Still life atomic age (Ken Domon)

Ken Domon, “Bath at the river in front of the Hiroshima Dome”, 1957, Serie Hiroshima, 535 x 748 mm, Ken Domon Museum of Photography

J’ai titré “Still life”, parce que j’ai toujours été étonné du contraste entre l’appellation “still life” pour ce qu’en français on appelle Nature morte. L’anglais “still” est polysémique, il peut signifier : immobile silencieux toujours encore… À l’inverse, Nature morte ne signifie rien d’autre que (quelque chose de) mort. Ainsi, et pour ma part, j’ai toujours eu tendance à comprendre l’expression “still life” comme impliquant encore de la vie.

Imaginons un instant un regardeur qui ne connaît pas le contexte environnemental de cette image. Il ne verrait là rien d’autre que ce qu’il y a à voir ; des enfants barbotant gaiement devant un bâtiment en ruine. Or, bien entendu, le contexte ici n’est pas qu’environnemental, il est historique. Le “fameux” Dôme de Genbaku, rebaptisé plus tard Mémorial de la Paix, n’est pas le seul bâtiment à être resté dressé, mais c’est celui qui, le plus proche de l’explosion, ne s’est pas écroulé le 06 août 1945, à 8h15 du matin, quand le bombardier Boeing B-29 Superfortress larguait, depuis une altitude de 9,450 mètres, sur une population majoritairement civile, une bombe atomique baptisée Little Boy, de 4,5 tonnes, 4,30 m de long, et 76 cm de diamètre. À 8h16, à six cent mètres au dessus du sol, après 43 secondes de chute libre, activée par ses senseurs, la bombe, que les Japonais ont par la suite rebaptisée “Pikadon” (“éclair-explosion”) détonait. Éclair foudroyant, boule de feu d’1 km de diamètre, onde de choc terrible, colonne de fumé jusqu’à 12 000 mètres d’altitude. Juste en dessous l’explosion, la chaleur du souffle dégageait une température estimée entre 3000 et 4000 degrés C°, faisant tout fondre dans un rayon de 900 mètres. Très proche de la zone d’explosion, Le Genbaku est donc devenu un symbole. Curieusement, ou pas, ce bâtiment n’est pas “japonais”, mais conçu par Jan Letzel, tchécoslovaque émigré au Japon, qu’il aura quitté en 1923, après le tremblement de terre de Kanto. Il décède à Prague, deux ans plus tard. On lit que le Gendaku, édifié en 1916, syncrétise le néo-baroque et l’art déco. Son dôme était recouvert de cuivre et devait briller comme un petit soleil, dans une ville où l’on comptait de nombreuses bâtisses en bois. Ce cuivre soufflé, l’ossature est restée ; métaphore de la peau arrachée, fripée, fondue, de ceux qu’on a appelé les hibakusha (“irradiés”, 被爆者, personne affectée par la bombe, ou encore personne affectée par l’exposition), un néologisme, car il a bien fallu trouver un mot pour ce qui, jamais, n’avait été auparavant expériencé, ni vu, ni compris. Le feu atomique n’est pas un feu comme les autres, il ne consume pas lentement ce qu’il a atteint, il brûle tout immédiatement, en un rien de temps, ce temps de l’atomisation et de l’irradiation, donnant lieu à des scènes cauchemardesques mais bien réelles jamais vues dans l’histoire du Japon et d’ailleurs. Il faut imaginer des vents incandescents soufflants à 1000 km/h ; un feu décomposant qui, à peine vous a-t-il touché, que votre peau part en lambeaux, ou bien, si vous étiez plus près de l’épicentre, vous avez été pulvérisé par le souffle de l’équivalent de 15 kilotonnes de TNT, comme les 70 000 personnes autour de vous, immédiatement. L’onde de choc, ressentie à 56 km à la ronde, secoua violemment le bombardier, qui s’était déjà éloigné de 16 km. Il paraît qu’alors le Capitaine Robert Lewis se retourna, et, effrayé par les effets causés par la bombe, s’exclama : « Mon Dieu, qu’avons-nous fait ?» Ce qui est sûr, c’est qu’il a écrit dans son journal de bord, de retour de mission, le 06 août 1945 : « Si je vis cent ans, je ne sortirai jamais ces quelques minutes de mon esprit.»

L’armée d’occupation américaine, dès octobre 1945, installait un organisme de censure, le Civil Censorship Department (CCD). Il s’agissait de « supprimer la circulation de quelconque matériel portant atteinte aux objectifs de l’occupation ». Non seulement le gouvernement américain aura bombardé atomiquement deux fois le Japon (Hiroshima, Nagasaki), mais, en sus, au lieu de permettre aux victimes et aux soignants de communiquer, de faire savoir, de connaître, de comprendre ce qui était incompréhensible, car personne n’avait jamais subi les effets d’une bombe atomique, ce gouvernement, par le biais du CCD, a interdit la circulation de l’information. Il s’agissait de ne pas « alarmer la population ». Il s’est aussi agi d’empêcher le gouvernement japonais de demander un “statut de victime” ou d’engager, contre les États-Unis, une procédure pour “crimes de guerre” ou “crime contre l’humanité”. D’un autre côté, bien entendu, toutes les données récoltés par les équipes américaines sur place ont été soigneusement compilées et envoyées aux autorités afférentes. Une fois les informations médicales collectées, elles étaient censurées ; personne, dans la population japonaise, ne devait en prendre connaissance ni les diffuser.

On peut supposer que les autorités américaines furent plongées dans un mélange de honte et de stupeur, au vu des “résultats” du bombardement atomique, car ce qu’ils constatèrent, personne ne s’y attendait, cela n’avait rien à voir avec un bombardement “classique”, même ceux durant lesquels, comme à Dresde, auront aussi été attestées des “tempêtes de feu” (”Thunderclap Operation”: du 13 au 15 février 1945, 1300 bombardiers larguèrent 2 431 tonnes de bombes “HE” (high explosive, à grand pouvoir explosif, comportant un régime de détonation supersonique), et 1475 tonnes de bombes “IB” (incendiary bombs)). Mais à Hiroshima, encore un échelon supplémentaire dans la folle démiurgie de la destruction ; plus rien à voir, quelque chose de radicalement inédit dans l’histoire de la guerre. Aussi, la décision de censurer toute information relative aux séquelles, aux conséquences, au désastre inimaginable que les forces américaines ont provoqué, peut s’expliquer, peut-être, par une véritable crise de panique, comme si le « Mon Dieu, qu’avons-nous fait ?» du Capitaine Robert Lewis s’était mis à résonner dans toutes les têtes, et que, s’il fallait bien collecter des informations (hiérarchie des acquis et acquisition de nouveaux savoirs), décidément non, il fallait que personne d’autres que les premiers concernés ne sussent ni ne comprissent ce qui leur arrivait et était en train de leur arriver ; tandis qu’eux aussi étaient interdits de stupeur et d’effroi.

À 500 mètres de l’épicentre, temple Zen-oji, statue de bouddha soufflée de son piédestal et fondue par devant. Musée du Mémorial de la Paix , Hiroshima, 広島平和記念資料館

 

Hiroshima Peace Memorial Museum

 

Léon Mychkine