Petit supplément sur Kant. Première Leçon esthétique (d’après lui)

« Ce qui est seulement subjectif dans la représentation d’un objet, c’est-à-dire ce qui constitue sa relation au sujet et non pas à l’objet, est sa constitution esthétique ; mais ce qui en elle sert ou peut être utilisé pour la détermination de l’objet (en vue de la connaissance) est sa valeur logique. Ces deux relations se présentent toutes deux dans la connaissance d’un objet des sens » C’est dans l’Introduction de la Critique de la Faculté de Juger (1790) d’Immanuel Kant que nous pouvons lire ceci. Cela fait des années que je tourne autour de cet ouvrage, cherchant à en extraire quelque chose. Je cherche, here and there, now and then, qualce. Ce que je viens de citer, je ne l’avais jamais remarqué. Et puis cela arrive… Qu’en pouvons-nous faire ? D’abord, premier fait remarquable : Kant nous dit que toute relation entre un sujet et un objet est esthétique. C’est tout à fait étonnant. Mais il faut bien préciser que ce dit Kant, et que je viens peut-être de gauchir : Ce n’est pas l’objet qui porte en lui cette valence esthétique, c’est nous, depuis, notre nature de sujet, et conséquemment et plus précisément depuis notre représentation, notre faculté représentationnelle. En procédant ainsi, Kant coupe la relation directe originelle de la sensation. Rappelons en effet, qu’étymologiquement aisthesis signifie « sensation ». Or, il semble bien que nous soyons directement affectés par nos sensations, et c’est Locke, déjà, qui nous l’avait fait remarquer : nous ne pouvons nous empêcher de sentir. Mais voilà que Kant nous dit que nous nous représentons l’objet. Or, cette représentation, de fait, tend à signifier que nous sommes capables, au moment où nous sentons (on ne peut guère employer un autre concept que celui de sentir) en quelque sorte d’objectiver l’objet senti. Ce n’est pas vraiment ainsi que cela fonctionne à tout coup, mais admettons que Kant ait raison sur ce point. Ce qu’il faut tout de même pointer, c’est que Kant ne se simplifie pas la tâche ; car une fois qu’il a coupé la sensation de l’objet depuis sa représentation, il va falloir qu’il retrouve — ou repêche — la sensation que l’objet est capable d’exercer sur nous, et c’est alors qu’il a recours à l’imagination (!), ce qui rend le déroulement des événements sensitifs encore plus tortueux. En sus, et du coup, il faut bien remarquer que Kant fait commencer la subjectivité dans la représentation, ce qui, par contrecoup, plonge notre immédiate sensibilité au monde dans une espèce de nouvelle terra incognita. Mais tout cela, c’est à cause de Descartes ; car Kant a préféré ce dernier à Locke. Et, en cela, il eu tort. Alors, après ce que je viens d’écrire, peut-on encore sauver le soldat Kant ? C’est difficile. Et tout cela vient de la Première Critique, La Critique de la Raison Pure, dans laquelle Kant écrit : « J’ai en effet conscience de mes représentations ; elles existent donc et moi-même aussi, qui ai ces représentations. Or, les objets extérieurs (les corps) ne sont que des phénomènes [Erscheinung], et par conséquent ils ne sont rien qu’une sorte de mes représentations, dont les objets ne sont quelque chose que par ces représentations, mais ne sont rien en dehors d’elles » (CRP, A 370).

Le lecteur peut me faire confiance : il y a longtemps que je fréquente Monsieur Kant, et longtemps que je cherche quelque chose dans sa Troisième Critique, car de très nombreux critiques d’art le citent toujours, 300 plus tard, justement à partir de cet ouvrage, supposé moderne et fondateur. Or, et je ne sais pas pourquoi, j’ai voulu vérifier l’origine du mot « phénomène » dans la traduction française, et la comparer avec la traduction anglaise ainsi que, bien évidemment, avec l’original prussien. Or quelle n’a pas été ma surprise de me rendre compte que Kant emploie le mot ‘Erscheinung’, qui ne veut pas dire « phénomène » mais « apparence »! Trois traducteurs pour la version française ! Il faut savoir aussi que Kant, quand la nécessité lui vient, emploie le mot ‘phaenomenon’ !, là où le traducteur anglais, tout seul à son labeur (N.K. Smith) traduit bien ‘Erscheinung’ par « apparence » ! Le lecteur doit s’en convaincre : il y a une différence majeure entre apparence et phénomène. Bien ! Passons à ce qui pose encore problème. Quand Kant écrit, parce qu’il le pense, « que les objets extérieurs (les corps) ne sont que des apparences » (oui, je modifie la version française), il ne fait que reprendre Descartes ; ce qui est assez décevant, à vrai dire. Mais, il y a plus grave, car il ajoute : « par conséquent elles [je modifie la traduction, et donc « elles », ces « apparences »], ne sont rien qu’une sorte de mes représentations, dont les objets ne sont quelque chose que par ces représentations, mais ne sont rien en dehors d’elles ».  Comment Kant, grand philosophe, peut-il affirmer que les objets extérieurs ne sont rien en dehors de mes représentations ? C’est tout à fait extravagant (un adjectif qu’il affectionnait) et complètement faux. Dépend-il de mes représentations que le ciel existe ? Dépend-il de mes représentations que mes livres m’entourent ? Etc. Une fois que nous avons tenté de remettre à jour certaines incohérences, peut-on faire quelque chose de la citation du début, que je redonne ?: « Ce qui est seulement subjectif dans la représentation d’un objet, c’est-à-dire ce qui constitue sa relation au sujet et non pas à l’objet, est sa constitution esthétique ; mais ce qui en elle sert ou peut être utilisé pour la détermination de l’objet (en vue de la connaissance) est sa valeur logique. » Admettons que nous nous avons upgradé notre compréhension. Qu’en déduire ? Tout objet extérieur est doté d’une qualité esthétique ainsi que d’une valeur logique. Mais cette dualité va ouvrir à une nouvelle dichotomie (dans la Troisième Critique), celle du goût :

— Thèse : Le jugement de goût ne se fonde pas sur des concepts déterminés […]

Antithèse : Le jugement de goût se fonde certes sur un concept, mais celui-ci est indéterminé. » (Dialectique de la faculté de juger esthétique).

Comment réduire cette contradiction ? Cela semble impossible.

— Au fondement de l’antinomie établie et résolue ici se trouve le concept exact du goût, à savoir comme simple faculté de juger esthétique réfléchissante ; et alors les deux principes apparemment contradictoires sont réunis, puisque tous deux peuvent être vrais, ce qui est suffisant […] les antinomies nous contraignent, malgré nous, à regarder au-delà du sensible, et à rechercher dans le suprasensible le point de jonction de toutes nos facultés a priori ; car il ne reste aucune autre issue pour accorder la raison avec elle-même.»

Kant semble s’en tirer par une pirouette : Les « deux principes » (contradictoires) sont vrais. Cependant, comme ils sont soumis à l’hypothèse  («  tous deux peuvent être vrais »), Kant va encore chercher ailleurs : dans « le substrat suprasensible de l’humanité ». En deçà ou au-delà notre subjectivité personnelle, de nos goûts personnels, il y a quelque chose de commun, qui rejoint l’universel, ce que Kant appelle le substrat suprasensible de l’humanité. Mais est-ce satisfaisant ? C’est très incertain. Comment savoir que je touche ou que j’atteins au suprasensible ? Qu’est-ce qui me le garantit ? Plutôt que de chercher en moi, qui ne suis pas artiste, les fondements du jugement esthétique, que je ne maîtrise pas, puisque j’en suis resté à une dichotomie insoluble, ne vaudrait-il pas mieux retourner l’optique, et considérer, depuis le début, celui qui se trouve de l’autre côté ? L’artiste. Là-dessus, Kant a répondu, sans s’y attarder beaucoup. Il nous a dit, en passant, que l’art pouvait être doté de « règles ». Or, qui fixe ces règles ? Est-ce moi, en tant que sujet percevant, et doté de ma double capacité esthético-logique ? Non. C’est l’artiste : « Le génie est le talent (le don naturel) qui permet de donner à l’art ses règles. […] Le génie est la disposition innée de l’esprit (ingenium) par le truchement de laquelle la nature donne à l’art ses règles. » Comment le génie (de l’artiste) donne-t-il ses règles ? Grâce à des « modèles » (Kant parle des « modèles des beaux-arts, qui sont les seuls fondements qui leur permettent de passer à la postérité »), mais il est évident qu’en 2020, nous n’allons pas écrire que ce sont les beaux-arts qui produisent l’artiste et sa postérité (!). Par contre, nous retenons le mot kantien de « modèle ». En effet, depuis le début, il fallait regarder vers eux, les artistes, et non pas les sujets percevants standards qui, éventuellement, ne comprennent ou ne connaissent pas assez bien l’art pour pouvoir en juger (rappelons qu’au Salon de 1874, bourgeois et gens du peuple venaient s’acquitter de la somme d’1 Franc pour venir rire et non pas admirer, et cela n’a guère changé); regarder vers eux, et les laisser nous apprendre et nous guider. C’est une lourde responsabilité, mais c’est la leur.

Note sur le saccage : Kant est né et a vécu à Königsberg (littéralement : Mont du Roi, en l’honneur d’Ottokar II de Bohême), en Prusse Orientale, au XVIIIe siècle. Après son annexion par l’Empire Soviétique après la 2GM, la vie est renommée Kaliningrad (du nom du président du Praesidium du Soviet suprême, Mikhaïl Kalinine). En 2018, la ville de Kaliningrad lance un concours sur l’Internet pour trouver le nom du nouvel aéroport en construction ; et les noms de Kant (!) et Élisabeth 1re arrivent en tête… Dans la nuit du mardi 26 au mercredi 27 novembre 2018, des imbéciles nationalistes russes ont profané sa tombe, vandalisé la plaque commémorative située avenue Lénine (!) ainsi que sa statue, jonchant le sol de tracts. Ces attardés incultes se sont-ils demandés de combien de morts Kant était responsable durant la Révolution Russe, et s’il faisait le poids par rapport à Lénine le psychopathe ? Questions évidemment absurdes, puisque Kant fut prussien, décédé 113 ans avant la Révolution Russe…!

Léon Mychkine


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