Un phoque d’Aillaud (avec Alfred, Élisabeth, et Aristote)

Personne n’a peint l’animal comme Gilles Aillaud. Je dirais : La patience des animaux.

(Lecteur, si tu veux éviter “trop” de philosophie, passe au point 2).

1. Dans son livre, Science and the Modern World, A.N. Whitehead parle de la patience des événements. Que dit-il ?

“Enduring objects are significant of a differentiation of space from time in respect to the patterns ingredient within events; and conversely the differentiation of space from time in the patterns ingredient within events ex­presses the patience of the community of events for en­ during objects. There might be the community without objects, but there could not be the enduring objects without the community with its peculiar patience for them.” 

« Les objets durables sont significatifs d’une différenciation de l’espace par rapport au temps en ce qui concerne l’ingrédient des modèles dans les événements ; et inversement, la différenciation de l’espace par rapport au temps dans l’ingrédient des modèles dans les événements exerce une pression sur la patience de la communauté des événements pour les objets durables. Il pourrait y avoir la communauté sans objets, mais il ne pourrait y avoir les objets durables sans la communauté avec sa patience particulière pour eux. » Qu’est-ce que cela veut dire ? 

Pour Whitehead, les « objets durables », ce sont les « pierres, les arbres, et les corps humains ». Les « ingrédients », ce sont les particules physiques, particulièrement résistantes, et endurantes (“the smaller organisms of physics”). Un « événement », c’est un cadre spatio-temporel, dans lequel est inscrit un ou plusieurs objets durables, ou toute sorte d’expérience. Whitehead écrit (magnifiquement) :“The realities of nature are the prehen­sions in nature, that is to say, the events in nature.” « Les réalités de la nature sont les préhensions de la nature, c’est-à-dire les événements de la nature. » La « préhension », c’est l’unité d’une saisie d’un ici et maintenant, c’est un assemblage des circonstances — matérielles, mentales, spatiales, temporelles, énergiques — qui font l’ici et maintenant. J’accourcis :

2. La « patience », c’est celle des événements, du cadre spatio-temporel qui est toujours là pour qu’y occurre une ou plusieurs actualités. Et notez bien que Whitehead parle bien de « communauté des événements »; car, selon lui, il n’y a a rien d’isolé dans l’univers. Ce qu’il appellera, en 1929, la « solidarité de l’univers.» Ayant maintenant compris (à peu près ?) la notion de patience, je la translaterais aussi dans le monde animal. Vous savez que nous, les êtres humains, sommes aussi des animaux, des primates, mais des primates “évolués”. Les Primates constituent un Ordre, remontant à au moins 80 Millions d’années. Si c’est pas de la patience… On distingue les primates humains et les primates non-humains. Maintenant, si on élargit au-delà des primates, on dira que, généralement, les animaux non-humains sont dans la patience. Élisabeth de Fontenay cite Léon Bloy :« la patience éternelle de ces innocents. » Comme ce phoque d’Aillaud. Il est patient, ce phoque, comme tout animal enclos. Il est patient, parce qu’il est enfermé. Comme les vaches. Les vaches sont très patientes. Pourtant, écrit de Fontenay : « l’animal a un monde ». Cela change de Heidegger, qui écrivait, « l’animal est sans monde » (‘weltlos’), ou bien pauvre en monde (‘weltarm’). Quelle misère de la pensée ! L’animal a un monde, mais, enfermé, en a-t-il  un encore ? Ce phoque s’en souvient-il ? Que “pense”-t-il, ce phoque ? À quoi “pense”-t-il ?

Aristote dit que les animaux sont dotés de « sensations », dont la première est le « toucher ». Il écrit, magnifiquement : « il est par la suite évident que le toucher soit le seul sens dont la privation entraîne la mort de l’animal » (de anima). Que touche-t-il, le phoque aillaudien ? Est-il seul ? Le fait de toucher l’eau, cela suffit-il à sa survie ? 

 

Gilles Aillaud, “Intérieur vert”, 1964, Coll. part.

Aillaud avait une manière bien à lui de peindre (poncif ?). Le traitement de l’eau est quasi abstrait, tout comme cette sorte de porte, ou d’écluse, au fond. Cet environnement abstrait contraste avec l’animalité du phoque, dépeint avec attention et réalisme. Le phoque regarde le peintre. Il attend, sans attendre rien. Il doit connaître un ennui métaphysique, au sens animal du terme, ne rien comprendre à ce qu’il fait là, ou, bien plutôt, à ce qu’il ne fait pas là.

Aillaud peint le regard animal. Nous nous projetons dedans. Mais sommes renvoyés par la noirceur des yeux. Il dit : “Je ne suis pas de ce monde, et vous non plus.”

L’humanité aura bien trop profité de la patience des animaux.

Léon Mychkine

 

 

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