Susanne Hay à La Piscine de Roubaix (#1)

On peut dire que la Piscine expose deux peintres étonnants, Susanne Hay (1962-2004) et Alexej von Jawlensky (1864-1941). Ce qui les unit, d’une certaine manière, c’est ce que l’on pourrait appeler la recherche du sujet ; tant pour l’artiste, que pour le spectateur. Chez Hay, c’est le spectateur qui recherche le sujet. Pourtant, il est devant nous ! Il peut difficilement passer inaperçu. Cependant, on peut se demander « Que cherche donc à montrer Hay ?» Si l’on dit : « Hay montre des hommes au bord d’une piscine », on ne fait que tautologiser la réalité. C’est bien ce que l’on voit. Mais, comme on dit en anglais : “There’s more to this than meets the eye”, c’est-à-dire « Il y a plus ici que ce que l’œil rencontre.» Le Collins Dictionary donne : « ce n’est pas aussi simple que cela paraît », mais, franchement, on ne voit pas bien comment on peut traduire ainsi. Bref. Le principe du « Il y a plus ici que ce que l’œil rencontre », c’est l’inverse du fameux slogan ce que vous voyez est ce que vous voyez (Frank Stella, “What you see is what you see”). Maintenant, examinons tout ceci :

Susanne Hay, “Swimming Pool II”, 1996, huile sur toile, 95 x 160 cm, Collection Privée

En lisant le descriptif sur le site électronique de La Piscine, on distingue le mot « solitude ». Mais est-ce vraiment ce qui intéressait Hay ? Une piscine, c’est un lieu qui peut être très bruyant, ou très calme. Plutôt donc que solitaire, c’est une ambiance calme qu’on détecte ici. Le calme est partout, même avec ce nageur à la brasse, la plus calme des nages. Ensuite, il faut bien le remarquer, Hay nous offre une très belle perspective, technique quasi disparue dans la peinture contemporaine, par ailleurs, et c’est regrettable, car quel plaisir que de plonger dans l’image ! Ne vient-on pas de trouver le sujet du tableau ? Qu’est-ce que l’illusion en peinture ? Si vous comparez avec un autre fameux peintre de piscine, le sieur Hockney, nulle illusion chez lui ! Mais ce n’est pas ce qu’il cherchait, soit. Donc, déjà, nous avons quelques indices : calme, perspective, hapticité. Ensuite ? Comment c’est peint. Et là, il faut se rapprocher.

Du carrelage, récemment taché d’eau (si l’on peut dire). Voyez, ce morceau peint, nous y sommes. Dans quoi ? Dans la peinture, voyons ! C’est une peinture qui ne ment pas (on en connaît). Ce carrelage, il respire. Que dire, alors, du personnage assis ? Eh bien, qu’il est vivant ! (Bon!, c’est encore l’illusionnisme qui prend le dessus, et nous l’accueillons bien volontiers). Ce qui intéresse en premier lieu notre peintresse, c’est le corps ; on compte en effet de nombreux tableaux dans lesquels le sujet principal, c’est bien cela, corps d’ailleurs vivant ou mort, avec une saisissante série sur la morgue.

 


Le dos musclé d’un nageur. Il y a des peintres qui détourent, qui démarquent, qui départagent entre sujet humain et sujet inanimé. Ici, et bien que l’intérêt pour la texture des corps est assez patente, et historique, chez Hay, on note toutefois une sorte d’harmonie technique entre matière inerte et corps, à cette différence près que l’on monte d’un cran dans la complexité. Représenter du carrelage semble plus aisé que de représenter de la peau, et cette complexité se retrouve aussi dans la manière qu’a Hay de représenter l’étendue d’eau ; double complexité illustrée dans le détail ci-dessus, dans les nuances épidermiques, par plaques plus ou moins et vaguement géométriques. Rappelons qu’il s’agit ici de peinture à l’huile, et on m’aura fait remarquer (merci Frédéric !) dans une conversation, qu’il est bien vrai que les peintres ne l’utilisent plus guère, préférant largement l’acrylique. Or, et du coup, on voit bien toute la richesse d’effets que l’on peut obtenir, bien différente de celle produite par l’acrylique. Du coup, je suis interpellé, et passe un certain temps à comparer peintures à l’huile et d’autres à l’acrylique, dans tel et tel tableau ; et je me surprends à constater qu’il me semble, pour le dire ainsi, que le rendu de la peinture acrylique est “plus plat” que celui de la peinture à l’huile. J’ai l’impression que la peinture à l’huile “arrête” le geste et amplifie les formes, tandis que l’acrylique les multiplie et les aplatit, incapable, par nature, de susciter le volume, non ? Pour être sûr de mon fait, je contacte un ami peintre (un autre Frédéric !). Il me confirme ce que je ressentais : les effets de la peinture à l’huile sont plus riches que ceux de la peinture acrylique ! Je sais que cela va sembler oxymorique, mais il me semble que la peinture à l’huile est plus volumétrique que l’acrylique, qu’elle permet un illusionnisme bien plus puissant ; il suffit de regarder ce détail ↑ et de laisser l’œil dériver lentement sur le paysage dorsal, pour finir sur le bras. D’un autre côté, un corps dépicté par plaques, ainsi, cela n’existe pas. Cela n’existe qu’en peinture. C’est pourquoi, à un certain moment de contemplation, et finalement, ce dos, c’est un tableau dans le tableau.

Cependant

à la Piscine roubaisienne, il n’y a pas que des vues de pistache. Exemple :

Susanne Hay, “Autoportrait III”, 1990, huile sur toile Collection particulière

Ici, le traitement est tout à fait différent de la série aquatique (nous sommes six ans avant). C’est assez intriguant. Mélange étonnant de figuration, d’abstraction, et de repentirs. Apparaître et disparaître en même temps, de haut en bas. Il ne s’agit pas de signaler une manière de faire, mais bien plutôt une manière d’“imager” la temporalité, si l’on peut dire.

C’est toujours étonnant de voir comment un, une artiste, applique la matière. Pourquoi de cette manière ici et de cette autre ? Qu’est-ce que cette grosse tache blanche, sur ou dans le volume ? Justement, il semble qu’ici, la peintresse se fut peinte à la fois dedans l’environnement et en dehors, en même temps — le “peindre” en tant que signe charnel. Un seul exemple avec la jambe gauche, qui épouse le décor en même temps qu’elle s’en repent. Fusion spatiale et temporelle, donc, comme encore entre le bord gauche du visage avec le fond ; passage discret qui traduit intentionnellement le continu du geste entre, encore une fois, matière inerte et corps vivant.

Susanne Hay fut une peintresse remarquable et prometteuse, dont le trajet aura été cruellement interrompu par sa noyade, en août 2004, à l’âge de 42 ans, en tentant de sauver deux enfants de ce même péril.

PS. Je remercie Kassandre, de l’Agence Observatoire, et les deux Frédéric !

 

Léon Mychkine

 

 

 

Pour toute correspondance : mychkine@orange.fr

 

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