Une terrible photographie de Lewis Wickes Hine (Marx et les enfants)

On ne sait pas si un jour on rendra justice aux milliers d’enfants qui ont été exploités biologiquement par le Système Industriel Capitaliste européano-américain, et probablement que cela n’arrivera jamais ; mais ce que l’on peut faire, c’est penser à eux, trouver des témoignages, les faire lire et montrer les images qui restent. Et ces quelques lignes du Capital de Karl Marx peuvent nous servir :

« Nous avons jusqu’à présent examiné cette pulsion de pro­longation de la journée de travail, cette fringale bestiale de surtravail, dans un secteur où les énormes excès commis (qui, selon un économiste bourgeois anglais, ne le cèdent en rien aux exactions auxquelles se livrèrent les Espagnols contre les Peaux-Rouges d’Amérique) ont finalement apposé au capital les chaines de la règlementation légale. Jetons maintenant un regard sur quelques branches de production où l’épuisement littéral de la force de travail était hier encore, ou est encore aujourd’hui, libre de toute entrave :

“Monsieur Broughton, county magistrale de son état, a déclaré, alors qu’il présidait un meeting dans la salle municipale de Notting­ham , le 14 j anvier 1860, qu’il régnait parmi la fraction de la population de cette ville occupée à la fabrication de dentelles, un degré de souffrance et de dénuement inconnu du reste du monde civilisé… À 2, 3, 4 heures du matin, des enfants de 9 à 10 ans sont arrachés à leurs lits de misère et forcés, uniquement pour survivre, de travailler jusqu’à 10, 11 heures du soir ou minuit, cependant que leurs membres dépérissent, que leur silhouette se recroqueville, que leurs traits s’altèrent et que toute leur apparence humaine se fige en une torpeur de pierre dont la simple vue est terrifiante. Nous ne sommes pas surpris que Monsieur Mallett et d’autres fabricants soient intervenus pour protester contre toute espèce de discussion… Le système comme l’a décrit le Rév. Montagu Valpy, est un système d’ escla­vage sans bornes, d’esclavage du point de vue social, physique, moral et intellectuel… Que penser d’une ville qui tient un meeting public pour exiger que le temps de travail des hommes soit réduit à 18 heures par jour ! Nous prononçons de beaux discours contre les planteurs de Virginie et de Caroline. Pourtant leurs marchés de négriers, et toutes les horreurs du fouet et du trafic de chair humaine, sont-ils plus horribles que cette lente tuerie qu’on pra­tique sur des humains a fin que soient fabriqués des voiles et des cols pour le plus grand bien des capitalistes”.

Au cours des vingt-deux dernières années, la poterie du Stafford­shire a fait l’objet de trois enquêtes parlementaires. Les résultats en sont consignés dans le rapport de Monsieur Seriven adressé en 1841 aux ‘Children’s Employment Commissioners’, dans le rapport du Dr Greenhow, publié en 1860 sur l’ordre du responsable médical du Privy Council (‘Public Health’, 3rd  Report l), enfin dans le rapport de Monsieur Longe, de 1863, publié dans le ‘First Report of the Children’s Employ­ment Commission’) du 13 juin 1863. Pour le but qui est le mien ici, il suffit d’extraire des rapports de 1860 et 1863 quelques témoignages des enfants exploités eux-mêmes. De la situation des enfants on pourra tirer des conclusions sur la situation des adultes, particulièrement celle des jeunes filles et des femmes, et ceci dans une branche industrielle à côté de laquelle le tissage du coton et les autres travaux comparables apparaissent comme un travail agréable et sain. Wilhelm Wood, 9 ans “avait 7 ans et 10 mois quand il a commencé à travailler”. Il portait la marchandise déjà moulée dans le séchoir et rapportait ensuite le moule vide (‘he ran moulds’), et ce depuis le début. Il vient tous les jours de la semaine à 6 heures du matin et s’arrête environ à 9 heures du soir. (“Je travaille tous les jours de la semaine jusqu’à 9 heures du soir. Par exemple pendant les 7 ou 8 dernières semaines”. Soit un travail de 15 heures par jour pour un enfant de 7 ans. J. Murray, 12 ans, nous dit :“ Je porte les moules et je tourne la roue (‘I run moulds and turn jigger’). J’arrive à 6 heures, quelquefois à 4 heures du matin. J’ai travaillé toute la nuit passée jusqu’à ce matin 6 heures. Je ne me suis pas couché depuis la nuit dernière. En plus de moi, il y a 8 ou 9 garçons qui ont travaillé toute la nuit passée. Tous, sauf un, sont revenus ce matin. Je touche 3 shillings 6 pences par semaine. Je ne touche pas davantage quand j e tra­vaille toute la nuit. La semaine dernière, j ‘ai travaillé deux fois toute la nuit.” Fernyhough, un garçon de 10 ans :“Je n ‘ ai pas toujours une heure complète pour le repas de midi ; souvent je n’ai qu’une demi-heure ; les jeudi, vendredi et samedi”. Le Dr Greenhow déclare que l’espérance de vie dans les districts potiers de Stoke-upon-Trent et Wolstanton est excep­tionnellement courte. Bien que dans le district de Stoke il n’y ait que 36,6 % et dans celui de Wolstanton 30,4 % de la population mâle de plus de 20 ans qui soit occupée dans les poteries, plus de la moitié des décès causés par les maladies de poitrine chez les hommes de cette catégorie concerne les potiers du premier district et environ 2 /6 ceux du deuxième. Le Dr Booth­ royd , médecin généraliste à Hanley dit :“ Chaque génération nouvelle de potiers est plus naine et plus déficiente que la précédente.”. Un autre médecin, Monsieur MacBean, déclare encore ceci :“ Depuis 25 ans que j’exerce chez les potiers, la dégénérescence frappante de cette classe s’est manifestée par une diminution accélérée de la taille et du poids.”»

Lewis Wickes Hine, “Breaker Boys in a Pennsylvania Coal Mine”, 1911, gelatin silver print, 11.3 × 16.6 cm, Art Institute of Chicago

Pourquoi est-elle terrible, cette photographie ? Il suffit de la regarder, déjà. Ces petits corps d’enfants, surtout le premier en haut à droite, qui semble si jeune. Que font-ils ? Ils séparent à la main les morceaux de charbon, « Au fur et à mesure que le charbon descendait sur le tapis roulant, ils le brisaient en morceaux de taille ordinaire et séparaient également les éléments tels que pierres, argile et terre. Les garçons étaient généralement âgés de 8 à 12 ans, mais parfois ils n’avaient que 5 ou 6 ans. Les démolisseurs travaillaient 10 heures par jour, 6 jours par semaine » (State Cultural Society of Iowa). Vous imaginez votre enfant de 5 ans, ici, assis, à travailler ainsi pendant 1O heures ? C’est tellement épouvantable que c’est à peine croyable que cela ait existé. Donc, voilà déjà un peu de terrible. Mais ce qui l’est davantage, ce sont ces jeunes garçons plus âgés, debouts derrière les petites mains, qui surveillent. On dirait de véritables gardes-chiourme, expression à l’origine qualifiant les surveillants de bagnards ou de galériens. Il s’agit bien de cela ; les surveiller. Et l’on se demande à quoi sert cette barre à mine dans la main du garçon ? À piquer le premier qui s’endort, qui ralentit ? Et, notez bien, les citations de Marx datent des années 1860, et ici nous sommes en 1911. Rien de changé en cinquante ans.

 

Léon Mychkine

 

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