Requiem pour la Grotte Cosquer (la disneylandisation du patrimoine archéologique)

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Capture d’écran du site https://www.grotte-cosquer.com/

Que diraient nos lointains cousins, des homo-sapiens comme nous, ceux et celles qui ornèrent la Grotte dite Cosquer — du nom de son “inventeur”, comme on dit officiellement —, s’ils étaient projetés par une machine dans la “reconstitution” que l’on peut, entre magasin, restaurant, etc., trouver dans l’“espace” nommé “Cosquer Méditerranée” ?

Imaginons. Premier temps : stupeur. Deuxième temps : Sentiment très profond de sacrilège. Troisième temps : Destruction totale de la réplique. Fin de l’histoire. On ne peut assurer avec assurance (redondance voulue) que nos lointains frères et sœurs HS agiraient ainsi, mais j’en fais le pari tragique. Contraste : Comment réagissent les premiers visiteurs ? Ils sont ravis, émerveillés, stupéfiés, etc. Il faut dire que, niveau ressemblance, mimesis volumétrique et iconographique, on a mis le paquet ! Apparemment, ça ressemble sacrément à la “vraie” ! En soi, on pourrait peut-être trouver l’intention louable. Pourquoi ne pas, en effet, préserver des images des peintures et autres artefacts issus de la Grotte Cosquer, vouée à disparaître sous la montée inexorable des eaux ? Mais pourquoi cette obsession de “faire croire” que c’est la vraie réplique, tandis que, logiquement, nous avons un problème. Pour preuve : Imaginons que l’on vous ait volé votre tableau (authentifié), de Courbet. À force de désespoir, et pour vous consoler, on vous en offre une copie. Dans un premier temps, vous êtes heureux, c’est comme si le tableau était revenu chez vous. Mais bien vite, vous ressentez quelque chose qui cloche, comme un écart entre ce que vous ressentiez quand le “vrai” Courbet était dans votre salon et cette copie maintenant accrochée au même endroit. Notez, je vous prie, que même encore au XXIe siècle, au prix de quelque acculturation basale (on devrait dire “basale” et non pas “basique”, qui est un anglicisme), vous êtes capable d’identifier les enjeux intellectuels, esthétiques et politiques dudit Gustave. Maintenant, posez-vous la question : En quoi puis-je m’identifier avec des “peintures” pariétales datant de 40 000 ans ? Réponse : C’est une question impossible. Mais le consumérisme culturel veut absolument annuler cette impossibilité, que dis-je, cette absurdité logique : Vous, quidam visiteur-consumériste, pouvez absolument vous identifier avec les intentions et réalisations de vos cousins-cousines d’il y a 40 000 ans. Pour preuve, il y a là même des ateliers où les enfants peuvent s’initier au dessin préhistorique ; c’est dire si c’est familier !          

Capture d’écran du site https://www.grotte-cosquer.com/

Mais même sans cette fusion artistique, il suffit de se laisser gentiment charmer par la magie de la mimesis tridimensionnelle. Soit. Jusque là… Mais jusque là, c’est déjà trop. On pourrait se poser aussi cette question : Pourquoi ne pas avoir produit des photographies en très haute définition et ne pas les avoir simplement exposées ? Pourquoi a-t-il fallu absolument reproduire le moindre centimètre cube de la Grotte Cosquer ? En quoi sa volumétrie, sa topographie, ses parcours divers, “parlent” au visiteur lambda ? Aucunement. Tandis qu’il est plus que probable que chaque recoin, chaque volume chaque saillance ou renfoncement recélait, pour nos lointains cousins et cousines, une profonde et très mystique signification ; Ian Tattersall a écrit de belles pages à ce sujet. Mais imaginons que quelqu’un se sente en faveur communiante : toute tentative sera abolie par le dispositif Technicolor et full-mégawatt de la copie-Cosquer. Pas moyen, si tant est qu’une telle fiction soit possible (on en connaît qui, dans la “vraie” Grotte de Lascaux, ont pleuré, bouleversé qu’ils étaient). Alors — posons La Vraie question —, quel est le but du Complexe Cosquer, sis Promenade Robert Laffont, Marseille ? En un mot : Commercial.       

La Préhistoire, ça fait venir, et vendre

Des milliers de touristes préhistoriens mentalistes vont déferler dans les espaces dédiés, s’asseoir dans les “voiturettes” spécialement conçues, pérégrinant émerveillés sous les spotlights de cette espèce de Disneyland sans héros : Pratique !, on peut encore mieux s’identifier ! Car il est certain qu’à un moment de la visite, on s’y “croit”, nous y sommes ; on communique avec l‘“art” des lointains cousines et cousins, tandis que tout est faux. Mystère de la jouissance des dupes consentants…   

Ces voiturettes à six places peuvent aussi s’orienter à 360 degrés pour observer toutes les répliques de dessins et gravures de la grotte Cosquer. • © VALERIE VREL / MAXPPP

C’est cela que l’on fait du patrimoine culturel quand les cadavres sont bien refroidis, une disneylandisation régressive, exactement comme on fait tourner, sur le territoire, des installations projetant, en gigantesques formats, des tableaux de Van Gogh, Klimt, Picasso…, et qu’on appelle pompeusement “expositions d’art immersives”, tandis que tout cela est à vomir tellement c’est laid et dénaturé (la presse adore ; notamment Beaux-arts, La Croix, Le Monde, etc.). Pour en finir avec ce Disneyland marseillais, c’est du même tonneau, mais j‘avoue ne pas réussir à trouver d’épithète assez tragique et/ou pathétique pour qualifier cette entreprise bassement mercantile et profondément infantile. Au bout du compte, je me demande si tout cela n’est pas principiellement irrationnel.   

Léon Mychkine

 

 


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