Je suis, on l’aura compris, très séduit par les sculptures de Marion Verboom. Je trouve qu’elle a un talent spécial. En première approximation, ce talent, se double d’une faculté si précieuse : l’imaginaire. Comme déjà écrit sur ce site, l’imaginaire est un lieu, et l’art constitue l’une des manières de concrétiser ce lieu ou, bien plutôt, ces lieux, et tant d’autres. Mais oui, des lieux : « des lieux imaginaires s’ils sont destinés à l’art », comme l’écrivit ce penseur merveilleux, Filippo Gesualdo, en 1592, dans sa Plutosofia, minor con. nella quale si spiega l’arte dellamemoria con altre cose notabili pertinenti, tanto alla memoria naturale, quanto all’artificiale. Soit Plutosophie, traité mineur dans lequel l’art de la mémoire est expliqué, ainsi que d’autres choses notables concernant la mémoire naturelle et artificielle. On se reportera à l’article en question ici. Mais pour ma part, savoir qu’un écrivain a décrété qu’il existe « des lieux imaginaires s’ils sont destinés à l’art », cela me ravit, et me suffit. Parce que c’est bien ce que produit Verboom : de tels lieux. Il faut s’entendre sur ce terme : Un lieu ne doit pas être nécessairement entendu façon land art, mais plutôt comme la matérialité de quelque chose, de posé (ou d’accroché, etc.) là. Et voici que je ferais même une distinction entre objet d’art et lieu d’art. Il peut arriver qu’un objet d’art ne renvoie qu’à lui-même, quand bien même il serait très bien façonné. Tandis que l’objet d’art en tant que lieu, par définition, est ouverte à la Rose des vents. Autrement dit, une œuvre d’art peut vous susurrer « À partir de moi, tu ne peux aller nulle-part, je suis ce que je suis.» A contrario, l’œuvre d’art-en-tant-que-lieu ne dit pas cela. Elle dit : « À partir de moi, tu peux aller loin, par ici, ou par là ». Autrement dit, l’œuvre-lieu est une invitation. Or, être invité par une œuvre d’art est un privilège ; autant rare que précieux. Voyez donc, lisez plutôt, ou péruser plutôt, nombre d’articles sur telle ou telle œuvre d’art contemporain ; parfois, on a l’impression qu’il s’agit de pulvériser le maximum de Chantilly possible afin d’obtenir un effet aussi extatique que celui éprouvé par le “critique”. On supposera alors que, plus la Chantilly s’épaissit, et plus le gâteau recouvert est minuscule et bien sec. Nous pourrions donner des exemples tout à fait récents, mais nous sommes ici dans l’éloge analytique. Restons-y. Je reprends donc : Verboom produit des lieux imaginaires ; depuis ses sculptures, entendez : depuis son imaginaire, vers et destiné à celui du spectateur. Mais assez parlé, donnons une image :

Pour information, le Peptapon est un agent suspensif et d’encollage. Mais on peut penser ici que Peptaton est ce petit personnage assis qui est en train de se détendre la jambe. Il nous rappelle bien sûr l’époux étrusque postmoderne rencontré dans notre premier article. Nous comprenons maintenant que ce qui se dresse sur sa tête sont ses cheveux, autrement dit, une coupe en brosse, mais alors plutôt brosse allongée, de type iroquoise latérale, ce qui est rare chez les punks. Mais à la réflexion, il s’agit peut-être d’un roi, et la chevelure supputée serait alors une couronne :


Heureusement, Marion Verboom pense au visiteur, à l’internaute précisément, et offre sur son site à chaque fois divers points de vue de chacune de ses pièces. Ainsi, avec cette première image, nous pourrions penser à quelque chose d’assez plat, façon, est-ce un hasard ?, œuf au plat. Et c’est donc avec surprise et étonnement que nous constatons qu’il ne s’agit nullement de ce type de cuisson :


Je ne me suis rendu compte du titre qu’une fois l’œuvre choisie… “Clito”. Évidemment, cela laisse songeur, perplexe, ou bien. Mais enfin, peut-on ignorer la taxonomie verboomienne ? Depuis ce que nous pouvons en juger, nous avons ici deux parties. La supérieure, qui montre, de manière schématique, les « racines » du clitoris (de chaque côté), et, en haut, comme un joyau, le gland du clitoris elle-même. Vous aurez, de longtemps, remarqué que l’on décrit le clitoris comme un mini-pénis. Mais pourquoi ne dit-on jamais que le pénis est un clitoris hypertrophié ? C’est, comme disent les journalistes, une vraie question. Mais imaginez la tête d’un homme, à qui vous diriez que son pénis est n’est qu’un clitoris hypertrophié ? Déjà, il vous demanderait probablement la définition de l’adjectif, et, une fois compris, il serait tout sauf heureux de cette découverte. Bref. Revenons. Nul doute que cette sculpture est une ode (ᾠδή, ōidḗ) au clitoris. Il suffit de constater son piédestal ; tout de matière mucosale, alvéolaire et caverneuse constitué. Il n’y a aucun rapport entre les deux pièces. c’est bien pour cela que la partie inférieure est un piédestal. Mais ce piédestal, tout ornementé de ses formes qu’il soit, n’a qu’une fonction ; exhausser le clitoris. Et, d’un certain côté de la folie masculine, c’est ce traditionnel et barbare scandale : Comment ? Les femmes sont dotées d’un organe qui ne sert qu’au plaisir ?
Nous n’oublierons pas la réalisatrice Houda Benyamina, récipiendaire de la Caméra d’or (Festival de Cannes 2016) pour son premier film Divines, qui s’était exclamée, en direction d’Édouard Waintrop, délégué général de la Quinzaine des réalisateurs : « T’as du clito ! » (expression d’ailleurs utilisée dans le film). Mais l’expression n’a pas fait florès, semble-t-il, tandis que les expressions « avoir des couilles », « ne pas avoir de couilles », ou bien « être privé de couilles », sont toujours en usage, bien entendu. Mais on peut regretter que l’expression « avoir du clito » ne soit pas devenue courante. En plus, elle serait relativement incompréhensible puisqu’il faudrait avoir en tête le contexte, qui n’est pas connu de tous. Cela deviendrait un code entre initiées…


Le clitoris est en cristal, comme les fluides physiques échangés ci-dessus entre ces deux personnages proto-primitifs. Il se passe quelque chose, mais nous ne savons quoi.

Ma petite idée, c’est que ces fluides puissants transmuent vers le second personnage afin de lui fournir une énergie qui va se propager dans le corps jusqu’à lui faire croître des jambes complètes. D’aucuns, sceptiques, demanderont : Mais où sont les mains ? Réponse : elles sont prises dans le flux des fluides. Ensuite, il y a cette question qui peut pointer : Pourquoi ce primitivisme dans ces corps ? Ces fluides se manifestent-ils pour les faire évoluer ? Autant de questions métaphysiques que nous laisserons aux lecteurs le soin de méditer.
En Une Marion Verboom, “Eurythmie” | 2023 | ceramic | 31 x 35 x 46 cm, image Courtesy de l’artiste
Si l’idée folle, inconcevable, quasi délirante, vous venait de souhaiter aider à survivre un critique d’art, qui est sans emploi depuis… x années, par ailleurs Docteur en Philosophie mais évidemment sans poste à l’Université, car même pour les Normale Sup’ c’est très dur (ici c’est la France, patrie reconnue pour son piétinement des Sciences humaines), vous pouvez faire un don ici, merci.
#1. Marion Verboom. Évidence, surprise, et postmodernisme bien compris
