Roland Cognet au domaine de Kerguéhennec (Partie 1)

Léon Mychkine : Je découvre votre œuvre, et j’ai été assez frappé par sa force. Et ce qui étonnant, enfin pour moi, c’est le mélange entre l’abstraction et figuration, en l’espèce des animaux. Par exemple, si on prend la pièce “Voyez-vous ces êtres vivants”, justement, on ne peut pas dire qu’elle soit très figurative, à part la tête de bonobo. Et, si cette question n’est pas incongrue, pouvez-vous expliquer le passage qui se fait entre l’abstraction et la figuration animale ?

Roland Cognet, “Voyez-vous ces êtres vivants”, 2011, chêne, cèdre, acier, ciment, peinture, 195 x 210 x 150 cm, Domaine de Kerguéhennec (photo Mychkine)

Roland Cognet, “Voyez-vous ces êtres vivants”, 2011, chêne, cèdre, acier, ciment, peinture, 195 x 210 x 150 cm, Domaine de Kerguéhennec (photo Mychkine)

Roland Cognet, “Voyez-vous ces êtres vivants”, (détail) (photo Mychkine)

Roland Cognet : Oui, tout à fait. C’est vrai que souvent, on oppose une forme d’abstraction à la figuration, il y a quelque chose de cet ordre là. Il y a eu à un moment donné une scission entre des artistes qui ont choisi de creuser du côté de l’abstraction, et d’autres qui ont continué d’avoir un rapport à la figuration. Pour ma part, j’avoue que ce sont des questions qui me semblent, aujourd’hui dépassées, d’une certaine façon; c’est-à-dire que ce sont des questions qui ne rentrent pas dans mon travail. Enfin je me suis aperçu que ça ne rentrait pas dans mon travail. J’étais intéressé par les formes des arbres, donc à travers ce travail sur la forme des troncs d’arbre, sur la forme d’un élément issu de la Nature, arrive la question du modèle. Donc le modèle a toujours été dans mon travail comme une référence, c’est-à-dire le modèle du végétal, par exemple. Je me suis toujours inspiré des formes que je pouvais observer, dessiner; et c’est pour moi une source assez inépuisable de formes simples. J’ai fait des modelages et des moulages à partir de troncs d’arbres. Alors après, je me suis toujours intéressé aux formes animales, et principalement la forme des têtes de bonobos. Et puis il y a ce trouble que l’on a par rapport à ces animaux face à notre propre existence, notre propre statut d’humain, il y a quelque chose quand même d’assez troublant, et comme je ne sais pas répondre à ces choses-là d’une autre façon que par la sculpture, ou le dessin, j’ai essayé de comprendre, à travers un buste, une tête; ces visages de grands singes; dans un rapport très statuaire, avec un socle en bois, et effectivement il y a une référence à la sculpture classique, mais bien sûr avec une certaine distance. Ensuite, par rapport aux autres formes qui sont moins reconnaissables, qui sont des formes simplifiées, des formes géométriques, il y a toute une part de mon travail qui s’intéresse aussi à l’architecture; une certaine forme de construction, parfois un peu archaïque… des éléments qui sont assemblées, des choses qui dialoguent par leurs formes, avec les vides, les rapports de matière… Ça c’est un vocabulaire qui m’a toujours intéressé. Et donc pour conclure, il y a une quinzaine d’années, j’ai laissé rentrer ces têtes d’animaux — des loups —, dans mon travail, tout doucement, mais ça c’est un peu imposé.

Roland Cognet, “Princesse“, 2017, matériaux mixtes, 35 x 50 x 120 cm, Domaine de Kerguéhennec ( (Photo Mychkine)

Roland Cognet, “L’attente est infinie”, 2017, bronze, 130 x 80 x 120 cm, Domaine de Kerguéhennec  (Photo Mychkine) 

[Après une digression sur un passage dans l’État de New York dans les années 90, où, lors d’un ‘workshop’, Cognet a rencontré et sympathisé avec Anthony Caro qui, en dehors de son travail le plus connu, n’a jamais cessé de modeler, notamment des figures humaines; ce que nous a nous apprend Cognet. Ce dernier a plus tard rencontré Étienne Martin, qui le conseillait souvent. Venu une fois dans son atelier, remarquant qu’il modelait, il lui a dit qu’il fallait continuer. Et Cognet d’ajouter que son professeur de sculpture avait aussi enseigné le modelage. Et il nous dit ainsi qu’il a toujours adoré modeler.]

LM : Ça se retrouve un peu dans certaines de vos sculpture, cet indice du modelage. Il y a certaines pièces qui semblent avoir été triturées avec les mains [tandis qu’il s’agit de bois, par exemple]. Ça m’a frappé cet indice d’un modelage, on va dire fictif, puisque la matière ne s’y prête pas. On reconnaît aussi un rapport à la gravure.

Roland Cognet, indice de modelage sur une surface non modelable, “Neige et forme abstraite”, 2010, cèdre, chêne, résine acrylique, 110 x 9à x 70 cm, Domaine de Kerguéhennec (photo Mychkine)

Roland Cognet, ”Fonte de neige”, 2018, bois gravé, contreplaqué et noir de fumée, 154 x 103 cm, Domaine de Kerguéhennec (photo Mychkine)

Roland Cognet, “L’ombre est ronde”, 2017, bois gravé, contreplaqué et noir de fumée, 154 x 103 cm, Domaine de Kerguéhennec (photo Mychkine)

Roland Cognet, “Réflexion”, 2108bois gravé et noir de fumée, 154 x 103 cm , Domaine de Kerguéhennec (détail) (photo Mychkine)

Roland Cognet, “Réflexion”, 2108bois gravé et noir de fumée, 154 x 103 cm (détail) (photo Mychkine)

RC : Oui, j’ai fait beaucoup de gravures sur bois, et je continue d’en faire d’ailleurs. Avec les plaques, je retrouve un rapport entre la sculpture et le dessin.

LM : Il y a aussi une pièce qui est assez déroutante, titrée “À travers l’arbre”; ce rapport entre l’acier, très orange, on va dire très “travaux public”, et la pièce au dessus, qui n’a rien à voir du tout, a priori. Il y a un assemblage assez étonnant là.

Roland Cognet, “À travers l’arbre”, 2018, cèdre, acier, peinture, 190 x 11à x 100 cm, Domaine de Kerguéhennec (photo Mychkine)

RC : Ce sont des pièces d’atelier. Après, quand on les dispose dans un espace, on peut en jouer de façon très différente. Là, Olivier [Delavallade, directeur du Domaine de Kerguéhennec] avait plutôt envie que cette pièce soit centrale; donc on regarde à travers cette forme en bois, qui est un gros cèdre. Et la pièce qui est au sol, c’est toujours un peu des tentatives; et celle-ci [i.e., “À travers l’arbre”] je l’ai résolu comme ça, avec ce rapport très contradictoire avec ce pied.

LM : Et justement par rapport au modèle, à la fin du catalogue, il y a des peintures, et quel rôle jouent-elles dans votre œuvre ?

RC : Je les fait toujours dans mon atelier, elles accompagnent un peu mon travail de recherche. Alors je ne suis pas peintre, je suis un sculpteur qui fait de la peinture, c’est très différent.

LM : Donc, par exemple, à partir d’une peinture, vous pouvez réaliser une sculpture, c’est ça ?

RC : Ça va dans un sens comme dans l’autre. Une peinture peut être inspirée d’une sculpture, et une sculpture peut être inspirée d’une peinture, mais ce n’est pas calculé.

LM : Et j’ai encore une question. Sur le catalogue, on voit des dessins de la résidence à Kerguéhennec en 2014, et quelles fonctions avaient ces dessins ? C’était juste un délassement, ou des projections, un projet ?

RC : Quand je me suis retrouvé en résidence à Kerguéhennec, j’ai fait la grande sculpture “Chêne”, et puis j’ai ce rapport au dessin, ce rapport au modèle. Il se trouve qu’il y avait un morceau d’if dans l’atelier, et j’ai commencé à le décliner, à l’agrandir sur de grands dessins. Et j’aime beaucoup parvenir à restituer le volume. Et ces dessins vont uniquement vers ce qu’ils sont. Ils sont ce qu’ils sont. Mais quand même, à chaque fois que je fais ça, et pour être plus précis, je pense à une sculpture que je pourrais réaliser. […] Un dessin permet de réfléchir.

Roland Cognet, “Chêne”, 2104, Domaine de Kerguéhennec (photo Mychkine)

Roland Cognet nous a aussi parlé de certaines peintres qu’il aimait, tels Chirico, de certains dessins surréalistes de Giacometti, etc., et il a mentionné son oeuvre, « Quand à peine un nuage”.

Roland Cognet, 2018, “Quand à peine un nuage”, matériaux mixtes, 50 x 35 x 30 cm, Domaine de Kerguéhennec (photo Mychkine)

 


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