David, Marat. La mort, le vide.

Jacques-Louis David, “La Mort de Marat”, 1793, huile sur toile, 165 × 128 cm, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique

Au numéro 30 de la rue des Cordeliers, vers 19h30 ce 13 juillet 1793, Charlotte Corday plonge dans le muscle pectoral de Marat un couteau qui sectionne l’artère axillaire. Marat se vide de son sang. Le lendemain, Guirault, porte-parole de la section du Contrat social, demande au peintre David d’immortaliser Marat : « Ô crime ! une main parricide nous a ravi le plus intrépide défenseur du peuple. » La mort. La mort de Jean-Paul Marat, peinte par Jacques-Louis David, comme s’il y était. Comment ça ? Nous savons que David l’a vu la veille. C’est tout frais. Mais, surtout, regardez la signature et le titre. David a peint exactement comme si chaque lettre était gravée dans le bois de la caisse qui sert de chevet, et donc, comme s’il avait fait le portrait de nature, pour ainsi dire, nature en train de partir, puisque Baudelaire, dans sa critique de 1846, commençant par “Le divin Marat,” voit encore dans l’espace voleter l’âme du révolutionnaire jacobin : 

« …le drame est là, vivant dans toute sa lamentable horreur, et par un tour de force étrange qui fait de cette peinture le chef-d’œuvre de David et une des grandes curiosités de l’art moderne, elle n’a rien de trivial ni d’ignoble. Ce qu’il y a de plus étonnant, dans ce poëme inaccoutumé, c’est qu’il est peint avec une rapidité extrême, et quand on songe à la beauté du dessin, il y a de quoi confondre l’esprit. Ceci est le pain des forts et le triomphe du spiritualisme ; cruel comme la nature, ce tableau à tout le parfum de l’idéal. Quelle était donc cette laideur que la sainte Mort a si vite effacée du bout de son aile ? Marat peut désormais défier l’Apollon, la Mort vient de le baiser de ses lèvres amoureuses, et il repose dans le calme de sa métamorphose. Il y a dans cette œuvre quelque chose de tendre et de poignant à la fois ; dans l’air froid de cette chambre, sur ces murs froids, autour de cette froide et funèbre baignoire, une âme voltige. » 

C’est assez sublime. Notez que Baudelaire inclue le tableau dans ce qu’il appelle l’art moderne. C’est intéressant.

Ce tableau n’est pas très grand, et pourtant il le paraît. Et cela est dû à l’espace considérable que laisse David pour le mur, à un point tel que David coupe quasiment en deux son tableau, laissant une partie pour le drame et son décor sobre, et une pour le… rien. Car que représente ce mur ? David aurait pu l’embellir, mettre quelque chose, ne serait-ce qu’une autre couleur. Il a choisi celle d’une espèce de nuit grumeleuse, vaguement stellaire ; une nuit de néant. Et je suis très surpris, étonné et même circonspect, face à ce mur. Le décor est minimal, mais tout y est remarquablement dépeint ; une caisse, une baignoire, une couverture, deux draps. La position du corps fait effectivement penser à une pietá, comme on a pu le dire. Mais cela veut-il dire que David y évoque le Christ ? Ce serait exagéré. Bien que Baudelaire parle de « blessure sacrilège ». Qu’est-ce qu’un sacrilège ? Ce mot nous parle-t-il encore comme il parlait à Baudelaire ? La signification stricte du mot est « profanation de ce qui est sacré ». Donc, y avait-il quelque chose de sacré chez Marat ? N’est-ce pas contradictoire pour un Révolutionnaire ? En cherchant sur l’Internet, on tombe sur un article de 2016, non attribuable à des monarchistes : “Marat, Martyr de la Révolution”. Marat était un révolutionnaire mais aussi un journaliste, qui avait fondé L’Ami du Peuple, titre qu’on lui attribua comme éponyme. C’est ainsi qu’on l’appelait : Marat, l’ami du peuple. Il apparaît comme un pur démocrate, car il a dit : « Rien de superflu ne saurait appartenir légitimement, tandis que d’autres manquent du nécessaire ». Comment a-t-on pu assassiner Marat ? Marat était contre les Girondins, et il apparaîtrait que Charlotte Corday, la tueuse, fut liée au milieu des Girondins. Elle était persuadée que Marat avait répandu le sang dans tout ce qu’elle continue d’appeler le royaume durant son procès (les faits exhaustifs relatant les faits et son procès ici), et elle tentera deux fois auparavant de se faire accueillir chez lui. La troisième lui sera fatalement favorable. Sous un prétexte totalement inventé elle réussit à pénétrer dans l’intimité même de l’ami du peuple, qui est en train de prendre son bain. Il y reste longtemps, car il soigne ainsi un eczéma dont il est atteint depuis deux ans, des suites d’une fuite dans les égouts pour échapper aux monarchistes qui voulaient le tuer. Le subterfuge fonctionne, car Corday a inventé une histoire dont elle dit l’urgence à transmettre à Marat. Ce dernier ne se méfie pas, et parle un peu avec Corday. À son procès, « elle relate son entretien avec le député montagnard au cours duquel elle a affecté de lui communiquer les noms de députés girondins présents à Caen, après quoi il lui aurait assuré “qu’il les ferait bientôt tous guillotiner à Paris”. A ces paroles, elle confesse l’avoir tué à l’instant avec le couteau qu’elle s’était procuré dans la matinée.» Personne ne peut confirmer les dires de Marat, mais, de toutes façons, elle n’est venue à Paris, depuis Caen, que pour un seul but : assassiner Marat. Et, pour ce faire, elle a acheté auparavant un couteau de cuisine, couteau que l’on voit au sol, sanglant. On voit la plaie, le sang qui a coulé, et, tout le rebord gauche de la baignoire rougi, c’est donc que l’eau est entièrement colorée et rehaussée de sang.

On peut concevoir que pour des spectateurs contemporains de Baudelaire, cette image est effectivement horrible. Mais pour nous, gavés aux snuff movies autant qu’aux aux snuff news, que nous donne ce tableau ? Certes, il est magnifique ; les équilibres, les masses, le couteau placé non loin de la plume (la violence et l’écrit, la mort et la politique), et même ce corps est très beau, et même ce visage est beau, on le croirait assoupi, n’était la blessure. Je reviens à ce mur, qui prend une place considérable. Dans ses portraits, David peint souvent un fond de mur ; mais généralement, l’espace en arrière-plan est proportionné au corps dans l’espace. Ici, dans ce tableau, ce n’est pas le cas, le mur déborde. C’est comme si, de facto, il y avait un vide au-delà. Et il me semble qu’il s’agit ici d’une sorte de nuit de néant, d’un ciel nocturne qui s’éteint de ses astres.

PS : Un mot sur la datation. Au bas de la caisse, David a écrit, “L’AN DEUX”. Cette inscription correspond au nouveau Calendrier Révolutionnaire, qui commence officiellement le 22 septembre 1793. Pourquoi David antidate-t-il son tableau ? Parce qu’il a l’offert à la Convention le 14 novembre 1793, soit donc le 24 brumaire de l’An Deux. 

Léon Mychkine