Dubuffet, Filliou, Vautier, des idiots (in)utile(s) ? Pour une approche paradigmatique de la Médiocrité #1

Dans son livre, L’idiotie, Jean-Yves Jouannais, s’il cite beaucoup, énormément de noms, ne mentionne pas Ben Vautier, alias Ben. Et c’est étonnant, car Ben aurait assurément une place dans son ouvrage, et dans cette mouvance assez unique au XXe siècle, soit celle de considérer que n’importe quoi, absolument n’importe quoi, peut “faire art”, ce qui, en tant que postulat, aura produit (et produit encore) un nombre assez considérables de croûtes et autres objets innommables. Effectivement, avec un tel axiome, on a de grandes chances d’aboutir à une pensée médiocre de l’art, pour ne pas dire vulgaire, et ça, c’est tout Ben ! Filliou, dans ses écrits, revendique très tôt la Médiocrité comme concept performatif, cependant qu’il aura auparavant disqualifié, dès 1966, l’“ancien art”, dans ses Manifestos :

« La peinture, sculpture, etc. aujourd’hui représentent le medium plus archaïque de l’art, dépendant de patrons féodaux qui paient exorbitamment pour la singularité et la magie fétiche : l‘“esprit” de l’artiste comme manifesté dans les traces de sa touche ou au moins dans sa signature.» On ne sait pas ce qui motive Filliou dans ce propos, mais, une chose semble claire, les deux pratiques citées n’ont pas l’heur de lui agréer, au point qu’il les juge archaïques, ce qui est tout à fait stupide. Mais ça lui permet de dégager le terrain. Mais pour quoi ? Il poursuit : « Il est temps d’incorporer les avancées dans la technologie afin de créer des œuvres d’art en série, disponibles pour les riches et les non-riches…». C’est assez embarrassant ce qu’écrit ici Filliou. En effet, il est en train d’annoncer une sorte de programme qui entend se substituer à l’art, c’est-à-dire un art pour les masses… Mais, en 1966, cela existe déjà depuis 30 ans, aux États-Unis, la culture de masse. À dire vrai, à cette date, tout le monde n’est pas nécessairement d’accord avec Filliou ; il y a encore de très grands peintres et sculpteurs, et puis, pourquoi vouloir évacuer l’art “traditionnel” (moderne) et ne garder que l’art de masse ? Les deux fonctionnent assez bien, chacun dans leurs propres rayons d’action. Avant de voir où Filliou veut en venir, rappelons qu’une certaine teneur dans le propos n’est pas sans rappeler ce que disait Tzara, dans le Manifeste dada de 1918 : 

Pour Tzara, on le voit, la peinture, bonne ou mauvaise, n’est destinée qu’à des “placements”… Et puis, de toutes manières, l’artiste nouveau (tiens tiens !) ne peint plus, puisque les tableaux sont devenus “inutiles”, il produit directement avec les matériaux disponibles… Tout cela est grotesque, bien entendu, mais je pardonne Tristan, car je l’aime beaucoup. Revenons à Filliou, qui, un an plus tard, dans le multilivre écrit :

Bien sûr, ce qu’écrit ici Filliou est très partial ; et on pourrait vite montrer que la période dont il traite a connu des artistes très concernés pas la composition, et on pourrait d’ailleurs se demander en quoi la composition serait antithétique à l’invention ? Mais le caractère “inventif” attribué par Filliou aux artistes qu’il cite, lui permet d’instiller l’idée que ces derniers s’inscriraient dans un temps plus rapide, plus efficace, moins laborieux ; et que cette différence d’exécution permettrait un jugement de valeur dépréciatif (la médiocrité) de la part des artistes qui prennent plus de temps, qui seraient plus “laborieux”. Je ne sais pas d’où Filliou sort que les artistes “laborieux” jugeraient médiocres les artistes “inventifs”, mais il apparaît clair qu’il sort cela de son chapeau ; il produit un concept, voire, un paradigme, le paradigme de la Médiocrité. Et c’est ici qu’il se démarque du Tzara 1918, qui n’en appelait, n’en aurait sûrement jamais appelé à la médiocrité ! Et c’est bien pourquoi je vois, dans ce moment revendiqué de médiocrité par Filliou le surgissement d’un paradigme. Rappelons qu’un paradigme, c’est une articulation théorique, un point de bascule qui permet de penser à nouveaux frais telle ou telle donnée du monde réel et ou de la réalité. En science, puisque la notion de paradigme en provient (T.S Kuhn), un paradigme, c’est de dire que « la lumière est faite de photons, i.e., d’entités quantum-mécaniques », paradigme qui provient des recherches de Planck et Einstein, et qui s’est substitué au plus ancien, dérivé de Newton (Kuhn). Dans certaines périodes, il peut arriver que plusieurs paradigmes soient en concurrence, jusqu’à ce qu’un, finalement, l’emporte sur les autres. C’est ainsi, par exemple, que, durant l’élaboration de la nouvelle théorie de la Relativité Restreinte du début du XXe siècle, nous avons connu plusieurs propositions, et c’est celle d’Einstein qui l’a emporté, car c’était la plus heuristique, et finalement, la plus vraie. La notion de paradigme est, de nos jours, employée un peu à la va-comme-je-te-pousse, et je la transpose dans le domaine de l’art, dans la mesure où, justement, nous voyons souvent dans l’histoire de l’art des théories ou mouvements concurrents, qui s’opposent, s’ignorent, ou sont en concurrence. De fait, parmi d’autres théories ou programmes artistiques, on peut dire que le “programme” artistique de Filliou (exhausser la médiocrité) aura trouvé sa place dans le paysage, et il en fait toujours partie, qu’il soit revendiqué, d’ailleurs, ou non. Filliou, en s’opposant aux arts qu’il considère comme archaïques, oppose les arts “novateurs”, qu’il inclue donc dans la Médiocrité, véritable mouvement artistique en soi. Dans le passage ci-dessus, Filliou, une fois qu’il a introduit son paradigme, fait main basse sur la Modernité entière (nous ne sommes plus après la Première GM, mais aussi avant). Voici que Duchamp, Klein, Cage, Giorno, Gross, sont les Médiocres mais ils sont aussi l’art moderne, si je lis bien. Le texte de Filliou, à vrai dire, se veut un programme politique, révolutionnaire :

Les artistes, dans son programme, comme nous venons de le lire ci-dessus, sont pourvoyeurs de loisirs. Mieux, ils aident les enfants à développer cette merveilleuse occupation. On croirait un programme soviétique, ou maoïste… Et Filliou insiste bien, avec ses pieds légers de mastodonte idéologique : puisque les artistes sont naturellement dotés de créativité, ils ont tout intérêt à se rapprocher de cette mission éducative, qui leur permettra, par là-même, d’échapper au cercle vicieux qui, dans la société traditionnelle, ne leur demande que d’être « des fournisseurs de distractions utilitaires ou de valeurs snobs pour la classe privilégié ». C’est tellement ridicule, ce qu’écrit ici Filliou… Et nous sommes en 1967. Mais cela rappelle la position de Jean Dubuffet (article ici), qui, dès 1949, après avoir suivi les cours des Beaux-Arts, s’est éloigné du milieu artistique et a commencé à dénigrer « l’art homologué, l’art donc des musées, galeries, salons — appelons le L’ART CULTUREL », avec les œuvres de ceux qu’il appelle les « IRRÉGULIERS », dont la « production ne lui paraîtra plus en effet représentative de l’activité artistique générale, mais seulement de l’activité d’un clan très particulier : le clan des intellectuels de carrière ». Ce qu’écrit ici Dubuffet rejoint tout à fait en esprit la prose de Filliou.

Jean Dubuffet, « L’art brut préféré aux arts culturels”, Galerie René Drouin, octobre 1949

Plus j’y pense, et plus je me dis que Dubuffet a dû lire Céline, notamment son Voyage au bout de la nuit, tant ce qu’il écrit ici, le ton qu’il prend, semble tout droit sorti d’une satire équivalente. Mais Céline écrivait un roman, tandis qu’ici Dubuffet parle de la réalité, avec des êtres de chair dedans. C’est très idiot, ce qu’il écrit. Leur point commun ? Une pensée médiocre, revancharde de l’art, qui, tout compte fait, frise très ostensiblement la région neuronale de l’imbécillité. Soit ; qu’est-ce que cela donne ? Filliou aura commencé dès avant ses écrits ses interventions artistiques, comme celle-ci

Robert Filliou, “Ample Food for Stupid Thought”, 1965, Wood box containing 96 offset postcards box : 15 x 20 x 5.1 cm, sheet (each) : 12.7 × 17.8 cm, Something Else Press, Inc., New York, Cologne, Paris 500 (104 boxed) © 2020 Estate of Robert Filliou, MOMA

La boîte “Nourriture ample suffisante pour pensée stupide” contient 104 cartes sur lesquelles se donnent à lire des phrases destinées à nourrir la pensée stupide. Au moins, avec Filliou, on ne peut pas dire que nous soyons pris au dépourvu : il annonce le programme, dès le titre de son œuvre, titre qui se retrouve gravé sur le couvercle de la boîte. On pense bien sûr à l’art conceptuel, à la chaise trine de Kosuth, en réel, en photo, et en définition, qui, curieusement, date aussi de 1965. Ainsi, de la même manière la boîte de Filliou consiste en trois tropes (tropes par ressemblance, pour le dire vite), et affiche ce qu’elle contient, comme l’écriture “Boîte de Chocolat” sur une boîte contient bien des chocolats. Nous avons eu ci-avant un aperçu du Programme Révolutionnaire Artistique de Filliou, et, franchement, sommes-nous cul par-dessus tête ? Je crois bien que non.

à suivre …

 

Léon Mychkine


 

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