Comment on en parle. Jean Arp

Notice du Guggenheim en ligne : « En tant que membre fondateur de Dada, Jean Arp fait partie des artistes qui rejettent les valeurs et les goûts bourgeois traditionnels. La réponse d’Arp à l’art illusionniste, qu’il considérait comme une reproduction factice de la réalité, était de créer un art abstrait qui serait finalement une indication plus fidèle de la réalité, car ses principes génératifs feraient écho à ceux de la nature. […] Au début des années 1930, Arp développe le principe de la “constellation”, qu’il utilise à la fois dans ses écrits et dans ses œuvres d’art. Appliqué à la poésie, le principe consistait à utiliser un groupe fixe de mots et à se concentrer sur les différentes façons de les combiner, une technique qu’il comparait à “l’inconcevable multiplicité avec laquelle la nature dispose les espèces de fleurs dans un champ”. Pour réaliser ses reliefs “Constellation”, Arp identifiait d’abord un thème — par exemple, cinq formes biomorphiques blanches et deux formes noires plus petites sur un fond blanc —, puis recombinait ces éléments en différentes configurations. “Constellation” avec cinq formes blanches et deux noires, “Variation III” est la dernière des trois versions de ce thème. Plutôt que de copier obstinément la nature, les variations d’Arp sont des évocations poétiques de la métamorphose et du changement inhérents au cycle de la vie.» 

Jean Ap, “Constellation avec Quatre Formes Blanches et Deux Noires, Variation III”, 1932, huile sur bois, 60 x 75.5 cm, Solomon R. Guggenheim Museum, New York

Dès les Cahiers d’Art (du 1er janvier 1929), on peut lire, probablement sous la plume de Zervos, directeur de la rédaction :« Arp est poète. Ceci explique l’impulsion que la poésie put donner à son art plastique. […] la poésie se réfracte dans ses œuvres sous la forme d’une vision spirituelle du monde. Les formes imaginées par Arp ce sont ces résumés de formes et non pas des approximations ou de vagues équivalences des objets, ainsi qu’on a généralement tendance à le croire. […] elles lui sont imposées par l’apparence des objets extérieurs, mais disposés de manière à laisser la poésie s’exprimer…». Quand on compare la notice du Guggenheim avec le texte de 1929, on constate qu’il n’y a pas grand chose de nouveau, si ce n’est l’indication de la théorie biomorphique. Rappelons que la théorie biomorphique est promue en 1895 par Aldred C. Haddon, dans son livre Evolution in Art (voir ici). À part cela, donc, rien de nouveau. Pouvons-nous nous en contenter ? Non.

Illustration d’œuvres d’Arp, Cahiers d’Art, janvier 1929

L’édition 1934 des Cahiers d’Art, sous la plume de Jan Brezekowski, lit : « L’art de Arp ne peut entrer dans les cadres d’aucun mouvement artistique de l’heure actuelle, il enfonce les portes d’aujourd’hui pour ouvrir la fenêtre de demain au vent du large. C’est pourquoi Arp n’est ni dadaïste, ni surréaliste, ni “abstrait” — tout en l’étant aussi. […] L’œuvre de Arp est néanmoins loin de cet enchevêtrement, de cette irréalité qui caractérise le surréalisme pictural. Les sculptures de Arp sont, d’autre part, assez loin de ce qu’on dénomme d’habitude l’art abstrait. En chassant l’objet de ses sculptures, il n’est pas tombé dans le géométrisme cubiste ou néoplastique. Arp a inventé la sculpture a-géométrique.» Voilà ! enfin, une tentative d’avancer plus. Même si on se demande ce que peut bien vouloir dire le néologisme “a-géométrique”. Mais ne tirons pas sur le pianiste, il essaie, au moins, de jouer sa partition (Charles eut apprécié ce beau lieu commun). Comme à mon habitude, je rejette la qualification poétique pour une œuvre autre qu’écrite ; la poésie s’écrit, avec des mots, des néologismes, des taillades, des graphies, et, surtout, du rythme. En dehors, la poésie n’existe pas. Bien. Revenons Arp. Ce qui est difficile, en art, c’est de ne pas convoquer des éléments mimétiques, par exemple dire que telle œuvre évoque l’eau, la légèreté, la fluidité, etc. Que dire de l’œuvre du Guggenheim ? À première vue, il n’y a rien à en dire, il suffit de regarder. Peut-on s’en tirer ainsi ? Arp attendait-il des mots sur son œuvre, en dehors des siens, car il était écrivain, théoricien, et poète ? Certainement. Prenons cette belle phrase d’Aloïs Riegl :« La rondeur est la seconde particularité des choses organiques de la nature.» Qui y a-t-il de naturel dans la pièce d’Arp ? Rien. À part le bois, mais ce pourrait être un autre matériau, recouvert qu’il est de peinture. En même temps, on ne peut pas s’empêcher de penser à des nuages, même si aucun nuage ne saurait avoir cette forme (avez-vous déjà vu un nuage en forme de cœur, d’étui à saxophone, de goutte, etc. ?), et les deux gouttes noires nous font penser à deux apostrophes. Mais peut-être qu’il ne faudrait pas l’écrire ; laisser le spectateur dans sa rêverie. Mais le titre : “Constellation”. Oui, mais une constellation n’a rien à voir avec les nuages, encore moins avec l’apostrophe. Bon, disons le ainsi : Dans un monde arpien, il existe des constellations faites de telle sorte. Bas-relief déduit d’un monde organique. Mystère de la matrice des formes, qui, chez Arp, sont toujours explicites, mais intraduisibles ; idiosyncrasiques. En logique, on appelle cela un « monde possible », et on ne peut pas l’écrire aussi joliment que David K. Lewis :“There are so many other worlds, in fact, that absolutely every way that a world could possibly be is a way that some world is”, « Il y a tellement d’autres mondes, en fait, qu’absolument de quelque manière qu’un monde puisse possiblement être est une manière qu’un monde est.»

Il est admis que l’on trouve la première trace de la la théorie des mondes possibles chez Gottfried Wilhelm Leibniz, qui parle de Dieu et du monde, et des mondes, dans son remarquable texte écrit de sa main en français, en 1714, La Monadologie. On peut y lire ces extraordinaires énoncés, autant profonds que fabuleux :

« Il y a une infinité d’univers possibles, et il n’en peut exister qu’un. Le choix de Dieu a été déterminé, selon le principe du meilleur, par la comparaison des perfections qu’enveloppaient de toute éternité, avant le fiat divin lui-même, les divers possibles. Dieu a choisi infailliblement le meilleur monde possible. L’excellence de ce monde consiste dans le plus de variété possible, avec le plus grand ordre.»

« Considérés au point de vue de leur degré de perfection les êtres créés forment comme trois mondes superposés : le monde des vivants, le monde des animaux, et le monde des esprits.»

« Par où l’on voit qu’il y a un monde de créatures, de vivants, d’animaux, d’entéléchies, d’âmes dans la moindre partie de la matière.»

« Chaque portion de la matière peut être conçue, comme un jardin plein de plantes, et comme un étang plein de poissons. Mais chaque rameau de la plante, chaque membre de l’animal, chaque goutte de ses humeurs est encore un tel jardin, ou un tel étang.»

Mais cette admission de l’origine, reprise par Lewis dans son livre devenu canonique, ne doit pas faire oublier le précurseur, l’écrivain et homme de science Bernard Le Bouyer de Fontenelle, qui publie, en 1686, Entretiens sur la pluralité des mondes. On peut y lire :

« Je ne m’amuserai point à dire que j’ai choisi dans toute la philosophie la matière la plus capable de piquer la curiosité. Il semble que rien ne devrait nous intéresser davantage que de savoir comment est fait ce monde que nous habitons, s’il y a d’autres mondes semblables, et qui soient habités aussi; mais après tout, s’inquiète de tout cela qui veut.»

«… je me suis mis dans la tête que chaque étoile pourrait bien être un monde. Je ne jurerais pourtant pas que cela fût vrai, mais je le tiens pour vrai, parce qu’il me fait plaisir à croire. C’est une idée qui me plaît, et qui s’est placée dans mon esprit d’une manière riante. Selon moi, il n’ y a pas jusqu’aux vérités auxquelles l’agrément ne soit nécessaire.» Moralité : il est donc nécessaire — noté en logique —, que d’autres mondes existent.

Refs. Aloïs Riegl, Grammaire historique des arts plastiques, Klincksieck, 1978 /// David Lewis, On the Plurality of Worlds, Blackwell, 1986 /// La Monadologie, de Leibniz, se trouve en poche et sur l’Internet /// Bernard Le Bouyer de Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, Éditions de la Nouvelle France, 1945 (en poche et sur l’Internet).

 

Léon Mychkine

 

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