Un entretien avec Christiane Löhr, artiste

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C’est à l’occasion d’une visite au salon Drawing Now (en bon français, “Dessin maintenant”), à Paris, que j’ai pris connaissance du travail de Christiane Löhr, représentée par le galeriste Werner Klein (Cologne), que j’ai rencontré en personne et qui m’a très aimablement introduit à l’univers de C. Löhr et facilité le contact avec elle. Je l’en remercie, tout comme je remercie Christiane pour le temps qu’elle m’a consacré, alors qu’elle était par ailleurs très occupée à préparer une exposition programmée en République tchèque.  

 

Christiane Löhr, Untitled, 2019, graphite sur papier, 56,5 x 76,5 cm, Courtesy de la Galerie Werner Klein, Cologne

 

Léon Mychkine : Alors, je voulais juste m’entretenir avec vous de vos dessins, que je trouve très intéressants, et très beaux ; et votre galeriste de Cologne, Werner, m’a dit que vous aviez une technique particulière avec ceux réalisés au pastel gras.

Christiane Löhr : Il y a trois sortes de dessins : les dessins à l’encre, les dessins au graphite et les dessins au pastel gras. Pour ces derniers, je dessine les lignes, et ensuite j’enroule toujours la peinture à l’huile avec mon doigt dans la fibre du papier. On a alors ces lignes floues, qui donnent un peu le tournis. Je veux réunir l’espace vide du papier et les lignes. C’est comme une sculpture en devenir. En ce qui concerne les dessins à l’encre — parce que l’encre est très liquide et rapide —, je travaille avec le papier à plat sur la table, et le mouvement de l’eau. C’est une approche totalement différente, parce que je dois décider très rapidement de la mise en place de la composition avec le pinceau. Le processus de séchage joue également un rôle important et l’œuvre se termine d’elle-même sans mon intervention. Enfin, il y a les dessins au graphite avec de fines lignes de crayon, qui s’estompent aux bords de la feuille de papier.

 

Christiane Löhr, Untitled, 2017, encre sur papier, 42 x 35 cm, Courtesy de la Galerie Werner Klein, Cologne

LM : Et vous considérez-vous comme une artiste abstraite, ou cela n’a pas d’importance ?

CL : Cela n’a pas d’importance. Je viens de la sculpture, de la forme, donc je produis une procédure pour arriver à une forme dans le dessin. Ce sont des lignes abstraites qui traversent l’espace mais qui suivent les règles de la composition. J’essaie d’être aussi minimal que possible. C’est toujours le but, et c’est la même chose avec la sculpture : avoir peu d’éléments pour arriver à l’œuvre.

LM : Et le fait que vous utilisiez différents media, comme la sculpture, le pastel gras ou l’encre, signifie-t-il que vous cherchez à exprimer des choses différentes, ou que cela dépend de votre ‘feeling’, ou autre chose ?

CL : Je ne suis pas une conceptualiste, donc cela concerne plutôt la motivation intérieure et l’humeur.

LM : Et le ‘feeling’ ?

CL : Oui, et le besoin, par exemple, de faire un travail très fort et stable, ou d’aller dans l’autre sens. Cela peut être quelque chose de très léger, ou de très lourd. Et c’est la même chose en sculpture. Il y a des œuvres ouvertes, transparentes, mais elles peuvent aussi être très denses. Je suis toujours en mouvement entre ces deux pôles.

LM : Et pour revenir à votre dessin au pastel gras, cette pratique avec vos doigts vient-elle de votre pratique de la sculpture ?

CL : Pas du tout, mais je pense que le corps est toujours impliqué. Quand j’enroule la matière dans le papier blanc, je dois organiser l’espace ; et tout ce que je fais est une question d’appropriation de l’espace. Par exemple, lorsque je dessine une ligne, je divise le papier. Quand je fais plus de lignes, je le découpe en sections. Et l’espace vide a la même importance que les lignes. Parfois, je pense qu’avec les lignes, j’essaie d’organiser l’espace vide. Je pense que c’est philosophique, et c’est comme la vie : on fait des choses et on laisse des choses. Il y a donc des parties “touchées” dans le papier, et des parties “non touchées”, et c’est une tentative d’assembler le tout.

Christiane Löhr, untitled, 2012, pastel gras sur papier, 148 x 120 cm, Courtesy de la Galerie Werner Klein, Cologne

 

LM : J’estime que c’est toujours une difficulté, pour un, une artiste, de trouver le bon équilibre entre ce qu’on appelle le vide et le “bon remplissage” ; ce qui n’est pas, et ce qui est. C’est une tâche très difficile, et c’est ce que je trouve réussi dans votre travail, car vous parvenez à établir un équilibre entre le vide et les lignes.

CL : Merci.

LM : La force qui s’en dégage “parle”, dans quelque langue que ce soit, d’ailleurs.

CL : Je pense qu’il y a une chose que vous avez déjà mentionnée qui est très intéressante ; c’est comment arriver à une œuvre équilibrée, et c’est vraiment difficile quand on procède avec des moyens minimaux. J’ai un peu peur de la feuille blanche, et depuis toutes ces années, j’ai appris que je dois laisser le dessin quand je ne sais pas comment continuer. Je sais qu’il manque quelque chose, mais je ne sais pas quoi, alors je dois le laisser. C’est pratique, car j’ai deux studios ; un en Allemagne et un en Italie. Lorsque je reviens vers le dessin inachevé, je comprends immédiatement le problème. Et donc parfois, il faut des semaines pour trouver la bonne ligne, pour compléter l’œuvre.

LM : Parce que, si je comprends bien, chaque ligne a une signification, pour vous.

CL : Oui, mais pas d’une manière banale. On peut peut-être dire que chaque ligne a une fonction dans l’ensemble du dessin. Un dessin peut avoir beaucoup de lignes, mais elles n’en font qu’une, au bout du compte. C’est un “Wesen” [i.e., terme polysémique allemand signifiant tout autant “Être”, “Essence”, etc.], un seul être ; comme si on lui donnait une personnalité.

LM : C’est vivant.

CL : Oui. Mais quand c’est fait, je me mets à distance.

 

Christiane Löhr, Untitled, 2021, graphite sur papier, 27 x 20 cm, Courtesy de la Galerie Werner Klein, Cologne

 

Cet entretien a été réalisé via WhatsApp, entre l’Italie et la France, et comme la communication a parfois été brièvement coupée, je remercie Christiane pour son aide dans la relecture de la transcription, ce qui a permis de combler les “trous”, avant sa mise en ligne.

 

Léon Mychkine, critique d’art, et philosophe indépendant

 

 


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