Sur 10 pommes – 1, Ellsworth Kelly (Feat Pisanello et Cézanne)

Ellsworth Kelly, “Apples Paris”, 1949, Pencil on paper, 43.4 x 56.4 cm, MoMa

Comme souvent, en art, ou comme toujours, cela dépend où on place le curseur de la mimesis, on devine ou accepte obligeamment de quoi il est question, en tant que, disons, bonne base. Mais que le tableau soit titré “apples”, Pommes, n’a que peu d’importance. Ce qui importe, c’est le surgissement de quelque chose entre la présentation et l’esprit. Ici, il faut le noter, nous sommes en présence d’une certaine forme d’atemporalité. En effet, on pourrait tout à fait supposer que ce dessin est une esquisse de Rembrandt, ou de Pisanello, par exemple. Or, bien entendu, le titrage eut été différent. Sans doute que, si ce dessin nous était parvenu depuis le XVIIe ou le XVe, le titre en serait “esquisse”, ou “étude” ; tandis que, au XXe siècle, il s’agit bien ici d’un dessin d’artiste, auquel ne manque rien.

Pisanello, “Codex Vallardi”, circa 1430, Aquarelle (pour le poulpe), plume et encre brune, tracé préparatoire à la pointe de métal ou à la pierre noire. Pointe de métal ou pierre noire seule pour l’étude de la Vierge à l’Enfant,  18,5  x 24,4 cm.

Dans l’espace d’une grande feuille crème, quelques traits au crayon, et ça y est, nous avons quelque chose de… suffisant. Cette suffisance, c’est l’élégance du trait, qui dit juste ce qu’il y a à dire. On serait tenté, presque, de dire que cela  pourrait faire penser à un dessin d’enfant. Sauf, qu’à mon avis, on sera bien en peine de trouver un enfant capable, ou à même, si vous préférez, de dessiner ainsi. Pourquoi ? Parce qu’il est nécessaire, pour y parvenir, d’évoluer dans un univers abstrait assez familier, disons ; car, s’il s’agit bien ici d’objets que l’on peut reconnaître, leur minimalisme tient tout de l’abstraction dans le dessin. Encore une fois, toute œuvre d’art faite main est une abstraction (même un tableau de Chuck Close, ou, encore bien mieux : James White), cependant qu’on distinguera toujours des niveaux d’abstraction, comme je l’ai déjà indiqué ailleurs ; abstraction littérale/abstraction non-littérale, que recoupent les termes représentation et dépiction. Ainsi, ce petit dessin de Kelly est davantage une dépiction qu’une représentation, car il faut faire là un léger effort d’imagination pour rejoindre le geste exécuté par l’artiste. À l’inverse, bien sûr, une pomme de Cézanne telle qu’ici est une représentation :

Paul Cézanne, “Nature morte aux pommes », (Détail)  circa 1890, huile sur toile, 35,2 × 46,2 cm, Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg, Russie.

Plaît-il ? Je vous demande pardon, mais en quoi, ici, il s’agirait de représentation de pommes ? A-t-on là la plus fidèle image possible ? Assurément non. Ce pourrait être une autre sorte de fruits, pour ce que j’en sais et m’y connais en angiospermes. Close-up please!

Voyez !, c’est plus fort que lui, de plus près, c’est encore moins “représentationnel” (voir Dretske, si vous voulez, et si vous ne connaissez pas, c’est de la philosophie, il faut s’accrocher, comme pour toute bonne philosophie), ou “ressemblant”, cela redevient de la peinture (ça l’était moins quand nous étions plus éloignés), et alors, paradoxalement, voici que les pommes kellyennes sont peut-être moins abstraites…! Parce que, encore une fois, la pomme cézanienne, de près, n’est plus une pomme, c’est de la peinture. Mais c’est cela, aussi, un artiste fondu dans son medium. Maintenant, imaginez que les pommes kellyennes soient vues dans une sorte de contre-jour, quelque chose comme ça, dans lequel on ne distinguerait que les formes (bon !, il faut imaginer un contre-jour positif, c’est possible ?). À partir de là (ce scénario), nous saisissons ces pommes. De toutes manières, il faut bien avoir à l’esprit, que le cerveau, depuis la nuit anthropologique des temps, a acquis une capacité naturelle a abstraire, que l’on retrouve, par l’expérimentation, et par exemple, dans la discrimination souvent ou toujours plus saillante des “lignes” verticales plutôt qu’horizontales dans le monde réel, et il existe une littérature très abondante sur le sujet. Cela veut dire que la plupart des êtres doués de parole, et même infantiles, reconnaîtront dans le dessin de Kelly la dépiction d’une “coupe” de pommes (comme on dit “une coupe de jours”, “une coupe d’heures”, du moins en Sologne historique). On peut supposer qu’ici Kelly a tracé chacune d’un trait, ajoutant ensuite les esquisses (ou non) de pédoncule et piridion. Là encore, la faculté abstractive du cerveau permet de ne pas se soucier du “vide” à l’intérieur des pommes, car, on l’a remarqué, nulle différence chromatique entre la couleur de la page et celle des fruits. Ce qui implique d’ailleurs, ou induit l’idée que le dessin, à l’origine, est bien la première manifestation abstraite de l’art, puisque, si vous remontez la page et regardez les dessins de Pisanello ; là aussi il y a du “vide” (que les techniques employées fussent l’aquarelle ou l’encre ne changent en rien le fait que l’aspect fini est bien celui de l’esquisse ou du dessin). On en conclue, une fois de plus, que la capacité à abstraire les artefacts provient bien, en premier lieu, d’une faculté naturelle, et non pas d’une éducation artistique, car, dans ce cas, personne ne comprendrait le moindre dessin, à commencer par les enfants.

 

Note. Le Codex Vallardi est une collection de dessins renaissants acquis au mois de mars 1856 par le Musée du Louvre, pour 35 000 francs or, auprès de Giuseppe Vallardi (1784-1861), marchand d’estampes et antiquaire milanais, comprenant une majorité d’œuvres signées Pisanello. Le codex se présente sous la forme d’un portfolio comprenant 378 feuillets.

Ref.( https://institutducerveau-icm.org/fr/actualite/sens-bases-cerebrales-abstraction +++ Semir Zeki, “Splendours and Miseries of the Brain. Love, creativity and the quest for happiness, Wiley-Blackwell, 2009

 

Léon Mychkine