Sur une photographie d’Imre Kinszki

Il n’est pas indécent de se demander combien d’artistes auront été dévorés par les régimes totalitaires, comme autant de diamants raptés dans une longue et interminable Nuit criminelle. Imre Kinszki est né à Budapest, en 1901. C’est un photographe et un inventeur. En 1930 il met au point l’appareil Kinsecta (6 x 6 cm) pour la macrophotographie. En 1937, il co-fonde, avec Erno Vadas et Gusztáv Seiden, l’Association Hongroise des Photographes Modernes (“Modern Magyar Fényképezők Egyesületét”), qui organise, la même année, une Exposition pour le Centenaire de Daguerre. Kinszki a participé à des expositions internationales et entretint une correspondance avec László Moholy-Nagy, Brassaï, et Albert Renger-Patzsch, entre autres. Ses images apparaîtront dans American Photography et National Geographic.

En 1943, Kinszki est déporté dans un camp de travail en Roumanie, puis en Hongrie. En 1945, il est tué lors d’une “Marche de la Mort” depuis Sachsenhausen-Oranienburg. Paix à son âme.

 

Imre Kinszki, “Sans Titre”, c. 1930-35, gelatin silver print, 63,70 x 78,79 cm, Howard Greenberg Gallery, New York

Fin XIXe, certains photographes se seront faits un gagne-pain en photographiant des “fantômes” en présence ou non de vivants, curiosité dont William H. Mumler se sera fait une spécialité. Mais la photographie, dès le début, a à voir avec le fantomatique, l’apparition. Et rappelons que la première photographie au monde, le fameux “Point de vue du Gras”, n’est pas un instantané. Pour obtenir cette première héliographie, Niépce a laissé agir les rayons sur sa chambre noire non pas durant huit heures, comme cela avait été admis, mais pendant plusieurs jours, ainsi que Jean-Louis Marignier l’a démontré (son article ici). Plusieurs jours ! Autrement dit, la première photographie au monde est le vestige d’une accumulation indescriptible de passages lumineux dans la chambre noire, autant dire le témoignage fantomatique d’occurrences dont la présence est invérifiable, à tel ou tel moment. Les fantômes de la présence, donc. Dans une photographie, il est généralement assez aisé de comprendre les moments de la prise, si elle a lieu en une seule fois. Dans celle de Kinszki, cela devient difficile, voire incompréhensible, le fantomatique est devenu réel. Ici, donc, une voie de tramway, ou trolley-bus. Probablement que les véhicules viennent de passer, d’où la lumière rémanente dans l’air. Mais pourquoi y a-t-il de la lumière dans l’air ? Les toits étaient-ils éclairés ? Y avait-il des étincelles au passage ? Je n’en sais absolument rien. Toujours est-il que ces lumières, Kinszki ne les a pas inventées ; elles sont, étaient, furent, bien là. Certes, il est possible que la photographie ait été prise à vitesse lente, ou bien dans une ouverture qui ne permettait pas de “figer” l’image assez vite. Nous voici dans une scène bien réelle, solide ; avec sol, rails, muret, rambarde, arbres et bâtiment éclairés en partie. Tout cela est solide. Et puis, j’y reviens, il y a cette bande de lumière, qui semble danser dans un élégant mouvement. Mumler photographiait des fantômes qui n’étaient pas réels ; tandis qu’ici Kinszki photographie bien le réel, du moins, son passage. Il est assez évident qu’à l’œil nu nous ne saurions voir de telles trainées lumineuses, car nous ne pouvons augmenter notre “fréquence de rafraîchissement”, soit 12 images/secondes (ce chiffre est controversé, mais nous ne sommes pas dans un traité scientifique sur la vision). Remarquez, toutefois, un ajout fantomatique dans l’image : les arbres semblent s’être déplacés dans le vide, au dessus même de la voie. Certes, de nos jours, il est assez banal de voir une photographie avec traînées de lumières, souvent causées par les phares et feux des automobiles. Rien de plus banal. Mais ici, nous sommes en 1930. Ce n’est pas encore banal. Il faut penser, pour s’en convaincre, qu’en 1936, durant l’Exposition Internationale de Paris, nous trouvons, parmi bien d’autres constructions pour l’occasion, le Pavillon de l’Électricité et de la Lumière, conçu par Mallet-Stevens, sur le Champ de Mars. Le programme indique qu’il s’agit de « Mettre en valeur le rôle de l’électricité dans la vie nationale ». Et que trouve-t-on dans ce Pavillon ? La fresque monumentale de Raoul Dufy : “La Fée Électricité”: « Au centre, les dieux de l’Olympe et les générateurs de la centrale électrique reliés par la foudre de Zeus ; la nature primordiale et les architectures ; les travaux, les jours et les machines modernes. Immédiatement à gauche du centre, Iris, messagère des dieux, fille d’Electra, vole dans la lumière, au-dessus d’un orchestre et des capitales du monde diffusant toutes les teintes du prisme.» Voyez ? L’électricité est une énergie encore si jeune — au niveau industriel —, et si extraordinairement abondante qu’elle en est divine. Précisons que la “centrale” dont il est question dans le descriptif est celle, récente, d’Ivry-sur-Seine, édifiée en 1931. Plus personne, aujourd’hui, ne construirait de bâtiment appelé “Pavillon de l’Électricité et de la Lumière”, et aucun peintre ne dresserait une fresque titrée “La Fée Électricité”. Cela paraîtrait bien obsolète et incongru. Mais voilà !, encore une fois, nous sommes ici dans les années 1930, un monde dans lequel encore, certainement, l’électricité semble une énergie magique, et, pour les photographes, offrir de nouvelles possibilités de capter les fantômes électriques de la présence. Il s’agit toujours bien de cela.

 

Témoignage de Judit Kinszki, fille d’Imre (ici):

Mon père, Imre, est né en 1901.

Il voulait étudier la médecine, mais n’a pas pu parce qu’il était juif. Ma mère lui acheta son premier appareil photo en 1928 quand mon frère est né. Pas plus tôt qu’il avait reçu l’appareil, son désir de tout faire parfaitement pris le dessus. Il a étudié la photographie, il inventa un appareil pour la microbiologie, il écrivit des articles et participa à des concours.

Il travaillait à l’Association des Fabricants de Textile en tant qu’archiviste. C’est là qu’il rencontra ma mère. Mon père garda son poste jusqu’aux lois juives. À ce moment, ce fut tout simplement impossible pour ses employeurs de le garder plus longtemps, donc ils lui versèrent une pension, en 1939. Mon père rentra un jour à la maison et posa un tas d’argent sur la table, devant nous. Il dit à ma mère, “bon, vous devez prendre cela et le faire durer”. Elle le regarda, et demanda :“Pour combien de temps ?” Il soupira. “Jusqu’à ce que Hitler s’en aille”, est tout ce qu’il dit.

En 1944, Il était dans les brigades de travail. Quand les Soviétiques se sont approchés il a été déporté en Allemagne. Il a été tué pendant une marche de la mort depuis Sachsenhausen.

(Traduit de l’anglais). 

Léon Mychkine