ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

Tableaux “période coréenne”

Sun Mi Kim, ​Coexistence : Point de rencontre,195x122cm, 2007

Sun Mi Kim, ​Coexistence : Point de rencontre, (détail)

Sun Mi Kim, Flamme de Coeur, 122x60cm, 2000

Sun Mi Kim, Flamme de Coeur (détail)

 

 

Un aperçu sur deux Tableaux de la “période coréenne”

Le tableau titré “coexistence : point de rencontre” fait partie de ces tableaux qui nous retiennent pour comprendre une partie de l’évolution picturale de Kim. Ce tableau est daté de 2007, il n’a plus grand-chose à voir avec ceux produits à partir de 2015, par exemple. Et pourtant, on voit bien qu’il se prépare là quelque chose. Que voyons-nous ? Une personne marchant dans ce qui semble un couloir, ou peut-être est-ce un quai de gare, de métro… Elle semble porter une combinaison à moitié enlevée, comme si elle travaillait à une tâche spécifique. À partir de la taille, les repères sont comme brouillés avec l’arrière-plan, qui consiste en un large fond de couleurs étirées d’un bout à l’autre de la toile. Est-ce un train qui roule, et et dont les traits supérieurs indiqueraient la vitesse ? Les jambes du personnage semblent prises par cette vitesse. En même temps, l’angle du quai, si c’en est un, est très curieux, puisqu’il ne suit pas une parallèle propre à ce que l’on pourrait supposer la ligne basse du train. Bon. Nous ne savons plus à quoi nous avons affaire, si ce n’est qu’il y a là des lignes bien visibles, dans la partie haute spécialement. Et puis, à droite, il y a ce rouge, inquiétant, qui semble venir “manger” le vert, ou bien est-ce une impression ? Ce que nous retenons, avec un regard contemporain (2018), ce sont bien ces lignes et ce rouge.

Regardez la reproduction ci-dessus de “Flamme de coeur” (daté de 2000). Des personnages dans des cabines téléphoniques, et d’autres qui attendent. Le haut du tableau est, dirons-nous, conventionnel ; c’est de la figuration un peu trouble, impressionniste. Mais, à partir de la tête du personnage à l’extrême gauche, nous voyons un trait oblique, qui semble comme rayer le tableau. Et nous constatons que la moitié basse du tableau est abondamment rayée de traits ; des traits en relief, qui viennent gonfler la toile, lui donnant du relief. Ce sont les fils, que Kim a introduit sous la peinture. Il y a un contraste entre le caractère assez paisible de la scène, des corps détendus, occupés à parler, et la violence des traits qui semblent, justement, rayer la scène. On dirait des lignes de force, indisciplinées mais décidées, qui veulent sortir, prendre place sur le devant du tableau, et ne plus rester en arrière. Nous avons donc ici un tableau désynchronisé, englobant deux temporalités ; car la scène et les traits n’ont rien à faire ensemble, à moins que Kim, justement, n’ai projetée deux temporalités “en même temps”, pour ainsi dire. Et si tel est le cas, et je pense que ça l’est, c’est tout à fait remarquable. Nous sommes en 2000, et les traits n’ont pas encore pris pleinement place dans l’environnement pictural ; mais cela croît, sous l’épiderme chromatique.

Sun Mi m’a dit qu’elle avait mis du temps à libérer les traits, à leur offrir une autonomie complète. Avec ces deux exemples de tableau “période coréenne”, nous avons un aperçu de cette lutte, de cette lente apparition ; apparition qui va permettre que les fils se substituent à la figuration, pour converger vers une abstraction plus affirmée ? Abstraction ? Attention, tel que nous l’a précisée Kim, ce n’est pas de l’abstraction, c’est même plutôt figuratif. Soit. Après tout, nous sommes parfois fatigués de ces qualificatifs, et on pourrait très bien dire que là n’est pas la question. Où est la question, alors, si tant est qu’il n’y en ait qu’une ? La question, comme toujours, est celle de la contemplation. Tout le monde peut “voir” un tableau, et tout tableau peut être “vu”. Mais le tableau visible n’est vraiment que le degré zéro de sa raison d’être ; voir un tableau quand il est visible, c’est quasi une tautologie. Donc la question est bien celle-ci : peut-on, face à tel ou tel tableau, aller au delà du visible ? C’est une question fondamentale, que doivent se poser tous les peintres qui n’ont pas pour but de faire dans la décoration (et pourquoi pas?), et c’est cette même question que doit se poser le regardeur. La peinture de Kim nous invite d’entrée à y aller, au-delà.

 


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