365 façons de mourir ; dans les dessins de LMG Névrosplasticienne

Il n’y a apparemment plus de publicités sur le site pendant 30 jours, Google ayant constaté, par on sait quel tour de passe-passe, que je cliquais sur mes annonces, afin d’augmenter les revenus, ce qui est absolument faux. Je ne sais pas pourquoi ils portent une telle accusation, mais bon, je ne suis pas de taille face à l’Empire libertarien/orwellien de Google.


Je ne dis aujourd’hui que ce que je puis dire de mon vivant ; à la tombe le reste.

Chateaubriand, Congrès de Vérone. Guerre d’Espagne…

… car la valeur objective de la vie se présente de façon très incertaine, et il reste pour le moins douteux que cette vie soit préférable au non-être; même, si l’expérience et la réflexion ont voix au chapitre, le non-être devra gagner la partie. Si l’on frappait aux tombeaux et que l’on demandait aux morts s’ils voudraient revenir au jour, ils secoueraient la tête en signe de refus.

Schopenhauer, Métaphysique de la mort

 

LMG Névroplasticienne est une artiste, principalement dessinatrice et sculptrice. À celles et ceux qui se demanderaient ce que signifie le terme « névroplasticienne », LMG l’indique sur son site électronique (ici): « Névroplasticienne: terme inventé par LMG. n.f. 2011. Personne ayant pour médium d’expression artistique des techniques ou des supports matériels fondés sur ses propres névroses ou celles de son entourage. Personne recueillant les névroses d’inconnus pour en faire des créations. Habitude, nécessité, plaisir, goût bizarre pour l’utilisation des névroses comme base et stimulant de création. adj: Névroplastique : se dit d’une création conçue sur le principe du don contre don.» C’est l’un de ses projets de don contre-don qui m’occupe ici, et qui a donné lieu à la publication d’un livre, Fosse Commune, un ouvrage imposant (29,5 x 29,5 x 4,3 cm) de 400 pages, publié aux éditions Les âmes d’Atala, Lille. L’artiste présente le projet ainsi sur son site :   

Il y a un paradoxe certain de vouloir parler de soi quand on ne sera plus là pour savoir comment seront interprétés, reçus, nos mots. Il y faut certainement quelque peu de vanité. Qui se souviendra de nous quand nous ne serons plus ? Et qui se souvient de nous de notre vivant même, quand nous nous sommes perdus de vue ? Mais enfin, tel fut le défi lancé par LMG auprès de ses amis, proches, correspondants, etc. Le livre Fosse commune ne donne à voir que les dessins ; on ne sait pas ce que les membres de ce grand jeu macabre ont pu écrire le long des 365 épitaphes recueillies. C’est bien le paradoxe du titre, Épitaphes. Un épitaphe, littéralement, c’est une « inscription gravée sur un tombeau ». Le terme provient du latin “epitaphium”, dérivé du grec επιταφιος : « qui se célèbre sur un tombeau ». Ce que nous donne à voir LMG, ce sont alors des épitaphes qu’elle a bien reçus, du genre “ici repose…”, “ici gît…”, mais hypostasiés en dessins. On trouvera donc ici une infime sélection, qui, je l’espère, reflètera la grande diversité d’approche de cet éminent sujet. De fait, à feuilleter l’ouvrage, on se rend compte de la grande hétérogénéité du dessin chez LMG ; du plus abstrait au plus “réaliste”, par exemple :

LMG, “Épitaphe numéro 16, C.B, née le 1er juin 1959 à Rozay-en-Brie, Seine-et-Marne“, graphite, 30 x 30cm, 2011, Courtesy de l’artiste

Bien malin (adjectif douteux) qui pourrait détecter quoi que ce soit de thanatique ici.

Guère plus ici 

LMG, “Épitaphe numéro 26, J.F, née le 27 avril 1977 à Dieppe, Seine-Maritime”, graphite, 30 x 30 cm, 2011, Courtesy de l’artiste

Là, ça commence à devenir plus explicite :

LMG, “Épitaphe numéro 5, C.H, née le 12 juin 1957 à Annecy, Haute-Savoie”, graphite, 30 x 30cm, 2011, Courtesy de l’artiste

Bien sûr, le thème du crâne comme signe de la mort est un marronnier, vieux comme depuis qu’on a eu l’idée de le prendre comme synecdoque de la mort (mais pourquoi pas un tibia, un fémur ?), parce que le crâne, c’est le lieu de l’âme, enfin depuis l’Antiquité européenne ; ailleurs, qui sait ? Ce que j’aime bien, dans ce dessin, c’est qu’on a l’impression que l’homme télé va passer directement, en direct, dans la mort — n’avez-vous pas l’impression que dans son dos est fixée une antenne, vous savez comme sur ces petits postes de téléviseur que l’on pouvait emmener en vacances, ou bien quand il en existait encore dans le salon ? Ce crâne, c’est la mort qui l’attend ; voyez, elle se mimétise pour le faire entrer :

  

LMG, « Épitaphe numéro 77, E.S née le 16 janvier 1948 à Montbrison, Loire », graphite, 30 x 30cm, 2013

J’aime bien cette crevette. À mon avis, ES est un marin, ou bien un poissonnier, ou un passionné de crevettes (« c’est bon, les crevettes », comme disait Saint Matthieu, alias Ματθαῖος (Matthaios), transcrit de l’hébreux Mattai ou Mattay, abréviation de Mattithyahû (Mattith = don et Yâhû = YHWH — rien que ça !). Bon, cette petite crevette montante explorant le cerveau, ce merveilleux bijou que nous devrions tellement apprendre à choyer et à nourrir, dès le plus jeune âge… Mais c’est un autre sujet. J’ai une passion métaphysique pour le dessin. J’aime, c’est LMG, ce côté allusif, comme ici :

On se doute d’une allusion à la moëlle épinière, mais cet allusif est davantage alluvion. Mais la poésie est parfois rattrapée par la réalité, comme ici :

 

nerfs cervicaux l.m.p.

nervi cervicales (TA)

cervical nerves

Nerfs spinaux cervicaux.
Ils sont au nombre de huit, numérotés de C1 à C8. Chacun d’eux se divise en un rameau antérieur et un rameau postérieur. Les rameaux antérieurs donnent naissance au plexus cervical. Les rameaux postérieurs donnent naissance à un rameau médial et un rameau latéral à l’origine d’un rameau cutané postérieur ; ils fournissent également le nerf suboccipital, le grand nerf occipital et le troisième nerf occipital ; ils sont à l’origine de la constitution du plexus cervical postérieur. (Dictionnaire médical de l’Académie de Médecine, version 2022). 

Où l’on voit bien qu’en réalité, LMG ne dépicte pas la moëlle épinière, mais les nerfs cervicaux, si je ne m’abuse, Docteur !

Il ne faudrait pas croire que notre artiste est tendance minimale, elle peut se montrer très généreuse en signes picturaux, comme ici :

LMG, “Épitaphe numéro 90, S.M née le 10 juillet 1971 à Saint-Denis, Seine-Saint-Denis”, graphite, 30 x 30cm, 2013, Courtesy de l’artiste

Et là, tout un monde, comme on dit. Il y a, on peut le distinguer peut-être avec ce dessin, quelque chose de naïf et cru chez LMG. Ces gentilles figures animales, et, en même temps, cet étrange vortex central, qui semble… quoi ? en dehors ?, dedans ?, en mijotage ? bombardé dans l’Eden ? Rappelons que les animaux furent présents avant l’homme :

« Le soir se fit, le matin se fit, — quatrième jour. Dieu dit: “Que les eaux fourmillent d’une multitude animée, vivante; et que des oiseaux volent au dessus de ta terre, à travers l’espace des cieux.” Dieu créa les cétacés énormes, et tous les êtres animés qui se meuvent dans les eaux, où ils pullulèrent selon leurs espèces, puis tout ce qui vole au moyen d’ailes, selon son espèce; et Dieu considéra que c’était bien. Dieu les bénit en disant : ”Croissez et multipliez remplissez les eaux, habitants des mers oiseaux, multipliez sur la terre! » Le soir se fit, le matin se fit, — cinquième jour. Dieu dit : « Que la terre produise des êtres animés selon leurs espèces : bétail, reptiles, bêtes sauvages de chaque sorte. » Et cela s’accomplit. Dieu forma les bêtes sauvages selon leurs espèces, de même les animaux qui paissent, de même ceux qui rampent sur le sol. Et Dieu considéra que c’était bien. Dieu dit: “Faisons l’homme à notre image, à notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail ; enfin sur toute la terre, et sur tous les êtres qui s’y meuvent.” Dieu créa l’homme à son image ; c’est à l’image de Dieu qu’il le créa. Mâle et femelle furent créés à la fois.» (Bible du Rabbinat)

LMG, “Épitaphe numéro 84, T.O né le 10 juin 1966 à Zurich, Suisse”, graphite, 30 x 30cm, 2013, Courtesy de l’artiste

Voici (enfin), une idée assez précise de l’épitaphe reçu. Un suicide en forêt. L’idée, en soi, du suicide, est très belle, très noble, mais je ne fais pas référence au suicide d’adolescents, par exemple, qui sont épouvantables et tragiques ; je parle du suicide de la personne qui est mûre, qui a bien réfléchi, et qui ne voit pas d’autre solution. Décider de sa mort, c’est un rare privilège. Comme l’écrit Montaigne, dans ses fameux Essais :

« Il est incertain ou la mort nous attende attendons la par tout. La premeditation de la mort est premeditation de la liberté. Qui a apris a mourir il a desapris a seruir. Le scauoir mourir nous afranchit de toute subiection et contrainte.»

« La premeditation de la mort est premeditation de la liberté. » Montaigne, comme un samourai, exactement, se tient toujours prêt à mourir. Il n’a pas peur de la mort, ce serait ridicule, mais il sait qu’il va mourir, comme tout un chacun. Aussi, comme Épicure, puisqu’il ne peut rien savoir de la mort, que personne ne sait ce que “cela fait” d’être mort, si ce n’est de plonger dans le rien, pourquoi craindre ce que nous ne pouvons connaître ? Mais plus fort qu’Épicure, Montaigne nous dit cette phrase magnifique : “Qui a appris à mourir il a désappris à servir”. Apprendre à mourir, cela ne veut dire n’avoir peur de rien ni personne, surtout pas de celui qui voudrait vous transformer en serviteur. Le résultat, c’est la liberté (désapprendre à servir…).

Dans le genre provocateur, ce bon vieux Schopenhauer, adoré par Houellebecq (ce n’est guère étonnant, le même pessimiste nihiliste de Droite, excepté le succès — quand le philosophe faisait cours en même temps que Hegel, personne ne venait l’écouter…), invite au suicide, dans ces cas précis :

« Nous aboutissons jusqu’ici à la constatation suivante: si redoutée soit-elle, la mort ne saurait pourtant être réellement un mal. Souvent au contraire elle apparaît même comme un bien, comme un événement souhaité, on voit en elle une amie. Quiconque a vu son existence et ses aspirations se heurter à des obstacles insurmontables, quiconque souffre de maladies
inguérissables ou d’une peine inconsolable, a pour refuge ultime, et s’offrant le plus souvent spontanément à lui, le retour dans le sein de la nature, d’où il avait, comme tout le reste, émergé, séduit par l’espoir de conditions d’existence plus favorables que celles qu’il a effectivement rencontrées ; le même chemin lui reste toujours ouvert. Ce retour est la cessio bonorum du vivant. Pourtant il ne s’engage sur cette voie qu’après un combat physique ou moral — tellement chacun se refuse à revenir vers ce lieu, d’où il avait surgi si aisément et de si bon cœur, pour aller vers une existence qui offre tant de souffrances et si peu de joies. »

À feuilleter l’ouvrage d’LMG, on ne parvient pas à saisir un style, un enfermement — il y a bien des dessinatrices et dessinateurs contemporains qui font toujours les mêmes dessins, peu ou prou ; c’est lassant. Avec LMG, c’est l’inverse, on est toujours surpris ; voilà de l’insaisissable. C’est agréable, à tout le moins. Comme ici :

LMG, “Épitaphe numéro 103, E.D né le 5 août 1960 à Saint-Priest, Rhône”, graphite, 30 x 30cm, 2013, Courtesy de l’artiste

On remarquera peut-être une certaine note comique dans cette espèce d’homme habillé en squelette ou de squelette déguisé en homme. Perdu en boîte de nuit ? Il a dû prendre quelques coups dans le bassin et la colonne… Un pogo fatal ?

C’est amusant, on croit toujours qu’il y a un regard dans une “tête de mort”, tandis que, nous le savons bien, les orbites sont vides. Il s’agit sûrement là d’un des plus grands paradoxes iconologiques : comment ce qui est vide pourrait détenir un regard ? Comment le vide pourrait nous regarder ? Pouvoir de la “tête de mort”…

Dans la série drolatique, nous aimons bien celui-ci :

LMG, “Épitaphe numéro 217, K.L née le 12 avril 1977 à Aurillac, Cantal“, graphite, 30 x 30cm, 2013, Courtesy de l’artiste

Bon là !, à mon avis, il faut dire les choses : LMG a, dans ses relations, des extra-terrestres. Même eux sont mortels, la preuve, la dénommée K.L. a répondu… Apparemment, elle se voit mourir en dansant, en sautant de joie, dans un feu… Pourquoi pas ? Ce sera une mort chaude. On remarquera, au passage, que certaines extra-terrestres sont dotées seulement de huit doigts, écartés… Ça ne vous rappelle rien ? (Seriez-vous trop jeune ?)


La mort, bien entendu, est aussi liée au sexe, depuis la nuit des temps humanoïdes, et LMG nous le rappelle, en plusieurs occasions, notamment celle-ci :

LMG, “Épitaphe numéro 179, L.S née le 2 mars 1960 à Saint-Germain-en-Laye, Yvelines”, graphite, 30 x 30 cm, 2013, Courtesy de l’artiste

On se permettra de supposer que Laure mourra par le sexe, puisque adepte des orgies. Une mort comme une autre, mais en plus voluptueuse ? Pas sûr. Mourir par le sexe, c’est douloureux, AIDS, SIDA, syphilis, variole du singe, jaunisse du crabe, pneumonie du toucan, fièvre hémorragique du moustique… Ça ne donne pas envie.

Et pour monsieur, qu’est-ce que sera ?

LMG, , “Épitaphe numéro 242, P.B né le 26 août 1974 à Saint-Germain-en-Laye, Yvelines”, graphite, 30 x 30cm, 2014, Courtesy de l’artiste

Généralement, le phallus ailé n’est pas un signe mortifère, c’est plutôt le signe hyper-fertilisant de l’organe ; capable de se déplacer tel un Hermès foutrant à tout-va, comme jadis les vignerons romains processionnaient de grands phallus dans leurs vignes afin d’en assurer la meilleure récolte. 

Nous ne saurions que trop conseiller à la lectrice, au lecteur, de jeter un œil ici supplémentaire au site qui répertorie pour l’instant quelques Épitaphes, car le choix que j’ai effectué est bien partiel, et ne doit pas induire l’idée d’une “limite” à la palette graphique de LMG, bien au contraire ; la variété y est tout à fait impressionnante. 

 

Léon Mychkine

critique d’art, membre de l’AICA, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant

 


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