Barbara Navi. L’irrésolution

Barbara Navi, “Deus ex machina”, huile sur toile, 102 x 130 cm, 2018

Il y a des peintres qui peignent des choses possibles, d’autres qui peignent des choses impossibles, et d’autres encore qui superposent différentes réalités. La superpostion des réalités est assez présente dans la peinture actuelle de ce que j’appellerais des scènes, scènes de paysage, scènes avec personnages. Pour sa part, il me semble que Navi superpose et juxtapose. Prenons par exemple le tableau ‘Deus ex machina’. Si nous commençons par le pathos, c’est-à-dire ce dont nous pâtissons (l’affect), nous pouvons dire qu’un sentiment de désolation est ressenti à la vue de cette scène. Au premier plan, on a l’impression d’une évacuation rapide et paniquée. Au second plan (le fond), on pense à une scène de guerre… Ensuite, le mot qui me vient est « déchiffrage ». Il s’agit de déchiffrer le tableau. Ce n’est pas évident. C’est dans notre nature : nous devons interpréter. Je vois une scène de théâtre avec un tableau, qui sert de toile de fond. Mais, dans les deux cas, il n’y a rien pour reposer la vision, c’est chaos sur chaos. Et peut-être bien même que le paysage représenté sur ce que je tiens pour un fond n’est pas un fond, mais j’en doute. Au mitan de la scène et du paysage, se tient une forme allongée… Est-ce une personne ? Cette “forme” semble à la fois appartenir à l’espace de la scène mais aussi à celui de la toile de fond, ce qui est impossible et mystérieux. Navi s’amuse à juxtaposer temps et espace, obtenant de notre part une certaine confusion, qui nous fait nous redemander : « que voyons-nous ? ». Et cette question restera suspendue, irrésolue.

Maintenant, observez, je vous prie, la manière dont Navi s’y prend pour faire exister tout cela. C’est une peinture pleine de matière, faite de touches tantôt visibles et tantôt non. Nous constatons à la fois un agglomérat de détails et de grossissements, mais le tout baignant dans une assez grande indistinction : quels sont ces objets au sol ? Vêtements ? Tissus ? Quels sont ces ses sortes de rotondités bleues, à droite ? Quel est ce paysage de fond duquel jaillit une sorte de jambe ? Tandis que là où se trouverait cette jambe il semble que de l’eau coure ? À bien regarder, on voit, j’y reviens, plusieurs occurrences de bleu ciel, les deux espèces de rotondités mentionnées, et puis une dans la forme triangulaire en bas à gauche, à côté de cette espèce de guidon de trottinette… ? Et puis, tout en haut, on trouve cet espace bleu, qui évoque un morceau de ciel et un demi corps de femme vue de dos… Y aurait-il donc quelque chose sous la scène ? Et puis, me questionnant toujours quelques jours plus tard, voici que je vois une figure assise, à droite… Ai-je raison ? Voyez-vous cette main ? Mais s’il s’agit d’une personne, quelle est cette chose bleue sur sa tête ? Mais alors, si c’est une personne, qui semble déchirer quelque chose (un livre ?), il s’agit aussi d’une autre personne à sa droite, penchée en avant ? (Toutes ces questions doivent bien amuser notre artiste…).  Tout à coup, la forme que je voyais au mitan, j’y reconnais un visage, une statue…! Incroyable. On se demande combien se recèlent encore de pièges dans ce tableau ! Je suppose qu’un spectateur aurait peut-être tout de suite vu cette tête… Et peut-être pas. Et maintenant que j’ai vu cette tête, je ne peux plus y voir autre chose. J’aurais pu, du coup, couper le passage où je m’interroge sur la nature de cette forme… Mais faire cela serait tricher avec le processus de compréhension de l’image, et, du coup, tricher aussi avec le spectateur. J’ai commencé le 15 décembre à écrire sur la peinture navienne. Et je ne vois cette tête que le 24 ! Bien sûr que je  ne passe pas toutes mes journées entières à regarder telle reproduction, mais j’y passe néanmoins un temps certain. Et voilà comment on vérifie la différence entre une artiste et un spectateur…

Barbara Navi, “Deus ex machina”, Détail

Prenons une autre image. “Alliance”, 2019. C’est un tableau très lumineux, éclatant. Notez, aussi, les tons dominants — violet, vert, jaune, bleu turquoise —, Navi ne cherche pas la séduction immédiate, parce que tout cela est quasiment criard. Je ne dis pas que c’est laid, bien entendu, je dis que cet assortiment de tons met le spectateur, d’entrée, dans une position d’inconfort. Et bien entendu que cela est l’effet recherché par notre artiste. Je me fais la réflexion qu’on peut aussi penser à une image de film, sur une vieille bande VHS, avec certaines couleurs passées, car il y a ici quelque chose de cinématographique, car l’image s’inscrit exactement dans ce qu’on appelle, dans le langage cinématographique, le plan américain.

Barbara Navi, “Alliance”, huile sur toile, 130 x 160 cm, 2019

Au premier plan, donc, une scène assez banale : deux jeunes enfants sont occupés avec leur chien, qui donne la patte. Tout ceci est inoffensif. Las ! Passé ce premier plan, les choses deviennent plus incertaines. Notez que le chien lui-même semble appartenir aux deux (voire davantage) mondes qui semblent se présenter ici ; regardez ce corps dont la nature se dissout dans celle du sol. Enfin ! J’écris « sol », je ne sais pas très bien de quoi il s’agit. Et regardez au dessus de la jeune fille, à droite : quelle est cette espèce d’oiseau à tête plongeante ? Est-ce une enseigne ? Nous serions tentés de pencher pour un rêve. Ce tableau restitue l’image d’un rêve. Mais est-ce tenable ? Je ne sais pas. Je me demande comment Navi remplit ce tableau, par exemple, quel est le motif de tout le côté droit à partir de l’oiseau ? Quel signifie cet empilement de formes colorées ? Un mur, qui délimiterait le dedans d’un dehors, soit le moment où le regard du spectateur s’élance ? Peut-être. (Un manteau d’Harlequin ? dans le langage du théâtre). On a beau avoir plus d’un siècle de peinture qui a quitté souvent les passages obligés de la mimésis, on cherche toujours à rationaliser ; enfin, il vaudrait mieux dire « comprendre » que « rationaliser », probablement ; car il n’existe pas d’art rationnel (lato sensu, nous avons le Design…). Donc, nous avons un sentiment d’étrangeté. Et puis, à partir de ce sentiment, on essaie d’expliciter. Voici : Les deux enfants rêvent d’avoir un chien, ils se situent au même niveau que le fragment de mur de droite, et donc à la lisière entre rêve et réalité. Cette distinction recoupe peut-être celle que j’opérerais entre aspect et matière. L’aspect, c’est une forme qui pourrait prêter à une identité, tandis que la matière n’en a pas. Navi pratique les deux techniques d’application. (Quand je parle de “matière”, je ne parle pas d’empâtements, bien entendu, mais de zones où la peinture se comporte comme un aplat. Il est bien évident que la touche de Navi est légère, voire très diluée par endroits). Je crois que d’un coup de pinceau Navi est capable de tout brouiller, c’est-à-dire de rendre perplexe la vision, de rendre hésitante la conclusion, et donc de la laisser en suspens. Cela ressortit à un talent certain, qui n’est pas si développé ou exploité que cela dans la peinture actuelle. Et j’aime cette capacité d’indécision et d’irrésolution, c’est assez courageux.

Passons à une autre image :

Barbara Navi, “La Parade sauvage”, technique mixte, 97 x 162 cm, 2016

Bien sûr, les connaisseurs reconnaitront ici un léger clin d’œil à Manet, celui d’un fameux déjeuner, n’est-ce pas ? Surtout côté gauche. Parce qu’évidemment, toute la partie droite, à partir du noir vertical, on se demande où on est…Le passage du noir en bas à gauche remonte sur le côté droit, rendant le réel vertébral. Des stores, ou des côtes ? Nous lisons de gauche à droite : une paire de pantalons à l’envers, ensuite, je ne sais pas, et puis une femme assise de profil, avec sur elle et au dessus, je ne sais pas non plus. À côté, un homme en retrait d’une femme. Que cherche à nous montrer Navi ? Je parlais de juxtaposition ; ici, gauche/droite. Deux scènes différentes. À un certain moment, nous nous promenons ou nous égarons dans ce qu’Alberti appela les superficies. Et nous aimons aussi ce moment quand l’œil revient sur tel endroit de la peinture en s’y cognant de nouveau comme la mouche voulant rentrer à travers le carreau de la fenêtre. Fenêtre ? Fenêtre réelle ou fenêtre-tableau ? Comment voulez-vous qu’Alberti croie vraiment qu’en dessinant un rectangle il produit une fenêtre par où il puisse voir ? Alberti était aussi architecte, il savait ce que c’est que de créer un espace en trois dimensions. Mais il savait aussi, en tant qu’artiste, créer un espace fictif, un espace dimensionnel dans lequel pouvaient se mêler histoires et temporalités, et dont l’interprétation resterait à la discrétion du spectateur… Enfin, nous ne pouvons que le supposer, car nous ne connaissons aucun tableau attribuable à Alberti… Mais, d’après Vasari lui-même, « les peintures de Leon Battista sont loin de la perfection ; il en reste fort peu et elles ne sont pas très belles. Ce n’est pas étonnant car il s’adonnait plus aux études qu’au dessin ».

Barbara Navi, “Idylle”, huile sur toile, 60 x 80 cm, 2016

‘Idylle’. Trois femmes, et une petite maison, juxtaposées au paysage qui part loin, très loin. Perspective étrange, bout de piste (ce trait bleu-vert surgit d’où ?), contraste. Trois femmes sans visage. Et puis, au dessus, à gauche, on retrouve cette incision dans la réalité suggérée, que nous avons déjà vue ailleurs chez Navi. Voyez ce morceau de jaune, avec encore cette espèce d’arbre, comme dans Deus ex Machina. Le peintre dépeint, ou pas, certaines représentations de la réalité — dans le cas de Navi, il faut accorder effectivement au pluriel les termes ; ce qui a pour effet de compliquer la perception et son interprétation. Il est tacitement supposé, depuis longtemps, que le spectateur doit retirer de l’image donnée quelques éléments de signification (Wollheim, éminent et réputé critique, ne dit pas autre chose). Soit. Mais qui a décidé que le spectateur devait rendre signifiant ce qui ne se veut pas nécessairement comme tel ? Fait-on ce procès à la musique, par exemple ? En écoutant une Étude pour piano de Ligeti, en retirons-nous une signification ? Pas nécessairement ; voire pas du tout. En lisant un poème de Beck, sommes-nous en mesure de saisir immédiatement le contenu ? Non plus. Pourquoi la Peinture devrait-elle passer systématiquement la douane de la transparence ? La peinture de Navi nous fait douter, douter des aspects de la réalité (ou non) qu’elle nous montre. Tout cela n’est-il qu’un décor ? Mais la Peinture n’est-elle pas que décor ? Oui, mais décor (du lat. class. decus, decoris « ce qui convient, ce qui est séant ») doublement entendu, voire triplement, avec panneaux amovibles, ce qu’on appelle le cadre mobile, dans le langage du théâtre, sauf que dans un tableau de Navi, il y a plusieurs panneaux mobiles. Au moins deux. Ils sont juxtaposés ou superposés (Deus ex machina). Regardez comme ce rocher au premier plan est travaillé. La fontaine au milieu, bleue, très bleue, comme les vêtements des femmes, qui tiennent chacune un objet rouge-orangé… dont la nature nous échappe.

Barbara Navi, Idylle (détail)

Un détail ci-dessus, et tout repère disparaît dans le non-reconnaissable. Ce gros plan permet de voir la vie de la peinture, en dehors de toute reconnaissance. C’est la vie de la peinture, qui s’applique ici et là, comme elle le peut, dans la contrainte du geste navien. On voit la trame en palimpseste, c’est bien de la peinture sur toile, ça respire. Qu’est-ce qui fait que nous avons une touche de vert plus insistant ici que là ? Qu’est-ce qui fait que le bleu perce dans le blanc ? Et l’élaboration de ce rocher… Très sophistiqué. Combien de touches pour y arriver ? À ce stade, c’est musical ; une partition chromatique, qui vibre sur les bords. La manière dont un peintre, une peintresse (1905) — comme disait Apollinaire —, applique sa peinture est un grand mystère.

Léon Mychkine