ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

Agrinier, SPSA. Same player shoot again

Je m’disais que j’en n’avais pas fini avec Agrinier. Il y avait un goût de reviens-y. Donc c’est marre. On va gamberger.                   


Thomas Agrinier, “Une femme sous influence”, 2023, huile sur toile, 154,9 x 200 cm, Hollis Taggart, New York (Courtesy de l’artiste)

Bien sûr, le titre provient du film éponyme de John Cassavetes. Mais le sujet, c’est le tableau. Il est grand (enfin, à côté de ce que fait Mehretu, on se demande ce que veut dorénavant dire grand). La peinture à l’huile, je ne sais pas à qui cela tient, d’aucune me dit que c’est parce qu’elle est vivante, tu as beau triturer le réel, ça parle ; ça parle mieux que l’acrylique, c’est un fait. Ça aide donc le bon peintre. Aussi, dans ce tableau, chez ce diable d’Agrinier, tout parle. Et je ne sais pas comment il fait cela. Vous vous direz : Il est bon ! Oui, certes. Nous n’en disconviendrons pas. Mais encore ? Cela suffit-il de dire « bon » ? Non. Posons ce principe, pour tenter d’aller un peu plus loin (en décamètre…) :

Le réel, la réalité, c’est hallucinant.

Agrinier se base sur la réalité. La réalité, pour lui, est toujours hallucinante. Si vous voulez penser à quelque chose de radicalement opposite, convoquez une image de Hopper, pour qui la réalité n’était pas du tout hallucinante, ni hallucinée (quel ennui !). Il ne faut pas exagérer le rôle du verbe. Demandez-vous combien de fois, disons, dans un mois, une semaine, au moins une fois par jour (ça dépend de votre constitution, si l’enfant vestigial est coulé dans l’organique béton normcore ou non) vous voyez quelque chose qui vous étonne ? Quelque chose qui, comme on dit, vous fait dire :« J’hallucine !» (et pas seulement quand le train est en retard). 

Il faut rester très tranquille avec le terme d’« hallucination », employé bien plus pragmatiquement en philosophie anglo-saxonne qu’en France. Par exemple, l’éminent philosophe Bas C. Van Fraassen, qui parfois, dans ses écrits, fait preuve d’une telle intelligence analytique que je ne comprends pas ce qu’il écrit, nous dit :   

Les hallucinations sont privées, sous-jacentes. Ces observations de l’arc-en-ciel ressemblent à des hallucinations, en ce sens qu’elles ne représentent pas des choses réelles. Mais elles sont différentes des hallucinations parce qu’elles sont publiques. La Nature crée des hallucinations publiques. (Bas C. Van Fraassen, Scientific Representation : Paradoxes of Perspective, Clarendon Press, 2008).

[…]

(Hallucinations publiques) Entre les deux, il y a toute une galerie d’images qui ne sont pas des choses, mais qui ne sont pas non plus purement subjectives, car elles peuvent être capturées sur des photographies : réflexions dans l’eau, images de miroirs, mirages, arcs-en-ciel. J’emploierai pour cela le terme d’« hallucinations publiques ».
Certaines de ces hallucinations publiques sont en fait « des » choses réelles : par exemple, la réflexion d’un arbre dans l’eau. Lorsque vous voyez la réflexion d’un arbre dans l’eau, vous ne voyez pas une chose ; une réflexion n’est pas rien, c’est quelque chose, mais ce n’est pas une chose, pas un objet matériel. Cela est assez clair en raison de la façon dont il bouge lorsque vous bougez, tout à fait différemment, disons, d’une bûche qui flotte dans l’eau. Certaines hallucinations publiques ne sont pas « des » choses réelles, comme l’arc-en-ciel. Mais parmi celles qui ne le sont pas, certaines — seulement certaines — se prêteraient encore à être conçues ou identifiées comme des images de choses réelles. Si une image s’y prête, je l’appellerai «‘copie’-qualifiée » (suivant la distinction du Sophiste entre faire des copies et créer des apparences). Mais de toute image «‘copie’-qualifiée », nous pouvons toujours demander : s’agit-il vraiment de quelque chose de réel, ou bien non ? Il s’agit toujours d’une question de fait qui transcende l’expérience elle-même. [Idem]

Posons alors qu’il appartient aussi au domaine de l’art de produire des hallucinations. Retournez au tableau (à son image) d’Agrinier. Dès que vous le voyez, vous vous demandez, et c’est plus fort que vous : Qu’est-ce qui est réel ? Sous-entendu : Qu’est-ce qui est réel dans cette réalité ? Rien, évidemment. Cependant vous vous êtes, comme moi, et tout un chacun d’un peu curieux, posé la question. Posons alors qu’une œuvre d’art est une hallucination. Une œuvre, c’est ce qui, sans l’intervention humaine, ne “devrait” pas exister, qui n’existe pas. En quelque sorte, tout artiste interprète le réel (jusque là, rien de surprenant à rappeler), mais cette interprétation “vous” est livrée. Van Fraassen écrit (op.cit) que le microscope a produit une nouvelle image:

La différence, à savoir que nous ne pouvons pas considérer l’arc-en-ciel comme l’image d’une arche réelle, alors que nous pouvons considérer l’image du microscope comme celle d’un objet de structure similaire, est importante mais non pertinente pour mon argumentation actuelle. Ce que je veux dire, c’est qu’il n’est pas nécessaire de considérer le microscope comme une fenêtre, mais qu’il s’agit très certainement d’un moteur qui crée de nouveaux phénomènes optiques. Il est exact de dire que ce que nous voyons au microscope est que nous « voyons une image » (comme « voir une réflexion », « voir un arc-en-ciel »), et que l’image peut être soit une copie d’une chose réelle non visible à l’œil nu, soit une simple hallucination publique. Je suggère qu’il est plus exact et en fait plus éclairant de garder la neutralité à cet égard et de considérer les images elles-mêmes comme une hallucination publique. (ibid)

On pourrait parfaitement soutenir que l’art consiste bien (aussi) en cela : un moteur qui crée de nouveaux phénomènes optiques. Assurément, Agrinier crée de tels phénomènes. Maintenant, et c’est comme tout, il y a des phénomènes riches, et des phénomènes pauvres, et chacun pourra s’en faire une idée. Bien entendu, les œuvres d’Agrinier relèvent de la première catégorie. Ceci dit, et pour ma part, et après des heures de considération, et de vue, je me demande toujours de quoi il s’agit quand je regarde ce que peint l’artiste. Et pour revenir à notre image en introduction, il s’agit d’une scène du film A Woman under the influence (John Cassavetes, 1974), un film très pénible, enfin, certains sont très friands des films de Cassavetes, pas moi, mais je l’ai regardé de nouveau, en accélérant souvent, afin de retrouver la scène. C’est bien cela :

La reproduction agrinienne est assez fidèle. Sauf que Cassavetes a laissé s’ajouter un cadre naturel au cadre fictif. Nous sommes vers la fin du film, et Mabel Longhetti (Gena Rowlands), qui était debout sur le canapé, s’est pris encore une grosse tarte de la part de Nick Longhetti (Peter Falk)…  C’est un film insupportable. Et j’imagine qu’il a dû être très éprouvant pour les enfants, et pour les acteurs aussi, car ça envoie du steak. Resserrons à l’Agrinier : 

Ça donne à peu près cela. En capture d’écran, on voit bien le bougé du pied et du corps chez la jeune fille qui se rue vers maman effondrée. (Il y a du sang sur sa main droite parce qu’elle a essayé de se couper les veines en version rapide dans la salle de bains, mais Nick ne lui n’a pas laissé le temps de peaufiner.) Les mains de la gamine disparaissent dans la capture, Agrinier en profite pour y substituer des mains façon comics, as usual. L’œillet dans les cheveux s’épand dans l’air, comme la petite robe rose. Vous aurez noté la signalétique au dos (pour ce terme, voir le premier article, ici). On remarque aussi le store façon Kenneth Noland. Alors, la scène cassavetienne, hallucinante ou pas ? Non. Et je me demande tout à coup si l’hallucination en image animée ne serait pas bien plus du côté du cinéma expérimental, à la Stan Brakhage, par exemple. Pourquoi ? Parce que le cinéma témoigne le plus souvent d’un dispositif narratif somme toute assez classique, il faut suivre, sauf bien sûr chez certains cinéastes, où parfois nous ne comprenons plus rien, comme par exemple Le Garde du corps (用心棒, Yōjinbō), d’Akira Kurosawa (1961) au cours duquel les personnages se multipliant tout autant que les intrigues, à un moment, aussi brusque qu’un coup d’uchigatana, on ne comprend plus rien. Mais ne plus rien comprendre ne signifie pas halluciner. La peinture d’Agrinier est hallucinante, et nous venons de tenter d’indiquer que l’image du film ne l’est pas tandis que celle du tableau l’est. 

 

Léon Mychkine

 

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