Avez-vous 15 briques pour un Chardin ?

Le 23 mars, demain, sera mis aux enchères un tableau de Jean-Siméon Chardin, “Le Panier de fraises des bois”. On estime la fourchette de fraises entre 12 000 0000 et 15 000 000 €. Une bagatelle. Ayant une vague idée de la folie commerciale en matière d’œuvres d’art, je gage que le prix va exploser. En effet, qu’est-ce que 15 000 000 € quand on est fortuné ? Pas grand-chose. Ça ne veut plus rien dire (pour mémoire, le manoir londonien d’Oleg Deripaska, oligarque russe, est estimé à 50 Millions de Livres Sterling). Qu’eut pensé Chardin si on lui avait proposé d’acheter son tableau ne serait-ce qu’un million de livres, lui qui était assez mal connu de son vivant, et qui ne vivait certainement pas de son art ? On ne peut conjecturer rien d’autre là qu’une vengeance du Capital obscène sur le dur labeur, que dis-je, l’ouvrage, de l’artiste. Au fait, à quoi ressemble ce tableau ?    

Jean-Siméon Chardin, 1761, “Le panier de fraises des bois”, huile sur toile, 38 x 46 cm, Artcurial

Il aura été montré au Salon de 1761, et plus rien, avant 1937 ! Dagen (journal Le Monde du 18 mars) en écrit qu’il « ne montre que des choses simples et sans sous-entendus symboliques. Sur une table de bois épaisse sont juxtaposés un haut tas conique de fraises des bois dans une corbeille, un verre d’eau, une pêche, deux cerises et deux œillets blancs. Ils sont peints avec la légèreté et la grâce dans les couleurs et les touches qui faisaient écrire à Denis Diderot, en 1763 : “On n’entend rien à cette magie”. » Dagen fait bien de citer Diderot, mais ici, le grand Denis ne parle pas du panier de fraise des bois, mais de la fameuse “Raie”:« L’objet est dégoûtant, mais c’est la chair même du poisson, c’est sa peau, c’est son sang ; l’aspect même de la chose n’affecterait pas autrement. Monsieur Pierre, regardez bien ce morceau, quand vous irez à l’Académie, et apprenez, si vous pouvez, le secret de sauver par le talent le dégoût de certaines natures. On n’entend rien à cette magie. Ce sont des couches épaisses de couleur appliquées les unes sur les autres et dont l’effet transpire de dessous en dessus. D’autres fois, on dirait que c’est une vapeur qu’on a soufflée sur la toile ; ailleurs, une écume légère qu’on y a jetée.» Rien à voir avec le panier de fraises, donc, mais c’est toujours un plaisir de citer notre ami Diderot. Ceci dit, Dagen écrit : ne montre que des choses simples et sans sous-entendus ? Par définition, une nature morte donne à voir des choses simples, la grande question c’est toujours Comment ? De quelle manière ? On connaît des dizaines de nature morte, et même de Picasso (si si), qui ne valent pas tripette. Mais Chardin, c’est autre chose. On ne remarque jamais chez lui qu’il y a quasiment toujours un obstacle entre spectateur et sujet. Cet obstacle, c’est la table. Bien plutôt, le bord. Chardin avait cette délicatesse, et cette douce science du dispositif qui permet au spectateur de rentrer dans le tableau. Pour le dire ainsi : avant le bord, nous sommes dehors ; une fois passé, nous sommes dedans. Mais voyez la partie de la tige d’un des œillet qui, justement, dépasse, menu fragment en dehors ; comme nous. Notez ensuite que l’on pourrait tout à fait admettre qu’il y a un redoublement de l’“au bord des choses”, que l’on retrouve dans la chair du vivant détaché (ce qui a été cueilli et qui n’est pas encore fané, ou pourri). Une fleur coupée sent encore, une fraise cueillie a encore du goût, etc. Mais tout cela est éphémère. Ça ne va pas durer. Cet “au-bord” dépictif tient dans la manière effectivement magique qu’avait Chardin de rendre le réel. Mais l’adjectif « magique » ne servant que peu au propos, que voulons-nous dire ? Chardin n’est pas un hyperréaliste, ça ne l’intéresse pas de copier coller le réel. Son grand thème, c’est l’approche. S’approcher du réel, en l’imitant, mais infidèlement, c’est-à-dire par la manœuvre de l’art. Dans le mot « manœuvre », il y a « main », l’œuvre de la main, qui devrait se greffer à l’œil ; ces yeux dont la vue baissera peu à peu, atteinte qu’elle a été par les années de broyage de pigments qui étaient aussi composés de plomb ; ce qui conduira Chardin, passée l’année 1770, à dessiner au pastel (Autoportrait aux bésicles, 1771, est un dessin). En attendant, nous sommes toujours en 1761. Un exemple majeur de la copie infidèle — l’avantage de la mimesis bien comprise quand on avait lu la Poétique d’Aristote, comme Poussin —, et qu’aura peut-être lu Chardin, tient justement dans le sujet principal, la pyramide de fraises. Il faut tout de même le savoir, qu’il s’agit là de fraises. Le premier mot qui (me) vient à l’esprit, c’est « informe ». Entendons nous : il s’agit bien d’une forme reconnaissable (pyramide), mais ces constituants semblent quelque peu avachis. Comparez avec l’élégance des cerises, le rythme de la pêche, le frisoti des œillets. Vous ne voyez pas ? Approchons-nous : 

 

 

Est-ce plus parlant ? Non ? Voici :

 

 

Ça ressemble à ça. N’est-ce pas, au bas mot, étonnant ? Si fait, mais, j’aouterais : c’est extraordinaire. Les fraises semblent connectées entre elles, par des filets, des jus, une troublante percolation. Cette pyramide, elle est en train de s’affaisser.

Une dernière, pour la route :

 

Il faut le reconnaître, notre manière de contempler un tableau, de nos jours, se passe largement du cadre, et cela tient à notre pli issu de l’art moderne, d’où le cadre est devenu superflu, redondant, inutile. Aussi la première image, en quelque sorte, est réductrice de l’ensemble. Avec cadre :

 

Épilogue (23 03):

 

 

 

 

 

Léon Mychkine

 

 

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