Bacchus et Ariane, par les frères Le Nain

De tous les tableaux exposés au Musée des Beaux-Arts d’Orléans, “Bacchus découvrant Ariane à Naxos” est mon préféré. Certes on peut y voir Hubert Robert, Vélasquez, Hantaï, Aillaud, mais, en l’occurrence, il s’agit d’un tableau des Frères Le Nain. Ils furent trois frères, tout trois peintres. Il n’est paraît-il pas toujours aisé de départager qui a peint quoi, mais dans le tableau en question il s’agirait de Louis et Mathieu Le Nain. On croit savoir que leur apprentissage se fit en Flandres. C’est un sujet abondamment traité dans l’Histoire de la peinture ; mais, quand on compare quelques versions, celle des deux frères Le Nain se distingue. Ainsi, par exemple, celle du Titien (mort en 1576) est ridicule , celle du Lorrain (mort en 1682) est fade, celle de Romanelli est grotesque, et celle du Tintoret (mort en 1594) est étrange : Bacchus ne regarde même pas Ariane, et ils sont quasi nus ! (et que fait donc ce troisième individu, sorte d’intercesseur entre Bacchus et Ariane ?). Nous pourrions citer d’autres illustrations de ce célèbre mythe archi-représenté au cours de l’Histoire de l’Art, cependant qu’aucune n’a cette désarmante et simple humanité dépeinte par Louis et Thomas Le Nain.

[je vais dans ces crochets rappeler le plus brièvement possible, ce qui est une gageure, le contexte du tableau. Je ne sais qui va lire ce long résumé, mais il me semble important, et d’ailleurs, autant pour le lecteur que pour moi-même, car, je dois le dire, et depuis l’adolescence, j’ai toujours été émerveillé par les Mythes Grecs. J’ai toujours été “porté” par l’imaginaire extravagant et tout à fait stupéfiant que l’on rencontre dans ces histoires. Elles ont accompagné toute l’Histoire de l’Occident, et certainement qu’elles sont en train de disparaître, oubliées… Mais c’est donc aussi une raison suffisante pour, de temps en temps, en rappeler quelqu’une. Aussi, je trouve rachraîchissants ces mythes, si pleins de merveilles, de mixité divino-humaine, térato-normales, et furieusement symboliques et intelligentes. Pour tout dire, je suis nostalgique de ces mythes, même si cela peut paraître un peu étrange que de l’avouer, c’est ainsi. Bref. Passons aux choses sérieuses : Ariadnê (grec francisé) n’est pas la première venue : Elle est fille de Minos, Roi de Crète — lui-même fils de Zeus et d’Europe, donc le fruit d’un viol, tout de même —, et de Pasiphaé, la fille d’Hélios. Bacchus, c’est le nom romanisé de Dionysos ! (fils de Zeus et de Sémélé). La plupart des peintres, inspirés qu’ils furent par cette hauteur de lignage, y sont allés de leur pâte ! Les frères Louis et Mathieu Le Nain gomment toute cette divinité kitsch, et en restituent une interprétation toute humaine, trop humaine, presque ! Rappelons tout de même le décor : Égée, roi d’Athènes, avait deux femmes, toute deux stériles. Un jour, Médée lui propose de lui obtenir un enfant par des moyens magiques, à condition de lui promettre de l’accueillir à Athènes si elle était pourchassé par ses ennemis ; ce qu’Égée accepte. Une nuit, enivré Par Médée, Égée s’unit à Æthrea, fille de Pithée. Or, la même nuit, Poséidon vient aussi s’unir à Æthrea. De par la semence divine, Thésée devient vite un garçon intelligent et très fort. ll soulève le rocher sous lequel son père avait caché son épée et ses sandales, et part pour Athènes, car toute son enfance s’était passée dans la clandestinité. Thésée devient un bagarreur patenté. Le premier venu à s’opposer à lui, il le tue, infailliblement. C’est ainsi qu’il tua Périphétès, fils de Poséidon, qui, armé d’une énorme massue en bronze, tuait les voyageurs qui passait par Épidaure. Thésée, s’emparant de la massue, constatant qu’elle lui convenait parfaitement, en fit son outil favori pour défoncer les crânes. Je passe sur les “travaux de Thésée” pour retenir cet avant-dernier : Il y avait, en ce temps, dans la plaine d’Argos et l’isthme de Marathon, un taureau blanc féroce, issu de Poséidon ; qui passait son temps à tuer tous les hommes qu’il rencontrait (on en était à des centaines). On suppose que c’est Médée qui suggéra à Thésée d’aller occire ce taureau dément. Ce qu’il fit. Parmi les victimes taurine, on identifia Androgée, fils de Minos, roi de Crète. On ne sait pas très bien ce qui fit penser à Minos que c’étaient des Athéniens qui étaient responsables de sa mort, mais c’est en tout cas pour cette croyance qu’il exigea des Athéniens que, tous les neufs ans, ceux-ci lui envoient sept jeunes garçons et sept jeunes filles en offrance au Minotaure, enfermé dans le labyrinthe construit par Dédale, dont il était impossible de sortir. Rappelons aussi que le Minotaure était fils de Pasiphaé et de l’infâme taureau de Poséidon. Ainsi, Astéorios (le Minotaure), est le demi-frère d’Ariane. Les anecdotes divergent sur la manière dont Thésée s’est retrouvé parmi les victimes expiatoires d’Astérios. En tout cas, Thésée faisait partie du convoi arrivant en Crète. Cependant, il propose un pacte à Minos ; s’il parvenait à tuer le Minotaure, alors le tribut serait aboli. Minos accepta. Dans le même temps, Ariane rencontrait Thésée et tombait amoureuse de lui. Afin d’être sûr que Thésée réchappât du péril qui l’attendait, Ariane lui proposa de l’aider, à condition qu’il l’épousa et la conduisit à Athènes. Thésée le lui promit. On croit souvent qu’Ariane donna une sorte de pelote de fil, qu’il a  simplement suffi d’attacher à l’entrée du labyrinthe ; comme si Thésée savait précisément où se trouvait le Minotaure, et qu’une fois tué, il n’aurait plus qu’à suivre le fil pour ressortir. Mais la vérité, c’est que cette pelote était magique, et c’est Dédale lui-même qui l’avait offerte à Ariane. Celle-ci se déroulerait toute seule, au fur et à mesure, et Thésée n’aurait qu’à la suivre, jusqu’au moment où il atteindrait Astérios, en train de siester. Ce qui se passa. Une fois le Minotaure passé à trépas, Thésée, couvert de sang, surgit du labyrinthe, Ariane se jette sur lui pour l’embrasser. Les voilà en mer. Cependant, et les raisons divergent encore, toujours est-il que Thésée accosta sur l’île de Dia, appelée ensuite Naxos, et abandonna Ariane endormie. À son réveil, réalisant dans quel état elle se trouvait, Ariane maudit Thésée et conjura les dieux de lui venir en aide. Les prêtres de Dionysos, à Athènes, connurent le sort d’Ariane. Et c’est alors que Dionysos-Bacchus en personne, arriva sur l’île, éprouva immédiatement de l’amour pour elle, et l’épousa].

Les Frères Le Nain (attribué à Louis et Mathieu), (avant-1635), “Bacchus découvrant Ariane à Naxos”, huile sur toile, 102-x-152-cm, Musée-des-Beaux-Arts, Orléans. Tous droits réservés.

Back to business : Le tableau de Louis et Mathieu n’a qu’un seul objet. Cet objet est circonscrit par des lignes géométriques. On peut tracer un triangle dans l’espace compris entre la ligne oblique formée à gauche par le rocher, et un même type de ligne oblique suivant la forme de la poupe de la barquette. Ensuite, on trace une médiane qui passe par l’œil de Bacchus et qui rejoint directement le visage d’Ariane. Mais il y a plus. En effet, on peut supposer que la position du corps de Bacchus et celle d’Ariane forment chacune une figure géométrique. Si l’on trace des lignes autour du corps de Bacchus, nous obtenons un triangle équilatéral, symbole traditionnel de la divinité. Si l’on applique le même procédé au corps d’Ariane, nous obtiendrons un losange, traditionnellement symbole féminin, i.e. la vulve.

Je ne suis pas géomètre, ni formé  en PAO, mais à partir de cette tentative, on peut avoir une idée de ce qui est sous-entendu par la géométrie cachée dans le tableau des deux Frères Le Nain. Le Divin rencontre la femme “naturelle”, en tombant immédiatement amoureux. L’Antiquité grecque profonde, moins pudique sur bien des aspects, ne tardait pas à faire équivaloir désir, amour et sexualité.

Bacchus-Dionysos à l’air très concerné par Ariane, mais davantage encore : Il est troublé. Il est pris de compassion, peut-être même de pitié, mais, probablement aussi, par l’amour. Dans la légende, Bacchus est accompagné de satyres et de Ménades ; mais ici, que de vigoureux marins, qui, d’ailleurs, semblent lutter dans un verre d’eau ! Ils sont au moins quatre à la manœuvre pour, semble-t-il, empêcher cette barquette à voile latine, de quitter le rivage. En tout, cinq vigoureux gaillards, dont l’un d’entre eux, immobile, semble s’adresser à deux compères (l’un vêtu en bleu et marron, et l’autre torse-nu). La toge de Bacchus est toute défaite sous les à-coups du vent, et Ariane s’en trouve dénudée de même ; cependant que la voile de l’esquif semble voler en sens contraire… Peu importe. Pourquoi y a-t-il autant de monde dans cette barquette ? J’ai une supposition : Il faut remplir le tableau… Les deux Frères Le Nain ne peuvent pas se permettre un vide mystique tel que présenté dans une annonciation, et l’on pense bien sûr aux belles pages consacrées au sujet de ce vide mystique par Georges Didi-Huberman (1990), quand il décrit l’espace vacant entre la Vierge et l’Archange, dans l’“Annonciation” de Fra Angelico, de 1441 ; espace tout empli par le Mystère, autant que par le Verbe de Dieu. Ici, la relation n’est pas mystique, et en supposant que les Frères ait osé une telle proposition graphique, un grand espace vide eut été incompréhensible, déséquilibrant complètement la structure du tableau. Donc, il fallait remplir. Il y a autre chose à noter. C’est l’agitation de ces hommes. Ils sont très à la tâche, dépendants qu’ils sont de l’élément liquide en furie. Mais Bacchus est quasiment hors l’esquif, le pied sur une planchette, il a quitté ce tumulte, créant, par son attitude, un second plan, qui permet de dégager un nouvel espace de plénitude, de calme et d’émotion à la fois, ouvrant sur l’objet de son attention (la médiane) dirigé sur l’extrême gauche : Ariane endormie et délaissée. De fait, Bacchus est saisi, ainsi que sa main sur le cœur et la rougeur de son visage en attestent. Il est transi d’amour.

Pour finir, on notera deux choses : (1) Le visage de Bacchus, décrit comme un jeune Dieu, a de longs cheveux, une peau fine et blanche, une très grande finesse de traits, et les lèvres rouges ; le tout donnant au visage un aspect androgyne. Quoiqu’il en soit, c’est un très beau et touchant visage. (2) Tout ce qui est artificiel est coloré, c’est-à-dire les vêtements, sauf la toge blanche d’Ariane. On assiste à une grande profusion chromatique. Il y a là, assurément, quelque chose à interroger, car ces couleurs, ces coloris, n’ont pas été appliqués au hasard.

Source : George Didi-Huberman, Devant l’image, 1990, Les Éditions de Minuit, Paris

Léon Mychkine