Entretien Soo Kyoung Lee avec Léon Mychkine

Léon Mychkine : Bonjour Soo, je voulais vous contacter parce que ta peinture me parle. Je la connais depuis des années, et elle ne me disait rien, au sens où je n’en recevais pas de signaux, et puis, il y a quelques jours, ça s’est déclenché. Ça me parle, et j’essaie donc de trouver ce que cela me dit. D’où mon intérêt pour ton œuvre et ce que tu peux en dire, si tu peux en dire quelque chose, évidemment.

Soo Kyoung Lee : Je suis très heureuse de ce nouveau regard. Alors, quand je peins, je suis un peu dans le non-savoir. Je ne sais pas ce que je vais peindre. Je suis dans un énorme doute, je ne sais pas comment avancer. Je n’ai pas de préconceptions. Je me suis dit : “c’est un acte à partager”, donc je le fais, mais je me demande s’il y a quelqu’un qui pourra regarder, qui pourra être touché, en fait, et c’est ton cas, et je suis très ravie, rien que pour ça, et je te remercie pour écrire un texte sur mon travail.

LM : Mais je t’en prie ! Mais attends de lire ; j’espère que cela te plaira… [Rires]

Soo Kyoung Lee, “Bleu nuage”, 2017 acrylique sur toile 118 cm x 89 cm, Galerie La Ferronnerie

SKL : Donc, ce que je fais, c’est ce que tu vois ; c’est une pure abstraction, en fait, très colorée, et à la fois, je ne mets pas tant de couleurs, alors qu’on dit souvent que je mets beaucoup de couleurs dans mon travail. Et en même temps, je ne sais pas très bien gérer les couleurs, donc je repentis énormément. J’essaie d’ajuster les couleurs intuitivement, en fait, à plusieurs reprises. Donc même mon monochrome n’est pas fait d’un seul coup ; quelque fois une douzaine de couches, je change de nuance ou carrément de couleur. Je suis aussi très curieuse de savoir à quoi tu penses quand tu regardes mon travail [Rires].

LM : Écoute, c’est ce que je disais : tout à coup, une œuvre se met à me “parler”, je ne sais pas pourquoi, ni comment cela se fait. Donc je pense que tu es une peintre excellente. Tu fais de la peinture abstraite, et cette peinture est jeune, elle a un peu plus de cent ans, c’est tout. Après, évidemment, toute peinture est abstraite, on est d’accord, parce que un tableau d’Ingres représentant une femme, il est abstrait quand même, nous sommes d’accord ?

SKL : Oui.

LM : Après, il y a ce que j’appelle la “peinture abstraite littérale”, et la “peinture abstraite non littérale”. Donc, la première, c’est toi, par exemple, et la seconde, c’est un tableau d’Hockney, par exemple. Néanmoins, l’art abstrait étant quand même très jeune, on n’a pas manqué d’œuvres, dans tous les sens du terme. Et je trouve qu’il y a quand même pas mal d’œuvres abstraites qui ne “parlent” pas, qui ne “disent” rien. Et moi j’aime bien l’art qui parle. Et ce que j’aime bien dans ta peinture, c’est donc  — aussi —, cela : elle me présente une espèce de monde, qui est le tiens, je pense, qui propose notamment des impressions de superposition, de perspective même, ce qui est fort, parce que beaucoup de peintures abstraites sont plates, complètement plates, il n’y a pas de dimension. Et dans ton travail il y a plusieurs dimensions, est-ce voulu ou pas ?, je ne sais pas.

SKL : Oui, absolument. Mais c’est une fausse dimension. Je regarde beaucoup l’art byzantin, la peinture ancienne, Trecento, Quattrocento, les enluminures, ça m’épate beaucoup. Je viens de l’Asie, je n’ai jamais fait les Beaux-arts.

Soo_Kyoung Lee, “Écarlate”, 116 x 89 cm, Courtesy de l’artiste (Exemple d’une série d’œuvres réalisée pendant le Confinement)

LM : Oui, tu es autodidacte.

SKL : « Autodidacte », c’est très bizarre de dire ça, mais absolument, je n’ai pas été formée. J’ai fait un Mémoire sur Ionesco quand j’étais étudiante. Mais mes parents étaient amoureux de la peinture. Quand j’étais enfant, mon père avait plein de livres de peinture, et je passais des heures à observer les scènes, les couleurs, les regards, les gens… Et puis ce côté étranger par rapport à ma culture, ça, ça m’intéressait absolument. Et au collège, et au lycée, on avait des cours d’arts plastiques, et mon professeur, un sculpteur, nous montrait des images de Duchamp, Pollock, et moi j’étais absolument happée par ça. Je m’en rappelle très bien. Mon père, dès qu’il en avait l’occasion, achetait une toile. J’ai toujours vécu avec des tableaux à la maison, mais c’était des tableaux anciens, coréens, mais aussi actuels, donc c’était noir et blanc, des paysages, des bambous, des chrysanthèmes, des cerisiers ; des choses comme ça. Et un jour, ma mère a acheté une nature morte, de l’art occidental, qui était sobrement peint. C’était peut-être une copie, je ne sais pas ; la pomme ne “faisait” pas pomme, les poires ne “faisaient” pas poire. Et moi, j’étais tellement fascinée par la différence entre l’art occidental et l’art oriental, et quand j’entrais dans la maison, ce tableau était devant mes yeux ; et j’observais tout : comment il gère la lumière, les volumes, les touches, etc. Parce qu’il y avait tout ça à regarder. Et puis un jour ma mère a accroché une copie de Mona Lisa, à côté des toilettes des enfants, et ça me faisait peur. Mona Lisa, elle regarde tout le monde, en fait. Et c’était aussi ça : ce sont des choses qui m’observent ; ce n’est pas seulement moi qui regarde, ce sont des choses qui me captivent, dont émane une présence, en fait ; c’est ça. C’est ça qui m’a vraiment marqué. Plus tard je suis allée à l’université, et puis je suis venue en France, où j’ai travaillé dans la diplomatie. Et puis, comme j’avais plus de temps, une fois rentrée du travail, peu à peu, je me suis mis à réfléchir sur ma vie, et je me suis rendue compte que j’étais vide, et que finalement, la seule chose qui m’intéressait, c’était la présence dans la peinture.

LM : Et tu avais quel âge quand c’est arrivé ?

SKL : Je crois que j’avais 26-27 ans. Alors pourquoi j’en suis venu à l’abstraction ? Déjà, le mot « abstrait » m’intéressait beaucoup. Il peut avoir plusieurs sens, par exemple celui de « synthèse », mais aussi de ce qui est ambigu, qui est vague. Par contre, « abstraire », « abstraction », ça me parle plus ; je suis maître du jeu, et je fais venir les choses, ou je rencontre les choses qui arrivent. Et dans ce sens, je parle toujours de l’« abstraction », plutôt que de parler de « peinture abstraite », parce que le mot « abstraction » vient du verbe « abstraire », et il y a un axe qui passe par là. Et c’est vrai que tout n’est pas dicible. Et c’est aussi plus rapide, et peut-être plus universel, par les formes, les couleurs, de proposer ; et je trouve ça plus parlant, en fait. Les volumes arrivent par les superpositions ; je joue avec pour faire sortir davantage, il y a un côté in et out ; il y a quelque chose qui entre par la superpositions, il y a quelque chose à l’intérieur qui se crée. La toile, c’est un endroit réel et tangible, c’est un endroit qui est face à moi, qui est frontal. Il n’y a rien de mystique. En fait, il faut y aller, il faut le toucher, il faut mettre quelque chose dessus, pas dedans.

LM : Tout à l’heure, tu parlais de « présence », et c’est justement ce que j’éprouve face à tes peintures ; cet effet de présence. Et avec des effets de perspective, de surface, ta peinture rejoint l’étymologie du mot « présence », être-en-avant. Tu réussis à créer des surfaces qui disent quelque chose. Alors après, ce qu’elles disent, à chacun de voir, ce n’est pas à toi de tout dire non plus, évidemment.

SKL : Oui, c’est vrai. En fait, le tableau m’impose beaucoup de patience, beaucoup de temps. C’est un dialogue, sans arrêt. Il faut attendre longtemps pour que quelque chose apparaisse. Il y a comme une magie, en fait. Du coup je la recueille, je l’accepte, et avec ça je retravaille et en fait sans arrêt c’est comme une danse, ensemble ; parce que je laisse cette chose devenir. C’est l’accueil de la présence. Pour moi, c’est très important. Après, vulgairement parlant, on peut dire que dans la « composition », chaque chose, chaque présence, a une humeur particulière, sa propre ambiance, et je pense au mot anglais ‘mood’. Et c’est ça que je cherche, en fait ; c’est comme un être. Donc il donne sa propre aura, sa propre présence. Donc le mot « présence » fait vraiment partie de mon travail.

LM : Oui, du coup, je suis bien content de l’avoir trouvé en écrivant sur ton œuvre !

[Nous rions]

PS : Je recommande vivement au lecteur d’aller jeter un œil sur les différentes reproductions de Lee sur Internet, afin de bien saisir les bordures blanches, par exemples, très fines, et qu’il est impossible d’insérer dans le blanc de l’écran, entre autres détails à remarquer.

Entretien réalisé au téléphone, retranscrit par Léon, relu par Soo


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