Y a-t-il un “art écologique” ?

Pour Greta Thunberg

Des conférences, des livres, des articles et autres moyens de diffusions se mettent à la tâche pour faire cogiter les jeunes et vieilles têtes sur ce sujet. Sur Facebook, on peut voir un appel à projets, lancé par l’association COAL : « L’association COAL, art et écologie a été créée en France en 2008 par des professionnels de l’art contemporain, de l’écologie et de la recherche dans le but de favoriser l’émergence d’une culture de l’écologie ». Du 8 au 13 avril dernier a eu lieu la 5e édition des événement organisés par cette association. L’un des cofondateurs de COAL, Loïc Fel, Docteur en Philosophie, a donné une conférence titrée : “Le développement durable au prisme de la créativité, l’interdisciplinarité pour penser la gestion des ressources”. Participait à cette conférence, M. Sylvain Rotillon, “chef de la mission gouvernance et environnement, science et société, du Ministère de la transition écologique et solidaire”.

D’un point de vue philosophique, il y a déjà à penser avec ces associations de mots. Prenons le couple “art-écologie”. Nous avons un problème, parce que l’on se demande quelle est la quantification existentielle, comme on dit en Logique, du terme “écologie”. Pour le terme “art”, la question de la quantification existentielle ne se pose pas, parce que l’art existe, enfin, les arts existent ; c’est un fait. En logique, on pourrait écrire donc :

x Pa (x) pour Il existe (symbolisé par ∃) un objet x ayant la propriété Pa (pour Propriété artistique).

Il est hors de doute que, dans le monde, on trouvera un objet x qui a cette propriété artistique. Le problème surgit quand on essaie de formuler la même équation avec la Propriété écologique (Pe). Existe-t-il un objet x qui aurait cette Propriété ? D’un point de vue élargi, l’art existe universellement, il est quasiment partout représenté, semble-t-il, si tant est qu’une seule personne en produise, ou choisisse d’en montrer. Maintenant, posons-nous la question : Où est attestée l’existence de l’écologie ? Si l’on dit que l’écologie consiste dans le tri des déchets, alors nous sommes loin du compte. Si l’on parle, comme y invitait en avril dernier, l’association COAL, de “développement durable”, là encore, on sera en droit de demander des preuves existentielles de ce développement durable. Où sont-elles ? S’il existe, en France, quelque chose comme l’écologie et le développement durable, alors on doit supposer que, conséquemment, il existe des Territoires Sains ; ce qui rejoindrait alors l’article 1 de la Charte de l’Environnement, validée en 2004 par le Conseil Constitutionnel, et qui stipule ceci : « Chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé. » La question qui vient de suite, c’est : Où, en France, trouve-t-on un tel type environnement ?

J’ai indiqué la présence de M. Sylvain Rotillon, au côté de M. Fel durant sa conférence ? Que fait M. Rotillon ? En cherchant sur l’Internet, on trouve l’existence d’un Commissariat général au développement durable (CGDD). Voici le début de l’introduction sur le site de l’activité de ce Commissariat :

« Mis en place en 2008, le commissariat général au développement durable (CGDD) éclaire et alimente, par la production de données et de connaissances, l’action du ministère sur l’ensemble de ses champs de compétences. Il produit l’information statistique, est en relation avec le monde académique et mobilise la recherche et les travaux de prospective au service des politiques publiques. Il élabore et diffuse de nombreuses publications, dans deux grandes familles de collection : Datalab, pour faire état des connaissances à un instant donné (données et chiffres-clés) et Théma, pour rendre compte de travaux d’études et d’expertise. Pour faciliter la mise en œuvre des politiques de transition, il propose des outils d’intervention publique innovants.» Nous sommes heureux d’apprendre qu’il existe une instance qui est capable d’éclairer les pouvoirs publics, et de produire des données et de la connaissance. C’est tout à fait louable. Mais qu’en fait-on ? Que font les pouvoirs publics de cet amoncellement de données, depuis des années ? Je ne le sais pas. Mais peut-être suis-je mal renseigné, ou pas assez curieux… Cependant, en cliquant sur les différents services qui relèvent de l’autorité du CGDD (indiqués ci-dessus en orange et donc en hyperliens), on apprend plein de choses. Par exemple : « Les transports, avec 137 millions de tonnes équivalent CO2, restent le secteur qui contribue le plus aux émissions nationales de GES (31% du total), une contribution relative plus forte qu’en 1990 (23%). La SNBC [i.e., Stratégie nationale bas-carbone] prévoit pour l’ensemble des secteurs d’atteindre en 2050 la neutralité carbone (les émissions nationales de gaz à effet de serre devront être inférieures aux quantités de gaz à effet de serre absorbées par les milieux naturelsgérés par l’homme et à celles capturées par des procédés industriels). À cet horizon, il est prévu que le secteur des transports n’émette plus aucun GES (hors transport aérien). En 2018, après trois années consécutives de hausse, les émissions de gaz à effet de serre (GES) du secteur des transports diminuent de 1,6% par rapport à 2017. » Je viens de citer un rapport trouvable ici. On y trouve aussi un petit tableau très instructif, que voici :

Schéma issu du document “Les comptes des transports en 2018 – 56e rapport de la Commission des comptes des transports de la Nation”

Quand on lit donc, qu’en France, en 2018, nous avons émis 445 Millions de tonnes de GES (Gaz à Effets de Serre), et que nous visons la “neutralité carbone” à l’horizon 2050, et qui consiste à passer sous la barre des 100 MT,  et que « les transports, avec 137 millions de tonnes équivalent CO2, restent le secteur qui contribue le plus aux émissions nationales de GES (31% du total) », on peut se poser la question : Comment allons-nous faire ? Mais cette question est vite submergée et noyée sous le chiffre ahurissant de la quantité mondiale de GES émise en 2017 : 36,8 milliards de tonnes de dioxyde de carbone (CO2). Le site Planétoscope, remarquable par sa documentation et ses statistiques effrayantes, nous apprend que « chaque seconde dans le monde, plus de 1 million de kilos de CO2 sont émis dans l’atmosphère. Cela représentait, en 2017, des émissions de 36,8 milliards de tonnes de dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère, plus qu’en 2016, 2015 et 2014. Le taux de concentration de CO2 dans l’atmosphère a lui aussi atteint un record avec 405,5 ppm (2017). » Rappelons que l’abréviation ppm représente une Unité symbolisant ceci :

1 partie pour million (10-6). Par exemple, 1 ppm = 1 mg par kg ou 1 gramme par tonne ou 1 ml par m3.

Donc, si je comprends bien, ce qui n’est pas sûr dès qu’il s’agit de chiffres, dans un milligramme d’air on trouve 405,5 particules de CO2… Et il faut bien avoir à l’esprit que cette concentration infernale de CO2 ne cesse d’augmenter à l’échelle mondiale ! Une fois que nous avons tentés de débrouiller l’un des aspects d’un des cercles de l’enfer sur Terre que nous avons engendré, on se demande combien de rapports et de statistiques faut-il encore produire pour agir ? Combien de colloques, de réunions, de bla bla faudra-t-il encore inventer pour ne rien faire ? Car il ne s’agit plus de parler, de colloquer, de rapporter, d’échanger, mais bien d’agir. Agir, est-ce à quoi nous invitait l’association GOAL en avril dernier ? Voici le programme qui était annoncé :

« Cette année, l’Université de la Paix portera sur l’urgence climatique et les actions qui doivent être prises dès aujourd’hui pour lutter contre le dérèglement climatique et mettre en œuvre des transitions sans précédent dans tous les aspects de la société. Pendant 6 jours, elle sera l’occasion pour les étudiants et chercheurs de 150 nationalités qui vivent sur le campus et le grand public de débattre et de confronter leurs points de vue avec l’aide de chercheurs, d’universitaires et de hautes personnalités. Comment enclencher un changement radical de nos modes de vie ? Comment rétablir un équilibre aujourd’hui gravement compromis et garantir l’accès aux ressources naturelles pour les générations futures ? Comment changer nos modes de consommation afin de préserver les écosystèmes et réduire les déchets ? Tels sont les enjeux de cette nouvelle édition. »

Une fois revenus à la réalité, quand nous sommes invités à venir écouter des personnes, certainement mues par les meilleures intentions, nous parler d’art, d’écologie, et de développement durable, on se demande combien de temps faudra-t-il pour que la Réalité du Monde rencontre la nôtre, faite de communication, de bonnes intentions, et de préconisations, mais, surtout, d’aveuglement ?

Quant à l’art et l’écologie, je crois très profondément que nous n’en sommes pas encore là. Pourquoi ? Parce que l’écologie n’existe pas ; et elle n’aura plus lieu d’exister. Il faudra trouver un autre terme. Aucun artiste, ni personne d’autre d’ailleurs, ne peut comprendre les fameux “enjeux” qu’il faudra relever une fois que les catastrophes multi-factorielles vont vraiment commencer à détruire notre mode d’existence qui, pour le moment, va bien (il suffit de manger bio, de trier ses déchets, de prendre les transports en commun, de pratiquer le covoiturage. Jusque là, ça va encore…). Mais, sachant que nous sommes aussi actuellement témoins et acteurs de la Sixième Extinction de Masse, il est bien probable que le premier “enjeu” sera notre propre survie, collective et individuelle. Autrement dit, associer encore l’art et l’écologie-fantôme dans la situation dans laquelle nous nous trouvons, qui ne cesse de se dégrader dans des vitesses et des proportions qui vont devenir apocalyptiques, comme on dit : ce n’est pas le sujet ; et si cela continue, cela va devenir indécent ou ridicule, au choix. Mais, au fait, en quoi consiste l’appel à projets lancé par COAL ? :

« En 2019, pour sa dixième édition, le Prix COAL s’associe à la Plateforme sur les déplacements liés aux catastrophes et à DÉPLACEMENTS : Voyages incertains, pour faire face à un sujet fondamental : celui des déplacements liés aux catastrophes et aux changements climatiques. Depuis 2009, on estime que, chaque seconde, une personne est déplacée suite à une catastrophe soudaine. Les sécheresses, les inondations, les tremblements de terre et les tsunamis ont laissé de nombreuses victimes sans abri, sans eau potable ni produits de première nécessité. En même temps, des changements plus lents tels que la désertification, la dégradation des sols et l’élévation du niveau de la mer obligent de plus en plus de personnes à quitter leurs foyers. De manière générale, les causes environnementales sont dorénavant intrinsèquement liées à l’ensemble des facteurs politiques, économiques et sociales à l’origine des migrations. Nous devons faire face à cette “épreuve commune à tous : l’épreuve de se retrouver privés de terre. […] Nous découvrons plus ou moins obscurément que nous sommes tous en migration vers des territoires à redécouvrir et à réoccuper” (Bruno Latour, Où atterrir ?). » On notera  particulièrement le ton assez édulcoré de cet appel. En sus, il est intéressant de noter l’ordre des priorités. On mentionne d’abord les catastrophes naturelles, et, ensuite, celles qui semblent plus liées à l’activité humaine. Toujours est-il que ces dernières obligent beaucoup à quitter leurs “foyers” (sic, ils en ont plusieurs…). Vient le temps de la prise de conscience : Nous devons faire face à cette “épreuve commune à tous… et là, de citer Bruno Latour, qui doit sûrement trier ses déchets et faire du vélo. Et l’indécence pointe, ou se répand : « Nous découvrons plus ou moins obscurément que nous sommes tous en migration vers des territoires à redécouvrir et à réoccuper ». Non, nous ne sommes pas tous dans cette situation, celle par exemple d’embarquer sur un canot surchargé et de couler en pleine Méditerranée, ou bien d’être capturés par les Libyens et revendus comme esclaves, avec la bénédiction de l’Europe… ni d’avoir lutté contre l’incurie du gouvernement syrien en 2011 face à la sécheresse historique, qui aura mené le peuple à se soulever contre le régime, avec la répression que cela a engendré (200 000 morts et des millions de personnes déplacées). Dans ces situations, nous n’avons pas le loisir de redécouvrir des territoires… nous mourrons, nous errons, nous sommes perdus.

C’est donc sur ce motif particulièrement tragique que les artistes sont invités à travailler. Je ne sais pas lesquels vont oser proposer quoi que ce soit, mais cela ne manquera sûrement pas, la pornographie envahissant tous les domaines (à ce propos, justement, il y a un excellent article dans Libération du 30/08 sur l’art compassionnel, “Julian Hetzel, la comédie de l’art compassionnel”). Donc, candidats il y aura sûrement. Après tout, « dans le cadre de cette édition spéciale, le lauréat bénéficie d’une dotation de 10 000 euros allouée par la Fondation François Sommer. Il bénéficiera également d‘une visibilité internationale en lien avec DÉPLACEMENTS : Voyages incertains. »

Rappelons que le premier “but” de la Fondation François Sommer vise « l’utilisation respectueuse des ressources de la nature, une chasse raisonnée et le partage des richesses du patrimoine artistique et culturel .» On imagine donc que la chasse ne fait pas partie des changement radicaux à mener dans nos modes de vie… Quant à DÉPLACEMENTS : Voyages incertains, c’est une instance « créée en 2016 et issue de l’initiative Nansen et de la COP21, la Plateforme sur les déplacements liés aux catastrophes (PDD) [qui] vise à améliorer la protection des personnes déplacées dans un contexte de catastrophes et de changements climatiques. » Il est bien vrai que, comme nous pouvons le lire sur le site, « la France se mobilise pleinement sur les deux principaux défis de notre temps : les déplacements de population et le changement climatique ». À ce stade d’hypocrisie écœurante et de bons sentiments, on peut trouver que la coupe est pleine

Indécent, dites-vous ?

Léon Mychkine

PS : La photo en Une est celle de la ville de Lyon, durant un ““pic de pollution”“, en 2016…