Quelques vidéos au Musée des Beaux-Arts d’Orléans

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Du 29 juin au 18 septembre 2016 on peut voir au Musée des Beaux-Arts d’Orléans des vidéos d’art contemporain d’Emmanuelle Antille, Léandre Bernard-Brunel, Anne Deleporte, Hakima El Djoudi, Clarisse Hahn, Isabelle Levenez, et Gaël Peltier. Le choix d’oeuvres a été opéré par François Michaud, conservateur en chef du patrimoine et chargé de l’art numérique au Musée d’Art Moderne (Paris). Certaines oeuvres sont installées à l’écart, tandis que d’autres sont placées in situ; c’est-à-dire que l’on ne peut pas s’empêcher d’évaluer les “correspondances” entre l’art institutionnalisé et les vidéos. Nous trouverons aussi ici un petit texte sur la vidéo de Pascal Lièvre, qui est hors sélection. 

Deleporte Anne : Before the news, 1 min 40, couleur/muet, format 4/3, 2009

Cartel : « Considérée comme une “magicienne de l’image”, Anne Deleporte capte l’absence pour percevoir l’invisible. En 2008, elle participe à la biennale Prospect.1 de la Nouvelle-Orléans et obtient en 2014 une commande publique de la ville de New York. Elle reçoit, la même année, le prix de la fondation Peter S. Reed. C’est au Brésil que Before the news a été projeté pour la première fois, en 2009. Le mouvement des rotatives préparant la parution du journal situe la scène, littéralement, “avant les nouvelles”. Le défilement continu du papier et l’apparition intermittente de larges surfaces monochromes – dues au trop-plein d’encre lorsqu’on lance les machines – renvoient à la fois au défilement de la pellicule, principe même du cinéma, et à l’irruption de l’abstraction dans la peinture. »

La caméra est installée au dessus d’une rotative offset. « Les rotatives de presse tournent à 15 m/s ce qui équivaut à 80 000 exemplaires par heure pour un format quotidien » (Wikipédia). La caméra nous montre deux plans superposés, le premier est celui du passage de la laize (une largeur de bande de papier) dans l’ « unité d’impression », et le second, au plan supérieur, le moment où la laize forme un triangle qui, suppose-t-on, va se retourner sous la « barre de retournement ». Sur ce triangle mouvant et immobile en même temps (ce n’est pas le même papier, puisqu’il défile, mais c’est toujours la même forme) nous voyons apparaître successivement les trois couleurs principales, cyan, vert, magenta, qui vont réaliser toutes les autres (auxquelles il faut ajouter, bien sûr, le noir). C’est ce qui est appelé la « synthèse soustractive » : « le terme soustractif vient du fait qu’un objet coloré absorbe une partie de la lumière incidente. Il soustrait donc une partie du spectre lumineux de celle-ci. En retirant successivement certaines parties du spectre, les colorants de la synthèse soustractive en laissent d’autres prépondérantes. Celles-ci déterminent la couleur résultante » (Wikipédia.) Au début, donc, défile le blanc, puis trois couleurs. Une main gantée de bleu apparaît de temps en temps pour, semble-t-il, bien aligner le papier. Peu à peu, la laize se noircit et apparaissent ce que l’on peut reconnaître comme des pages de journaux. Au bout d’une minute précise, le film est monté à l’envers et voilà que la laize repart donc en arrière, et nous revoyons défiler les trois colorants, tandis qu’en bas la laize redevient grise, plus ou moins, blanche, et de nouveau noircie.

Pourquoi Deleporte fait-elle repartir en arrière son film ? Que veut-elle nous indiquer ? Si l’on reprend la chronologie de cette minute quarante, nous voyons ce que nous avons déjà indiqué ; des couleurs primaires donnent lieu à tous les tons possibles. Puis apparaissent des formes géométriques, que l’on identifie comme des articles de journaux, photos et textes. Le niveau inférieur présente des planches en bichromie tandis qu’au niveau supérieur (celui où est installée la barre de retournement) apparaît la quadrichromie. Le journal se forme. Mais, en repartant en arrière, tout se décompose, tout est refondu dans une trame indistincte. S’agit-il de nous faire penser au caractère éphémère de toute cette technologie, non pas dans sa structure, mais dans sa production ? Quelle est la durée de vie d’un journal ? Combien de temps avant qu’il ne parte à la poubelle ? Les productions matérielles et symboliques de sens ne sont-elles pas destinées à retourner dans la trame grisâtre que l’on peut voir à la fin, et qui est passée par le blanc, c’est-à-dire, en ce sens, rien ? Ou bien, peut-être s’agit-il ici de réaffirmer la prédominance de la surface colorée sur le mot, puisqu’après les mots, revient l’opération trinitaire de la synthèse des couleurs ? (Anne Deleporte est représentée par la Galerie l’Inlassable : http://linlassablegalerie.com).

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Antille Emmanuelle : Peephole Kinetoscope, 6 min.40, couleur/muet, format 4/3, 2008

Cartel : « Une femme apparaît à l’écran quelques instants, puis disparaît brutalement pour réapparaître à nouveau. Image du désir qui échappe continuellement au regard, cette vidéo fait à la fois référence au kinétoscope et au peepshow. Le kinétoscope est le plus ancien dispositif de l’histoire du cinéma — système de rotation cyclique d’une œuvre photographique qui donnait l’illusion d’un mouvement et était destiné à être vu à travers un judas (peephole) (E.A). »

Une femme est couchée au sol, sur un tapis. Elle porte une robe rouge, et ses lèvres sont rouges. L’image est parcourue de hachures verticales et de zébrures, comme si la réception était mauvaise. La réception de quoi ? Qui y a-t-il à recevoir, percevoir ? L’image tressautante rend difficile la compréhension de ce qui se passe. La vision est pénible. Mais elle accentue la dramatique de la scène. Que voit-on ? La caméra filme en plan large le corps, puis zoome sur différentes parties. On voit, subrepticement, une jambe bouger, ainsi qu’un pied. Mais ce sera tout. Plus rien ne va bouger. À un moment, on distingue une fumée blanche qui s’exhale des lèvres rouges. Comme de la fumée de cigarette. Sauf qu’aucune cigarette ne se trouve entre les doigts. D’où vient cette fumée ? On pense aux mythes religieux qui nous disent que l’âme des défunts s’exhale par la bouche (les indiens Guajiros du Vénézuéla, par exemple). Mais pour les Guajiros, l’âme s’exhale aussi par la bouche en cas de rêve ou de maladie. Alors cette femme au sol est-elle morte ? Etait-elle en train, doucement, d’agoniser ; est-ce son âme que nous avons vu s’exhaler, ou bien rêve-t-elle ? Que fait ici ce corps?  (Emmanuelle Antille est représentée par la Galerie Daniel Varenne : http://www.varenne.ch).

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Hahn Clarisse : BOYZONE : Fragments mexicains, 7 min.19, couleur/sonore, format 4/3, 2010

Cartel : « Selon sa propre définition, “Boyzone est une collection d’hommes.” Les sujets de Clarisse Hahn sont de tous âges et de toutes origines, au travail, au repos, seuls ou en groupe […] L’une des plus récentes vidéos de la série “Boyzone”, ces Fragments mexicains, ont été tournés lors d’une résidence de l’artiste au Mexique en 2010 ».

Sur l’écran apparaissent des Mexicains, dans un apparat qui est celui de la pauvreté. Mais ces Mexicains sont vivants, et ils chantent, ou bien font du rodéo. Sont-ils à moitié saouls, puisqu’ils chantent parfois faux, et portent, pour certains, des canettes à la main ? On voit un jeune garçon qui monte sur un jeune taureau pour faire du rodéo. Le voilà vite projeté à terre et inconscient. Le manège des hommes qui le secourent autour de lui est tout à fait étrange. Au début, ils le le recouvrent d’une veste, comme s’il était mort. Puis quelqu’un lui fait du bouche-à-bouche, en lui frottant les cheveux. Et finalement ils le soulèvent, portant chacun un membre, et quittent le lieu, avec ce corps inanimé. Ces fragments de vie, ces Mexicains, chantent et agissent devant nous, et sont placés entre deux tableaux ; un portrait de Louis XIV en costume de sacre, et Philippe de France, dit Monsieur, frère de Louis XIV. On ne peut pas s’empêcher de comparer les situations, le « contexte », comme dirait P. Ardenne. Si les Mexicains ont l’air sympathiques, les deux personnages royaux sont ridicules, figés dans des postures grotesques (surtout le Roi). De fait, apparaît ici une incongruité, qui permet de faire surgir le banal (les scènes de vie), et le grotesque (la pompe royale). Clarisse Hahn est représentée par la Galerie Philippe Jousse (http://jousse-entreprise.com/fr)

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Bernard-Brunel Léandre : Après Watteau/d’après Watteau. 6 min. 40, couleur/sonore, format 16/9, 2011

Cartel : « [e]st superposée une vidéo tournée à Kyôto et Pèlerinage à l’île de Cythère, de Watteau. L’effet de transparence fait s’interpénétrer les deux compositions, dédoublant les motifs. Comme s’il s’agissait du reflet des spectateurs dans une ville imaginaire, des figures s’arrêtent un instant, puis repartent. La théâtralisation de l’espace, déjà présente chez Watteau, se retrouve dans l’oeuvre vidéo. Léandre Bernard-Brunel est ainsi parvenu à inventer une scène où chaque personnage entre et sort suivant un ordre non prémédité ».

La butte proéminente, dans le paysage, se substitue, dans la vidéo, à un escalier. On voit des gens qui s’arrêtent, qui nous font face, et éventuellement descendent au premier plan dans lequel ils disparaissent. Le cartel nous dit que les personnes, dans la vidéo, participent de la « théâtralisation de l’espace chez Watteau ». Mais si nous savons que les personnages du tableau de Watteau viennent se recueillir devant le buste d’Aphrodite (visible à droite du tableau), nous ne savons pas ce que font les personnages de la vidéo. Apparemment, ils regardent quelque chose au loin, prennent des photos, pour certains. Mais que regardent-ils ? Nous ne le savons pas. Cependant il y a un effet de communication, comme on le dit pour les pièces d’un appartement, puisque les personnages de Watteau proviennent de l’arrière-fond, et se retournent, pour la plupart, pour admirer le paysage qui se déploie derrière eux ; tandis que les personnes de la vidéo viennent sur le promontoire pour regarder devant eux. Il y a un effet de renversement de perspective, qui se trouve de nouveau inversé par le fait que nous, spectateurs, nous regardons ces personnes filmées. Du pur point de vue esthétique, l’incrustation des personnes dans le tableau de Watteau produit un effet que l’on peut qualifier de kitsch, mais aussi d’un peu fantastique, magique à l’ancienne. Enfin, il est amusant de constater que le tableau de Watteau a été présenté comme « morceau de réception à l’Académie royale de peinture », à laquelle il fut reçu ; tandis que Bernard-Brunel a été « lauréat du 1er festival R4 de la vidéo d’art pour Après Watteau/d’après Watteau ». À distance, il y a là quelque chose de l’ordre d’un beau geste, un effet uchronique, comme si l’oeuvre de Watteau propulsait celle de Bernard-Brunel, dans le présent, dans le contemporain. Léandre Bernard-Brunel est représenté par la Galerie Virginie Louvet (http://virginielouvet.com).

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Levenez IsabelleChambre d’attente. 3 min. 15, couleur/sonore, format 16/9, 2012.

Cartel : « Artiste des temps suspendus, Isabelle Lévenez apporte depuis le début du millénaire sa marque singulière à la création vidéo française. Des gestes simples, mais toujours très construits, des ambiances énigmatiques ou des espaces déserts, tels peuvent être les situations qui définissent le mieux son travail… »

Une pièce vide. Au sol, des feuilles de papier dispersées. Peu à peu, un vent semble les soulever et les reposer l’une sur l’autre, comme par magie. Le film est monté à l’envers. Il s’agit d’une petite ramette de papier, qui, poussée par un vent très précis, fait se soulever une feuille après l’autre, au point de finir par recouvrir une bonne partie du parquet. Il y a là quelque chose de très nu, de très simple, et de très poétique. On emploie souvent l’adjectif « poétique » à toutes les sauces, et, personnellement, je trouve cela assez insupportable. Mais ici, je pense que le qualificatif n’est pas usurpé. Pourquoi est-ce poétique ? D’abord parce qu’on inverse la chronologie, ce qui conduit à produire des mouvements successifs qui sont, en vrai, impossibles : chaque feuille revient sagement, en volant, se repositionner sur le tas. Ce mouvement est poétique. Je ne vois pas comment on peut le qualifier autrement. Ensuite, on peut y voir une métaphore du temps. Le film monté à l’envers, ramène une à une les feuilles sur la ramette. On remonte le temps. On remonte le tas. Le tas du temps est tassé, qui avait laissé place au tas du temps dispersé. C’est simple. Intéressant. On dit que les théories scientifiques qui sont vraies (car certaines ne le sont qu’un temps trop court) sont les plus « élégantes ». On pourrait peut-être dire la même chose pour les œuvres d’art ; les plus simples sont les plus élégantes, voire, belles. Mais on précisera que, pour arriver à cette simplicité, il faut beaucoup de talent, et ce qu’on appelle une heuristique : trouver la meilleure voie pour exprimer telle idée, ou telle sensation. (On doit faire cette remarque à-propos du son : il est très amplifié ; c’est-à-dire qu’on entend le bruit du mouvement de chaque feuille qui se soulève dans son parcours. Il y a là un rythme, qui a aussi à voir avec le temps ; comme un bruit régulier de circulation fugace.) Isabelle Levenez est représentée par la Galerie Isabelle Gounod (http://galerie-gounod.com).

Le lien vidéo est: https://www.youtube.com/watch?v=w6zVG3Jt7cM

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Lièvre Pascal : Lacan Dalida, 6 minutes 37, 2000

Pascal Lièvre ne fait pas partie de la sélection “Cinéma Permanent”, cependant que sa vidéo mérite tout à fait de figurer dans cet article. 

Lacan Dalida est la première vidéo de P. Lièvre. À droite de l’écran, un visage d’homme, de profil ; et à gauche, un visage de femme, de profil. Les deux profils sont traités comme ces silhouettes noires, à la mode au XVIIIe siècle. Les deux profils se regardent. Sans rien dire. Mais nous entendons de la musique, et voici que les lèvres de l’homme se mettent à remuer. Elles chantent. Bientôt, les lèvres de la femme vont aussi se mettre à remuer. C’est un duo. L’air qu’on entend est celui de la chanson de Dalida mourir sur scène, tandis que les paroles ont été remplacées par un extrait du Séminaire VIII, de Lacan. Les syllabes du texte lacanien apparaissent en grisé en bas à droite, et elles deviennent noires quand elles sont actualisées par les voix. Nous sommes devant un karaoké. Nous pouvons chanter la chanson avec les deux acteurs, si nous regardons une deuxième fois la vidéo. Dans le cartel, Mathilde Roman écrit que « la présence musicale de Dalida perturbe l’attention […] et que nous avons une forme parodique qui expose le vocabulaire lacanien en le mettant en péril ». Mais ce n’est pas l’expérience esthétique, et intellectuelle, que j’ai ressentie. Tout d’abord, le rythme imposé par Lièvre est considérablement ralenti : la chanson originelle de Dalida est chantée sur un rythme disco. S’il avait gardé ce rythme, l’effet aurait été tout à fait inopérant. Au contraire, le rythme de la chanson Lacan Dalida est très lent. Cela n’a plus rien à voir. À un moment donné (comme dirait un cher ami peintre), on oublie qu’il s’agit d’une chanson de Dalida : le texte, et le jeu des acteurs, aussi minime soit-il, s’inscrivent parfaitement dans la musique. D’où un premier effet d’étonnement. La deuxième impression est effectivement un effet « parodique ». Nous faisons face à une œuvre qui se risque à faire de l’humour. Il faut signaler que l’humour, en art contemporain, est assez rare ; et on peut féliciter Lièvre pour sa réussite. Car cela fonctionne. Il y a évidemment un décalage entre la chanson de Dalida et le texte de Lacan ; car faire chanter Lacan sur du Dalida est une idée saugrenue, qui, de par cet écart logique, provoque l’humour. Mais, en troisième lieu, nous nous mettons à bien lire les paroles de l’extrait de Lacan. Et nous nous rendons compte que cet extrait est très beau. Ce qui est dit là est magnifique. Tout simplement. On ne peut pas toujours dire que ce qu’écrit Lacan soit magnifique, mais cet extrait l’est.

Et donc, et c’est le troisième moment de la réception esthétique ; du comique, nous passons au sublime. Et le terme de « sublime » n’est pas employé ici dans le registre familier, mais il s’inscrit dans la filiation de l’oeuvre d’art, tel que définie par Kant: “la seule chose que nous puissions dire est qu’un objet est susceptible d’être représenté comme sublime si ce sublime peut être situé au niveau de l’esprit car aucune forme sensible ne peut receler ce qui est véritablement sublime…” (Kant, Critique de la Faculté de Juger, 1790).

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NB: J’ai contacté les artistes pour leur demander du matériel plus présentable que ce que j’ai pu attraper avec le mien. La plupart n’ont pas répondu, car ils sont en vacances. Mais il est prévu que dès que cela sera possible, j’inclurai des liens afin d’aller voir les oeuvres dans de bonnes conditions. De fait, et en avance sur leur non-réponse sauf trois, en ce 13 août 2016, je présente mes excuses pour la piètre qualité des images incrustées ici. Mais on peut déjà, comme on dit, se faire une idée