Une nature morte, Matisse ; un petit exercice exégétique : voir les citrons, quoi voir ?

Henri Matisse, 1939, “pichet en étain, citron, et fauteuil”

Nature morte au “pichet, citron, et fauteuil”. D’accord. Mais que sont ces touches semi-ovoïdes ? Le motif de la nappe ? Ce sont des “formes”. Mais s’agit-il même d’une nappe ? On le sait, depuis 1908 (La Desserte rouge), Matisse ne rend plus nécessairement  compte à la perspective ;  tout est aplati, ou quasi, comme dans l’atelier rouge (1911). Soit. Mais aplatir la troisième dimension, le volume, si vous voulez, permettait souvent (non ?) de reconnaître, via un mimétisme torve, certes, l’objet dont il s’agit. Faites l’essai. Tandis que là, dans cette nature morte de 1939, dites-moi un peu ce que représentent (ou dépictent) ces quatre formes noires, deux formes jaunes, et une forme rouge ? Mais où ai-je la tête ? L’une des réponses est dans le titre : Les deux formes jaunes sont des citrons ! Vous noterez, et Meyer Schapiro nous l’a magistralement rappelé, que le texte, la légende, même encore en 1939 chez Matisse, “commande” le pictural (je n’ai pas dit que Schapiro fait le lien avec Matisse…). En effet, qui verrait une représentation de citron dans ces deux  formes jaunes ? En tout cas, pas moi (mais qui suis-je ?, c’est une autre question). Quand j’évoque Schapiro, c’est parce qu’il a établi, en ce qui concerne les représentations issues de la Bible, que, dans tous les cas, c’est le texte originel qui indique la marche à suivre pour la représentation et, surtout, sa compréhension, spécialement pour le profane. Mais quel  rapport entre ce que dit Schapiro et les citrons de Matisse ? C’est, à peu de choses près — un pas profane de côté —, la même situation : Matisse peint deux formes qui, je le redis, ne dénotent pas des citrons. Or il l’a indiqué dans la le titre. Il s’agit donc de cela ; autrement dit, on est “obligé”, ayant lu la légende, de conclure, d’admettre, qu’il s’agit-là de citrons. Pourquoi pas ? On pourrait penser à l’enfant dessinant, et qui, montrant une vague forme, dirait, « c’est un chien ». Le parent, toujours émerveillé par la génialité de sa progéniture, et ne souhaitant certainement pas obérer (verbe à la mode) une future carrière internationale chez Perrotin, acquiesce bien volontiers. Ainsi, Matisse de son côté, et qui n’est certes plus un enfant depuis des lustres, nous dit : « ce sont des citrons ». Il ne s’agit pas que de voir des citrons ; on ne les voit pas, il faut donc les imaginer, comme le dessin d’enfant (je ne suppose pas du tout que Matisse crée comme un enfant, ce n’est pas le propos). La mimesis, on le sait, est une affaire de croyance (“make belief”) : on est persuadé ou on croit que telle  représentation “ressemble” à telle personne, tel objet. Ici, Matisse, et dans l’ensemble du tableau, se soucie fort peu de la mimesis. Mais on remarque plusieurs degrés dans ce que j’appellerais l’écart mimétique. Le pichet ressemble également au gobelet qui ressemble davantage à… quoi ? Fauteuil ou citron ? Là encore, il faut “admettre” qu’il s’agit d’un fauteuil. Qu’on me comprenne bien ; je ne suis pas en train de reprocher à Matisse son manque d’éthique mimétique ; pas du tout, je m’interroge sur les variations de la mimesis qu’il opère en son tableau. N’importe qui verra ici un pichet et un gobelet (en étain, ça reste à “voir”);  mais n’importe qui ne verra pas nécessairement ici un fauteuil, encore moins des citrons, et je ne parle pas encore des cercles noirs… Matisse le sait très bien, aussi, plutôt que de proposer une surface toute d’affirmation, il joue avec le spectateur, mais premièrement avec son art, bien évidemment. Alors, ce fauteuil, tout plat. Notez cependant l’accoudoir façon perspective. C’est sommaire, mais c’est bien là ; de même que les courbures du tissu surpiqué. Il me semble qu’il s’agit d’une nature morte à la manière d’un jeu ; un jeu de pistes, un jeu de piste mentalo-mimétique : Qu’est-ce qui ressemble le plus ou le moins ? 

Dretske : « Presque tout le monde s’accorde à dire que l’on peut voir un X (une étoile, un rocher, un chat) sans croire (et, par conséquent, sans savoir) que c’est un X. J’ai vu des étoiles que je prenais pour des phares d’avion, des cailloux que je prenais pour de petits animaux, et des chats que je prenais pour des écureuils. Il existe un désaccord sur la question de savoir si une certaine croyance est nécessaire pour voir, si on peut voir un X sans le prendre pour quoi que ce soit.»

Depuis longtemps la philosophie anglo-saxonne (mais pas seulement), est très attachée à la “croyance” (‘belief’) à divers domaines, notamment relativement aux sens, et cela a commencé avec David Hume. Ce que dit ci-dessus Dretske c’est que nous voyons beaucoup de choses sans les conceptualiser, ce qu’il appelle “simple seeing”, et que Locke, dès 1690, appelait “simple idea” : je peux voir de nombreuses choses sans les penser, sans les conceptualiser ; autrement dit, je n’ai pas besoin de “croire” (et/ou penser) ce que je vois, de “croire” que ce que je vois est bien ce que je vois. Transposés dans le domaine artistique, il est quasiment impossible de mettre de côté la croyance, et ce même si nous n’en avons nulle conscience. À moins que :

Pedro Campos, “lemons”

Malgré la (seule) bidimensionalité, nous n’avons guère de doute pour identifier immédiatement de quoi il s’agit. Le peintre Campos ne nous laisse même pas besoin de croire qu’il s’agit là d’une représentation de citrons déposés (et d’une orange) dans une feuille d’aluminium froissé ; c’est évident. En revanche, et j’y reviens décidément, il faut faire un effort abstractif supplémentaire chez Matisse. Chez Campos, il semble en première instance que nous n’ayons pas même besoin de faire un effort abstractif — comme nous le faisons avec la “pipe” de Magritte —, car on dirait tout simplement une photographie. Mais je crois même que l’effort abstractif chez Matisse finalement se heurte à une aporie ; il n’est pas possible de voir ici des citrons, encore une fois, il s’agit de ce que j’ai appelé des “formes”, et je gage que Matisse le savait parfaitement ; appeler cela des citrons, c’est une petite plaisanterie, pour taquiner la tradition mimétique. Pour le redire, Matisse peint des “formes”, des pures formes. Et on serait tenté de dire que taches noires et rouge sont des “pures formes” de même. Dans un ordre décroissant d’éloignement de la mimesis, nous avons donc : pichet et gobelet, fauteuil, “formes” (dont les dénommés citrons). On pourrait très bien dire que les quatre formes noires font partie de la décoration de la nappe. Mais, encore une fois, on ne sait pas s’il s’agit d’une nappe ; on ne sait de quoi il s’agit. Mais cette sorte de bord au premier plan, qui fait penser à celui d’une table, et vu ce qui est posé dessus, et de mimétique, on est tout même conduit à penser qu’il s’agit d’une nappe. Soit. Maintenant, en quoi la “disposition” des formes jaunes diffère-t-elle de celle des formes noires ? Les deux formes jaunes sont inversées l’une à l’autre, tandis que les formes noires semblent plus régulières. “Et alors ?”, pourrait-on interjecter. Oui, “et alors ?”. Et que dire de la forme rouge ? On remarque qu’elle est dotée d’une petite incise noire, presque en forme de cœur naïf. Cette forme rouge n’est certainement pas un citron rouge (!), cela, je crois, n’existe pas. Et c’est donc le mystère final du tableau.

 

 

Léon Mychkine

écrivain, critique d’art, membre de l’AICA, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant

 

 


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