres, chiffres, ne la déstabilisent pas).

Hikari Ogura, photographie 21 février 2021

Celle-ci aussi respire bien le noir, avec cette bande podo-tactile salie qui se lance à l’infini, la voiture à droite qui semble se déformer dans le chromatisme — monstre aquatique, car je pense à cette phrase du romancier Eric Ambler, comparant les voitures circulant dans le noir à des squales. Une ambiance de polar, donc. Et, encore une fois, deux sortes de noir ; le mixte (éclairage) et le pur ; voyez un peu à gauche de la balustrade, c’est comme s’il n’y avait plus rien, la fin de l’image, ou la fin du monde. Je vois ici ce fragment nocturne urbain comme les pièces d’un puzzle, qu’Ogura assemble peut-être sans intention d’en produire un : plans rapprochés, vues globales, etc. Et puis, comme je l’ai signalé, peu d’humains chez Ogura, mais ici :

Hikari Ogura, photograph, 06 14 2020

J’appellerais cela un “portrait complexe”. On ne comprend pas les échelles, quoi ou qui superpose quoi. C’est très graphique. On ne sait si cette jeune femme est faite de chair ou de papier. Et cela contribue à ce que j’appelle le puzzle, chez Ogura ; sauf qu’ici il est superposé, et non pas juxtaposé, et cela m’évoque certaines images d’Eikoh Osoe, grand ancêtre de la photographie contemporaine japonaise.

Hikari Ogura, “07 09 2020”, photograph

Là encore, ce noir, et ce blanc (avec un peu de gris), et des inscriptions façon rébus, avec cet indice anthropomorphique. Il y a toute une présence du noir, chez Ogura, et je lui écrivais récemment que ce noir me faisait penser à celui présent chez Takehiko Nakafuji, avec sa série “Winterlicht”, par exemple. Et Hikari m’a répondu que Nakafuji a été fortement influencé par Brassaï et Elsken, qu’elle l’a rencontrée, et qu’elle a tous ses livres. Bonne pioche, donc. Et j’écris à Hikari que je trouve que son noir est plus profond, plus troublant que celui de Nakafuji. Et cette question du noir, dans la photographie Noir/Blanc, s’avère finalement être toujours quelque chose que le medium peut encore questionner. Contre-exemple : On connaît certains photographes qui photographient en noir et blanc pour “faire” davantage photographe, pour accentuer le côté “métier”, ancestral de la pratique ; plus “pur”, disons. Mais, dans ces cas-là, les ficelles apparaissent très vite, la photo glisse de l’œil et révèle sa vacuité et sa vaine tentative de séduction (fétiche). Je n’en ai pas fini, avec ce noir.

Léon Mychkine