#1.2 Christiane Pooley, uno o más (via un moment frizien)

 

Christiane Pooley, “Woven Into Her Voice”, 2024, oil and acrylic on canvas, 165 x 140 cm 

Il est des artistes dont on ne se demande pas “pourquoi” ils peignent ainsi, mais cela arrive pour d’autres. Et il n’y a guère d’explication à ce fait. La touche, chez Pooley, est souvent augmentée. C’est-à-dire, en quelque sorte, que la brosse passant une fois ou deux ou plusieurs fois forme finalement une impression visuelle à la fois d’effets chromatiques superposés, mais il y a autre chose… otra causa. On a aussi l’impression que la profondeur, l’illusion perspectivale, est ramenée presque au même plan que tel ou tel autre, ainsi en va-t-il de ce ciel rose (?) surmonté d’un mont doré et le tout juste au dessus des trois personnages au travail. Que ramassent-elles ? Elles structurent le tableau. Si on les enlève, le voilà vide. Les trois sont l’amorce du narratif ; travail et paysage. Car il y a des histoires dans les tableaux poolyéens (liées même à sa biographie, au travail dans les champs, qu’elle a connue, en Araucanie, dans son Chili natal). Elles sont fragmentées — “tissé dans sa voix”, donne le titre. Fragment de ciel, de paysage, de mont. On pourrait aussi prendre ces parallélépipèdes et ces lignes pour des esquisses, des esquisses appuyées, ou encore des esquisses augmentées.    

Donc, la question, c’est toujours, “Comment peindre ?” Ça peut paraître simpliste comme question, mais c’est très complexe. Et c’est bien pourquoi cela prend des décennies pour apprendre soi-même à peindre. 

Certes, on peut peut-être, dans la touche, penser à celle de Bernard Frize, mais la grande différence (s’il n’y en avait qu’une) c’est que chez Frize nous sommes dans l’abstrait non-littéral. Kézaco ? Toute œuvre graphique est abstraite, car personne ne ressemble à un tableau ni à un dessin, etc. L’art figuratif est abstrait-littéral, l’art abstrait “pur” est non-littéral. L’art abstrait-non-littéral est anti-mimétique, il ne renvoie qu’à “lui-même”. Un tableau de Frize est abstrait non-littéral.

Bernard Frize, “Feux et Lacs n°7”, 2016, acrylic and resin on canvas, 40 x 60 cm, Sotheby’s

Quelques regards suffisent pour évoquer une familiarité (celle du brossage) mais cela s’arrête ici. À dire vrai (osé-je dire), la touche frizienne évoque davantage le pinceau que la brosse. Un détail ?

Bernard Frize, “Feux et Lacs n°7” [Détail]

C’est brossé. Mais comme nous pouvons le voir, Frize procède à ce que j’appellerais un “brossage ligné”, comme on dit d’un végétal, d’un corps, d’un matériau, qu’il est fibreux. Il y a des fibres au chromatisme divers, voire “impur”, dans le brossage frizien, il s’agit donc d’un brossage, ou faux-brossage, en fibrilles. A contrario, chez Pooley :

Christiane Pooley, “Woven Into Her Voice”, 2024 [Détail]

les brossages connaissent des recouvrement totaux ou partiels, et des passages repassages plus ou moins appuyés.

Passage, en termes de Peinture, signifie la gradation des différentes teintes des couleurs, & le point précis qui sépare l’ombre de la lumière. Il faut que le passage soit insensible et imperceptible. Pour cet effet, la lumière doit s’éteindre dans l’ombre, & une teinte dois s’affoiblir ou se renforcer de maniere que l’une ne semble que la continuation de l’autre, ce qui se fait avec les demi-teintes. [Antoine-Joseph Pernety, Dictionnaire Portatif de Peinture, 1757]

Pour cet effet, la lumière doit s’éteindre dans l’ombre… voilà une bien belle expression… oxymorique ? parce que comment distinguer le point — au sens moléculaire — où la lumière s’éteint ? (Signalons que, dans le Dictionnaire de la Peinture, Larousse, 2003, on ne trouve pas l’entrée “Passage”… N’est-ce pas regrettable ?)

Revenant à la vue d’ensemble, nous avons une situation qui est en même temps une relation : les trois personnages, quoiqu’il en soit de l’environnement au sens plus large, se trouvent “dans” l’herbe ; elles cueillent quelque chose ; cependant qu’elles paraissent (au sens de « se montrer ») bien au milieu de ce qu’il semble des tableaux, ou, dit autrement, des découpes du réel. C’est vraiment un geste de peintre, et c’est très audacieux. Pourquoi ? Puisque nous trouvons, d’un certain point de vue, une proximité avec Frize, les choses sont beaucoup plus simples avec lui ; c’est de “l’abstrait pur”. Mais avec Pooley, nous sommes dans les deux régimes en même temps : abstrait littéral (“figuratif”) et abstrait non-littéral (“non-figuratif”). Et la question qui vient est : Que faisons-nous avec “cela” ? Et il faut entendre le verbe « faire » comme une métaphore mentale, bien entendu. Il y a, chez Pooley, une insistance manifeste, et ce depuis des années, à inscrire, simultanément, les deux formes d’abstraction sus-mentionnées dans un même cadre. Certes, en cherchant, on pourra peut-être en venir à comparer avec un peintre tel par exemple Tim Eitel qui, lui aussi, semble (seulement parfois) mêler en un même espace les deux types d’abstraction distinguées ici. Cependant, la couche d’abstraction pure chez lui est bien sage, et tellement, qu’elle pourrait sembler réaliste, comme dans son tableau “Open Circle” (ici), qui pourrait tout à fait évoquer une entrée de tunnel ou une structure quelconque. Il en va différemment chez Pooley : ses appositions d’abstraction pure, donc non-littérale (on a compris ?) peuvent interroger. Prenons un exemple :

 

Voyez cet aplat vertical, comme séparé du “bloc-aplat” de gauche. On pourrait se dire qu’il s’agit du même — en terme de “nature” bloc-aplat de gauche. Mais il est espacé. Pourquoi ? Si l’on se focalise sur cet élément, on peut se demander : de quoi s’agit-il ? Un “banal” aplat  de peinture ou bien quelque chose d’autre, qui dénoterait justement autre chose que “lui”-même (« je suis un aplat »). J’ai parlé de « tableaux (à l’intérieur du tableau ; donc des tableautins dans le tableau) ou, dit autrement, des découpes du réel. » Et après quelques semaines de mise en pause (il faut parfois laisser décanter un texte), j’y reviens en me disant que Pooley (prononcez “Pouli”) peint, quant à ses brossages massifs, des décors. Mais il faut s’entendre sur le terme. Il ne s’agit pas de remplissage, du genre « Tiens, je ne sais pas comment finir de remplir, je vais faire un décor…» Non non. Le “décor”, chez Pooley, est dénotatif. Il dénote un paysage, un ciel, une forêt, un champ… Mais ne sommes-nous pas habitués à considérer, justement, le paysage comme un « décor »? Si. Et justement, jusque dans la Haute Renaissance, le paysage, sous peine de me tromper, est un décor. Mais une fois [ajoutez deux semaines plus tard] que j’ai écrit cela, je n’ai cessé de réfléchir et surtout chercher pourquoi les peintures du Duecento et Trecento sont si peu réalistes, faites d’aplats, et, surtout, d’inconsidérées proportions, et donc d’harmonie (“concinnitas”, chez Alberti). Et pourquoi, étudiant la manière de peindre et de dépeindre de Pooley, je pense au Duecento (XIIIe) et Trecento (XIVe)?  Devant encore pondérer mon jugement, interroger mes conclusions, il faudra donc une seconde partie à cette article.

 

La suite bientôt…

Christiane Pooley. Origine, faille, lumière. Le décalage (“desfase”) du réel. #1

#2. Une étude d’un tableau de Christiane Pooley. Abstraction littérale/abstraction non-littérale ? (Avec Goodman et Goya)