Peut-on dire autre chose que des banalités sur les photographies de Madeleine de Sinéty ?

Inrocks :  L’élan empathique vers les autres, le temps et le partage comme conditions de fabrication d’une image, le souci d’un cadre révélant les instants intenses de la vie qui avance, font de l’œuvre de Madeleine de Sinéty, longtemps minorée, un corpus majeur de la photographie contemporaine. 

9 lives : Madeleine de Sinéty apparaît aujourd’hui comme une figure majeure de la photographie documentaire française.

Fisheye :  l’exposition révèle un geste constant, celui de préserver la mémoire des existences qui traversent les mondes silencieusement et disparaissent souvent sans laisser de trace. Madeleine de Sinéty leur redonne un visage, avec une tendresse et une précision qui constituent la force profonde de son œuvre.

Ça sent l’hiatus… De Sinéty est une “grande photographe contemporaine” ou une “figure majeure de la photographie documentaire” ? Ce n’est pas la même chose. On lit que l’œuvre de de Sinéty s’étend sur 33 280 diapositives couleur, 23 076 négatifs noir et blanc. Oui, mais encore ? S’agit-il là assurément de photographies de premier plan ? C’est le fils de Sinéty, Peter, qui fait tourner l’exposition que l’on a pu voir au Centre d’art GwinZegal en 2020-21, au Jeu de Paume Château de Tours (2025). Cependant, il semble que l’exposition actuelle au Musée du Jeu de Paume Paris soit d’une autre ampleur (inédite donc) et les commissaires en sont Jérôme Sother et Quentin Bajac. Mais à regarder certaines des photos de Sinéty, on se demande (franchement, sans charre) ce qu’il y a à y voir, littéralement. Et cela peut interpeller (au niveau du focus). La photographie, cela s’édite. Sinon, le risque, avec la profusion propre aux photographes compulsifs, comme de Sinéty, c’est de tout faire rentrer, comme par magie, dans la catégorie Grande Photographe. Je vais m’intéresser à quelques photos issues de sa vie dans un village de Bretagne, Poilley, qu’elle découvre par hasard et pour lequel elle à une sorte de coup de foudre, si tant est qu’elle s’y arrête et y vivra de 1972 à 1981. Forcément, ça crée des liens. Il y a donc une foule d’images qui sont, d’un point de vue photographique, donc artistique, sans intérêt. Eh bien, que cherche-t-on dans une photographie de photographe (et non pas une photographie de “smartphoneur”) ? Un œil.

Interlude (fanfare Ciocarlia). Quand Robert Frank constuit son The Americans, préfacé par Jack Kerouac (excusez du beat), publié en 1958 (Éditions Delpire, en France, parce que suite à son exploration d’un an, en 1955, personnne n’a voulu de ses images…). De retour de son périple américain (voyage en long et en large dans les États-Unis, d’où l’auteur d’On the road à la Préface), Frank se retrouve avec 27 000 photographies ! Il en choisira 83 pour son livre, donc, The Americans. Rien que ce geste d’editing (en bon français), doit être considéré comme extraordinaire. Mais c’est cela, l’exigence artistique : elle est, ou elle n’est pas

Peut-être eut-il fallu effectuer le même geste (editing) avec les photrographies de Sinéty… Comme je n’irai certainement pas à Paris pour vérifier mon œil, je vais donc sélectionner une once d’images qui, pour moi, représente un œil de photographe, mais peut-être est-ce de sa part, involontaire. Mais peut-être pas. En tout cas, je ne suis pas perméable (“I don’t buy it”) à la sensiblerie « humaniste » signalée par les Inrocks, et soulignée de crème Chantilly par la dégouliante et niaise pensée de Nancy Houston, cité par le zine dont, par charité chrétienne, je ne reproduis pas ici les paroles, mais mon dieu que c’est lourd ! (Les curieux-xes-ses-ues-uezsss, liront dans le canard non incorruptible à la publicité). Bref, mon choix, en passant :

Madeleine de Sinéty, “Poilley”, 1974, © Succession Madeleine de Sinéty

Cette photographie n’a d’intérêt que si nous considérons le petit garçon au second plan, se cachant le visage avec on ne sait quoi, et, doublement, avec les trois autres dans la remorque, qui semblent se cacher de lui tandis qu’il ne voit rien… Je soupçonne donc, parfois chez Sinéty, un regard de côté, et donc quelque chose qui fait partie du cadre de longtemps déjà usé de la photographie (on peut le regretter, mais c’est ainsi). 

Madeleine de Sinéty,Guingamp–Paimpol, 1971, © Succession Madeleine de Sinéty

Celle-ci, aussi, se “débouble” (« l’œil », vous dis-je). Assurément, ce qui saisit ici, c’est l’entrée du train dans l’image. Effet Lumière : L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat,1895. Voyez ? Et si le train rentrait dans la cuisine ? Maman arrêterait de lire passionnément son Ouest-France, et la petite décanillerait. Ce que l’on remarque déjà, c’est que, et sans vouloir être désobligeant, il n’y a pas de travail chromatique dans les images de Sinéty, ce qui, désolé de le dire, la disqualifie un tantinet du podium de l’Une des Plus Grandes Photographes et blabla.

Madeleine de Sinéty, “Argentré-du-Plessis”, 1974 © Succession Madeleine de Sinéty

Alors, là encore, et comme décidément souvent, on se demande quel est l’intérêt de l’image… On peut dire : « Aucun ». À moins, et c’est là qu’intervient (tout de même), ma magnanimité (certes, j’ai des défauts, mais aussi des qualités) Donc, cette image, si de Sinéty a eu un œil, c’est le visage pris dans les harnais :

Une explication non magnanime c’est que le cheval avait aussi très envie de boire une bière. Le paysan le défie presque du regard, en disant : « Tintin !» Le cheval (de trait) est mécontent, cela se voit à ses oreilles en arrière. Il aurait bien envie de lui envoyer un coup de sabot… De toute façons, le cheval n’aime pas la Kronenbourg, surtout chaude. Une dernière, pour la route (qui ne mène nulle-part) :


Madeleine de Sinéty, “Poilley”, vers 1974 © Succession Madeleine de Sinéty

Le lecteur se demande : « Mais sur quoi dansent ces gens ? » D’après mes recherches, ils gigotent sur le tube “Sweet Home Alabama”, des Lynyrd Skynryrd, qui venait de sortir et inondait les plages d’RTL. Donc ici, l’œil, c’est la fille qui ne danse pas, voyez ? Avec son pull blanc et sa paire de pantalons rose. Tout le monde est en transe, sauf elle. Eh oui, après enquête, elle n’aimait, mais pas du tout, la chanson des Lynyrd Skynryrd ; convaincue qu’il s’agissait d’une chanson raciste, puisqu’elle cite le gouverneur Wallace, cependant qu’après sa mention, le chœur fait : “Boo boo boo!”.