Une recette de Céline Cléron : Assemblage raffiné, pointe de readymade, sauce native, tamis d’humour

Précaution d’usage : Que voulons-nous indiquer, en insérant dans le titre l’expression “readymade” ? Avant de répondre, prenons cette première phrase, extraite d’un texte écrit par notre artiste :         

La pratique de Céline Cléron est régie par un principe de métamorphose qui s’énonce dans le dessin et la sculpture par le détournement et l’assemblage d’objets hétéroclites. (La suite ici)           

Évidemment, les cinq derniers mots font résonner l’appellation readymade ; car assembler des objets détournés de leur usage, c’est, ceteris paribus, l’exacte définition du readymade. Mais attention, Cléron ne donne pas que dans le readymade, en rappelant, par exemple, que Duchamp n’a jamais dit que les readymade étaient des œuvres d’art, et, surtout, qu’ils étaient anti-esthétiques (il le redira en 1961) ; mais, pis encore, en 1964 voilà t’y pas qu’il dit :       

Le danger, c’est de se retrouver avec vingt mille readymades par an. Le risque serait de se laisser séduire par le goût, par des objets « satisfaisants ». On pourrait se laisser prendre à l’idée du readymade et redevenir artiste. Un artiste « satisfaisant », en collectionnant toujours plus. Ce qui m’a donné l’idée de définir l’art comme une drogue addictive. Et grâce au readymade, j’ai pu éviter cela. […] C’est pourquoi, avec les readymades, j’ai évité cet écueil en ne les choisissant pas trop souvent. Il n’y en a que dix dans toute ma vie. J’aurais pu me laisser complètement prendre à cette idée. (Marcel Duchamp: The Afternoon Interviews, Calvin Tomkins, Badlands Unlimited, 2013) 

Ce que ne pouvait prévoir Duchamp, c’est qu’avec le readymade, il laissait un héritage qui laissait un champ, comme on dit en anglais, open-ended. À charge pour les générations futures, sans que Duchamp n’y soit pour quoi que ce soit, de trouver une manière d’accommoder ce qui pouvait tout aussi bien se refermer sur l’aventurier dans son aire, telle la fleur carnivore sur l’imprudent coléoptère ; ou bien réussir à faire fructifier telle nouvelle objectalité… Assurément, comme en d’autres domaines, beaucoup d’appelés, peu d’élues (ou d’élus, OK). Autrement dit, et c’est encore confirmé, le reaydmade, pour Duchamp, est le contraire d’une œuvre d’art, œuvre d’art dont la poursuite, comme il le dit, est une drogue, ce qui est fort peu amène pour les artistes, mais nous pardonnons Marcel. Mais encore une fois, comme cela arrive, la créature a échappé à son créateur, et il fallut bien que des artistes vinssent s’occuper dudit et le transforme en… œuvre d’art ! (Blasphème !) Et, il est vrai que fort peu ont réussi à ce jeu d’équilibriste. Les noms se comptent sur les dix doigts (quelques orteils en renfort peut-être…). Enfin, pardon pour ce préliminaire, mais l’expression “readymade” est tellement chargée qu’il était nécessaire de la désamorcer (ce qui sinon peut vous péter à la …). Nous pensons que cela vient d’être effectué. Rapprochons-nous maintenant de quelques objets d’art. Commençons avec une œuvre teintée d’humour, et rappelons que l’humour, en art contemporain, est très rare, il s’agit, 1) d’en être doté, et 2) de savoir présenter des œuvres qui activeront à tout le moins les zygomatiques mentaux.  

Céline Cléron, “La mort du petit cheval”, 2013, Cheval d’arçon (acier, fonte, cuir, bois, 110 x 95 x 50 cm. Collection privée. Courtesy Galerie Papillon, Paris. Photo : Éric Simon

Ici un cheval d’arçons des années… 60 ? Le titre renvoie à un livre d’Hervé Bazin (jamais lu de ma vie). Ici, comme souvent, Cléron métonymise, en l’occurrence l’accessoire de gymnastique. Il est bien évident qu’un cheval d’arçons (ancienne appellation) ne peut mourir, puisqu’il n’a jamais été vivant… Rappel : La métonymie (meta onoma, litt. au-delà du nom), en terme littéraire, c’est une figure d’expression par laquelle on désigne une entité conceptuelle au moyen d’un terme qui, en langue, en signifie ou en pointe une autre (CNRTL). Ainsi le lion symbolise la force. C’est une figure  métonymique. Il n’empêche qu’un éléphant est bien plus fort qu’un lion, et même l’autruche qui, d’un coup de pied, avec ses griffes terribles, peut ouvrir le ventre d’un lion façon zip (véridique). Si le cheval d’arçons n’avait pas trois pieds cassés, nous ne pourrions projeter le moindre hippomorphisme, puisque les chevaux sont dotés d’articulation. Notez qu’il n’y a pas de tête non plus. Toujours est-il que le petit cheval d’arçons est “mort”, parce qu’il est cassé, et puis c’est tout. (Arçon : Armature de la selle, formée de deux arcades, le pommeau et le troussequin, reliées entre elles.) La métonymie, chez Cléron, tient donc dans la distance entre titrage et objet, car il y a évidemment une distance entre mot et signification ; mais une distance après tout tout à fait classique que l’on trouve entre symbole et chose.

Incise. Quand le Président de la République prend la parole, il incarne la France, mais la France, ce n’est pas lui ; la France ce sont des siècles d’Histoire. Il serait absurde qu’un tel ensemble spatio-temporel soit symbolisé en une personne mortelle. Bien plutôt, le Président de la République incarne l’État, dans tel moment historique. Pourtant, “prendre” la personne pour le pays, c’est bien ce à quoi nous avons, linguistiquement, recours, et les exemples ne manquent pas, bien entendu. Sinon la métonymie serait morte depuis longtemps. Ainsi, en quelque sorte, Cléron redonne à la métonymie toute son étrangeté.

C’est parmi les figures de style ou tropes, d’où nous vient le verbe  : trouver, que ce nom se trouve en effet. Ce nom, c’est la métonymie(Lacan, Écrits, Éditions du Seuil, 1966)

Céline Cléron, “Rince-doigts”, 2004, aquarelle, feutre, sur rince-doigts, 16 x 13 cm

Avec cette petite aquarelle, nous avons pris du vent dans les voiles et sommes déjà loin de Marcel — le lecteur doit bien se le mettre tel martel en tête, comme ici :

Céline Cléron, “Fondations”, 2011, bronze, bois, 21 x 36 x 14 cm. Collection privée. Courtesy Galerie Papillon, Paris. Céline Cléron © Adagp

Le béotien ne verra ici que ce que la légende indique : des clous de bronze et du bois. Mais c’est sans compter sur les gros plans, inventé par Dieu le huitième jour, avec les bigoudis (bigotèreelle « petit bourrelet destiné à rouler la moustache pour la faire friser », attesté dep. 1649 et empr. à l’esp. bigotera « id. », dér. de bigote « moustache », corresp. du port. bigode et peut-être issu de l’a.h. all. bî gote « par Dieu ». [!]) [CNRTL] : 

Alors là, nous sommes dans un endroit où se télescope encore la métonymie, mais pas seulement. Pris à la lettre, et de visu, nous avons des éléments qui semblent bien être des clous fichés dans un morceau de bois dont l’air antique et altéré ne fait guère de doute. Mais avec ce gros plan, nous constatons que ce qu’il faut bien appeler des clous, sont coiffés de chapiteaux, dont le premier à gauche est de type ionique ! (En fin d’article un rappel scolaire). Voilà donc les clous devenus colonnes, bien amochées et plus ou moins enfoncées, façon sable mouvant, dans un sol de fondation maintenant poreux et friable (quelque chose comme cela). Nous sommes au delà de la métonymie, et plutôt maintenant dans ce qu’on appelle un « récit-cadre », ou « récit-enchâssant » : dans l’apparent “récit” perceptuel (des clous enfoncés dans du bois), en surgit un autre, qui nous parle d’un temple vestigial (et d’aucuns y verront encore d’autres choses…). Cela a l’air tout bête, mais c’est très fort. Le récit-enchâssé, en littérature, ce sont les Mille et Une Nuit, ou encore Le Manuscrit trouvé à Saragosse, p.ex.; il y a une continuité mais aussi une dynamique — on tourne les pages, on passe à autre chose —, tandis que le récit-cadre en art plastique c’est : la même perspective (nous voyons en perspective) nous en donne deux…! Voire trois. 

Regardant le portfolio récent transmis par l’artiste, je constate que je “rentre” de plus en plus dans le propos, c’est-à-dire que j’ai l’embarras du choix pour continuer maintenant cet article. L’embarras du choix. Étrange expression, ou bien mal nommée, car ce n’est pas embarrassant, puisqu’il s’agit de richesse. Lançons-nous !, tel un boulet :

Céline Cléron, “Amorti #1”, 2022, boulet de canon ancien, métal, plumes, cordelettes, 60 x 56 x 56 cm. Courtesy Galerie Papillon, Paris. Photo : Grégory Copitet

Là encore (comme souvent ?), c’est l’enchâssement. Léger, lourd, jeu, guerre, inoffensif, mortel. Quel jeu de raquette plus gracieux que le badminton, avec son « volant » si léger et relativement imprévisible ; surtout si sa « jupe » est de plumes. Imprévisible est le “swing” du badiste de haut niveau, tandis que, ma foi, face à un canon, on se doute que la trajectoire du boulet, justement, ne va pas tomber en amorti ; notez que ce pourrait être drôle (façon Monty Python).

Dans son livre célèbre, De la Guerre (1832) Carl von Clausewitz, à la question qu’il pose « Qu’est-ce que la guerre » (Chapitre 1), propose une série de réponses numérotées. Les n°20 et 21 énoncent ces phrases terribles :

20. Il ne manque donc plus que le hasard pour faire de la guerre un jeu, or c’est dans la guerre qu’il est le plus présent. 

21. Comme par sa nature objective, la guerre devient aussi un jeu par sa nature subjective.

Je passe l’argumentaire pour chacune, car, à vrai dire, ces deux phrases suffisent. Après tout, ne parle-t-on pas, à la fin d’un conflit guerrier, de « victoire », de « vainqueur », de « défaite », etc.? Mais bien sûr que d’aucuns diront : « La guerre, c’est pas bien » ; mais enfin, il faut rappeler que si la guerre peut être ignoble, atroce, barbare, il y a aussi ce que l’on appelle des « guerres justes » (la notion a été pensée et théorisée par le philosophe Michael Walzer, en 1977). Une guerre juste ne rend pas la guerre moins sanglante, mais elle peut être comprise comme nécessaire. Cependant, nous nous en tiendrons là, car nous ne sommes pas en train de rédiger un article sur la justice ou l’injustice des guerres. 

Céline Cléron, “Voie Off #1”, 2021, bois, 300 x 100 x 5 cm. Courtesy Galerie Papillon, Paris. Photo : Sarah Duby

Il y a trois “Voie off”. Celle-ci-dessus est la première. Dans le nouveau Portfolio (je ne sais pas s’il est déjà en ligne) de notre artiste, tout est légendé ; mais trop, à mon avis, car il faut bien laisser au lecteur, me semble-t-il, un espace d’imaginaire propre. Ainsi pour “Voie off”, il est indiqué que l’on « reprend le motif de l’aiguillage ferroviaire, évoquant la bifurcation […] »  C’est malin !, pour ma part, je ne voyais qu’une échelle qui bifurquait. Et pourquoi ? Eh bien, parce qu’une échelle se dresse ; cependant qu’un rail de chemin de fer, à la verticale, cela n’existe pas, comme dirait Desnos. Tandis qu’une échelle qui bifurque, cela existe. La preuve ! “Monter tout droit”, “monter et bifurquer”, ça m’allait. Évoquer la voie ferrée tend à renforcer la “méthode” métonymique chez Cléron, mais je crois que là, ça fonctionne moins bien, parce que justement, si l’on pose à plat l’échelle, nous penserons à une voie ferrée et un début d’aiguillage. Du coup, nous ne sommes plus transportés dans la métonymie — comme via les clous à chapiteaux —, et donc dans le différent radical, mais dans la “copie” : à plat, au mur, les deux se ressemblent, ou, à tout le moins, évoquent ce qui est doublement indiqué. Autrement dit, l’échelle qui bifurque n’est pas un objet métonymique, c’est un pur objet ; ce qui est déjà pas mal (là où d’autres artistes produisent des non-objets, des non-peintures, des non-photographies, comme ici).

Et voilà pourquoi il ne faut peut-être pas trop en dire dans une légende… De fait, cette échelle, c’est  (aussi) un readymade, mais un readymade “supérieur”. Nous repassons par là, car Cléron y est elle-même venue, via cet hommage : 

Céline Cléron, “L.H.U.T.A.V.T.T. (objet de réflexion)”, 2024, roue de bicyclette, réflecteurs, tabouret en bois, métal, 150 x 64 x 41 cm. Courtesy Galerie Papillon, Paris. Photo : Valérie Servant

Et voilà comment on fait un petit clin d’œil artistique à un objet taxonomique hors œuvre d’art (déjà  dit plus haut, suivez un peu). Mais ici, la légende en dit davantage que le “fait”, car ferions-nous la fine bouche en soulignant que rien n’indique ici une chute ?… Mais justement, à-propos de chute, terminons en beauté :

Céline Cléron, “Une minute de latitude”, 2014, bois (noyer, palissandre), coton, métal, 300 x 357 x 50 cm.  Vue d’exposition « L’Impermanence », Fondation Fernet-Branca, Saint-Louis, 27 mai – 30 septembre 2018. Courtesy Galerie Papillon, Paris. Céline Cléron © Adagp

Nous le savons, les caravelles sont joueuses. Nous ne nous demanderons pas comment celle-ci a fait pour se retrouver en haut d’un toboggan, mais il peut-être prendre l’action à l’envers : c’est une très forte houle qui a littéralement propulsé en hauteur le navire — après tout, les ouragans font bien voler les bateaux jusque sur les maisons ! Ici, pas de panique ; la caravelle est en bonne position pour glisser vers la mer. Mais qui va donner l’impulsion ? Je suggère que tout l’équipage se mette à la proue, et cela devrait suffire. Après, cela va-t-il prendre une minute de latitude pour se décider ? (« Degré de latitude », « toute latitude pour agir »… Captez-vous ?)

 

Note finale sur le readymade. Pour bien départager entre le père du readymade, Marcel himself, et tous les autres qui s’en sont et s’en seront inspirés, traçons une démarcation bien précise en ce qui concerne Duchamp et Cléron, avec cette citation de Marcel, au cours d’entretiens déjà signalé plus haut : 

CT : Pour vous, le hasard est une expression rationnelle du fait d’échapper au contrôle de votre esprit.

MD : Absolument. Et, chose intéressante, la base du ready-made, voyez-vous, en quelque sorte. 

CT: In your mind, chance is a rational expression of avoiding the control of your mind.
MD: Absolutely. And interestingly, the basis of the readymade, you see, in a way.

Il n’y a pas de hasard chez Cléron. L’un des premiers readymade jailli dans l’esprit de Duchamp, c’est le fameux porte-manteaux qui traînait par terre, dans son atelier, et contre lequel il ne cessait de buter. Il a fini par le clouer au sol, et rebaptisé “Trébuchet”. Or évidemment, un trébuchet, s’il possède deux significations, n’a aucun rapport avec le verbe auquel on pense… 

Chapiteaux rappel:

 

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