ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

Un nu, de Georgia O’Keeffe. Entre autres. Avec Ginnungagap.

NB. Dans cet article, il m’arrive ce qu’il m’arrive parfois, à savoir, pris par l’esprit de l’escalier (Diderot), ou la spirale de l’investigation profane, je “pars” dans une zone fictionnelle plus libre que nécessairement fidèle au sujet apparemment princeps. J’ai alors l’impression, faisant confiance à ma liberté, de semer des petits cailloux fictionnels, multipliant les sentiers… Qu’est-ce que cela donne ? Je n’en sais encore pas grand-chose, car c’est en cours, et je trouve cela intéressant. J’espère que toi aussi, lecteur. 

Pendant très longtemps, durant ma jeunesse (hier/il y a 100 ans) j’ai eu sur l’un des murs de ma chambre ce poster d’O’Keeffe, que je retrouve, années plus tard, sur l’Oueb. C’était bien lui. Longtemps je l’aurai contemplé, comme une mystérieuse vanité, certes un peu précieuse, mais après tout, c’est bien souvent le packaging de la vanité ; la vie, la mort, fraîchement coupée, et fraîchement dressée, comme on dresse une table. À table ! Voici la Mort.          

Bien plus tard, donc, je péruse sur l’Internet, et je ne sais plus du tout comment je suis arrivé sur la page d’O’Keeffe… Bref, je tombe sur ce nu : 

Georgia O’Keeffe, “Nude Series XII”, 1917, watercolor on paper, 12 x 17 7/8 inches, Georgia O’Keeffe Museum, Santa Fe, New Mexico  

Cela peut paraître très contemporain, mais ça date de 1917 ! J’avoue que je suis resté comme deux ronds de doughnuts. 1917 ? OMG! Ça claque, quand même. Corps liquide ; aquarelle. Combien sont venus butinés dans ces parages, sans rien dire ? Gardons les noms pour nous. Nous ne sommes pas au tribunal. Et il ne s’agit pas d’un délit, que l’inspiration obvie. Bref. Donc, un corps en plusieurs couches, acéphale. Une main à quatre doigts. Un monstre sublunaire ? Et des couches ; de quoi ? Mais, tout de suite, une digression iconologique :   

Georgia O’Keeffe, “Pink and Blue Mountain”, 1916, watercolor on paper, 8 13/16 x 11 15/16 inches © Georgia O’Keeffe Museum

Wait a minute!, comme on dit en américain. Tu es en train de penser à ce que je pense ? Le corps-paysage, ça ne vous dit rien ? Je me demande de quand date ce mot-valise, qui, c’est vrai, est quasiment totalement démonétisé. Mais sûrement pas en 1917 ! Donc, sans anachronisme, car l’art, c’est ce qui est toujours présent, comme le disait Malraux, je me demande si O’Keeffe n’aurait pas pensé à juste changer de registre — pas de forme —, dans l’agencement de ses aquarelles ici, à savoir, un coup un corps de femme, un coup, ajouté, augmenté, c’est un paysage. On pourrait très bien imaginer que ce cors, ce nu, s’est couché, sur une proéminence, et puis s’est aggloméré, au point (culminant) de devenir montagne, avec l’aide d’autres corps-paysages, de plus en plus aplanis, c’est logique. Le corps devenu montagne. Dans la mythologie scandinave, les dieux Ases sacrifient et dépècent le géant Ymir. De son crâne ils font la voûte céleste, de sa chair la terre, de sa sueur la mer, de ses os les montagnes, de ses cheveux les arbres. Et donc, pourquoi pas, chez O’Keeffe, des corps-montagnes ? Quand on regarde successivement les deux images ci-dessus, il est difficile de ne pas faire un rapprochement. Paréidolie ? Encore elle ? Oui, mais ce ne semble pas injustifié. Snorri Sturluson écrit : « Leur univers [celui des Dieux de l’Edda] est constamment en danger et leurs actions ont souvent des conséquences imprévues, comme dans le récit de la création, lorsqu’Odin et ses frères tuent le géant Ymir et utilisent son corps pour remplir Ginnungagap, le vide primitif. Si cet acte donne naissance au monde de l’Edda, le meurtre libère également la puissance des géants, les ennemis des dieux.» Vous voyez où je veux en venir ? → L’art, à chaque fois, comme le bateau de Thésée (toujours reconstruit à neuf), c’est ce qui remplit le vide primitif, Ginnungagap ! Je pense que chacun d’entre nous, dans son cerveau entérique — oui, dans le ventre, les viscères, les intestins, on trouve au bas mot 200 millions de neurones, et il n’est donc pas étonnant que dès les années 1920, le grand neurologue Henry Head avait spéculé un lien très prégnant entre les émotions et les viscères ; ce que la recherche aura depuis confirmé, jusqu’à cette découverte, oui, que l’être humain est doté non pas d’un mais de deux cerveaux — je pense donc que chacun d’entre nous, en nos viscères émotionnelles, nous possédons une petite part de Ginnungagap, et que sa présence nous est une angoisse, plus ou moins étendue et puissante, suivant la propre place que prend ce vide primordial. Viens-je de produire une digression ? Je ne crois pas. Il y a une logique dans tout cela. Cependant il est certain qu’il doit exister de ces êtres qui ne connaissent pas souvent, voire jamais, l’angoisse, cette “unheimlichkeit”, ce que disait déjà Maître Echkhart :« Toutes les créatures sont un pur néant » (Sermon n°5a). On pourrait trouver inconscientes ceux et celles qui n’en ont pas l’esprit, comment se fait-il qu’elles, ces personnes, ne s’en rendent pas compte ? C’est un mystère.    

Revenons à ce “nu”. Les superpositions, ces mystérieuses auréoles, pourraient nous faire accroire en un monstre. Après tout… même si on reconnaît une poitrine, plus ou moins deux bras, une main à 4 doigts, j’y insiste, des jambes. Mais au fait, et depuis un certain temps, je me demande si O’Keeffe ne serait pas inspirée un tantinet des aquarelles de Rodin, qu’elle a pu voir dans des livres ou au Metropolitan Museum, de New York ?

Auguste Rodin, “Nude Figure on Hands and Knees, (Executioner)”,1900–1910, graphite with stumping and watercolor, 24.8 x 32.5 cm, The Met

Ça ressemble beaucoup. Dès lors, ma phrase sur la nouveauté de 1917 ne tient plus… Certes, ce n’est pas la même chose, mais c’est très voisin. C’est très très voisin.

Du coup, qu’ai-je encore à écrire à ce sujet ? Rien. Si. Tout de même. Comme on dit, “comparaison n’est pas raison”, et je persiste à penser qu’il y a une différence entre les deux traitements (Rodin/O’Keeffe), c’est-à-dire qu’O’Keeffe ne se soucie pas de rester près la figuration, Rodin si. Pour preuve ces marques au crayon au cas où le regardeur ne comprendrait rien… Ou bien ? Alors ma phrase de 1917, je la réhabilite. Je pense que cela peut se tenir. Regardez ce “Blue Hill No. II”, par exemple :

Georgia O’Keeffe, “Blue Hill No. II”, 1916, watercolor on paper, 8 7/8 x 11 15/16 inches, Georgia O’Keeffe Museum

C’est tout de même animal ! On pourrait encore croire à un corps renversé, voyez ? ou même à un morse ; tête à gauche pieds à droite, au bord du papier, comme s’il était (le morse) dans une boîte. Qu’est-ce que cette boîte ? C’est le cadre. Là, disons, enfin, nous sommes vraiment loin de Rodin. Nous sommes dans la peinture, et plus que dans la représentation, car, enfin, qui aurait déjà vu une colline bleue de la sorte ? C’est une fiction. Et c’est plaisant, et curieux. Je dirais même : C’est beau. C’est étrange et beau. 


Refs. Snorri Sturlson, The Prose Edda, Penguin Classics, 2005 /// Maître Eckhart, Traités et Sermons, plusieurs éditions…

 Léon Mychkine

écrivain, Docteur en philosophie, chercheur indépendant, critique d’art, membre de l’AICA-France

 

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