Fascinant phallus. Mapplethorpe, amulettes et tintinnabulum

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« Une nourrice crache trois fois à l’arrivée d’un étranger, ou quand on regarde son nourrisson endormi, bien qu’elle soit, comme lui, sous la protection de Fascinus,  gardien des empereurs, non moins que des enfants ; de Fascinus, honoré comme un dieu par le vestales de la religion romaine ; qui, suspendu au char des triomphateurs, les défend à la fois contre l’envie d’autrui et contre leur propre orgueil, et les avertit de se retourner afin de conjurer la fortune qui les suit, la fortune, ce bourreau de la gloire.» Pline l’Ancien, Histoire Naturelle. 

 

Amulettes gallo-romaines en bronze dédiées à Fascinus

 

Tintinnabulum a forma di fallo leone, da pompei, I sec dc

 

Un tintinnabulum polyphallique en bronze (Mercure, Pompéi), les cloches manquantes étaient attachées à chaque pointe (Musée de Naples) . On les voyait : au cou des condamnés, du bétail,  en signe d’avertissement, suspendu à des édifices, magasins et maisons, et même sur des instruments de musique.

Antiquité romaine et gallo-romaine accordaient une fonction protectrice au phallus, même jusque dans la tombe ; on a trouvé de très nombreuses sépultures d’enfants ornées d’amulettes ityphalliques. Les vertus protectrices du phallus, contre le mauvais sort, le malheur, imprégnaient le monde des vivants et celui des morts. Nous n’en sommes plus là. Qui irait déposer dans un cercueil d’enfant des amulettes phalliques ? Qui irait accrocher derrière sa porte d’entrée un Tintinabulum (ci-dessus), qui servait tant à prévenir d’un visiteur que de conjurer le mauvais sort ? Ce serait certainement mal compris, mal interprété. Eh oui !, nous ne sommes plus au gallo-romain. De la même manière, si nous croisions une personne ornée d’un pendentif en forme de phallus, nous nous poserions des questions, et ne verrions là probablement que vulgarité ou provocation. Et pourquoi donc ? Parce que nous avons changé d’époque… Tout bêtement. De nos jours, le phallus peut toujours être vénéré, adoré, mais dans le privé, ou sur l’Internet, dès le plus jeune âge… ce qui est un autre problème. 

Pour les vulves, nous avons Baubô, Hathor, Amaterasu, etc. Les garçons sont très vite fascinés par leur sexe. Les jeunes adolescents aussi. Je me souviens, vers l’âge de 13 ans, quand nous nous changions pour aller en sport (la corvée). Sans que rien ne se dise, c’était toujours le même rituel rapide, regarder brièvement la “bosse” que produisaient pénis et bourse sous le slip, et, à tout coup, obtenir un rictus de toujours les mêmes crétins, qui ricanaient devant les moins bossus, en se tapant du coude. D’où leur était venue cette manie d’épier, de repérer les bien fournis et les malchanceux ? Ce ne sont certainement pas leurs parents qui leur avaient inculqué. Alors…? Probablement de grands frères, des gars plus âgés, qui leur avait passé le message ontologique qu’un garçon doté d’un petit pénis ne pouvait qu’être une demi-portion, quand l’expression elle-même devait certainement être plus fleurie. Cette fascination, en grandissant, se déplaçait sur le phallus, soit cette incroyable transformation d’un organe qui, de taille modeste, peut prendre des proportions impressionnantes. C’est unique sur le corps mâle un truc pareil, non ? Bien entendu, un homme doté d’un pénis remarquable sera, de facto, admis comme un vrai mec, un bon reproducteur, et, surtout, un bon copulateur, au succès assuré. Sur de nombreux site de rencontres, beaucoup d’hommes n’hésitent pas à montrer leur phallus, ou bien, rasés de frais et “bien” habillés, se tiennent devant leur voiture rutilante et chère. Mais est-ce qu’une grosse voiture puissance et brillante n’est pas un phallus sur roues ? Il y a bien longtemps, une amie psychiatre, traversant sur un passage protégé, manquant de se faire renverser par une grosse voiture vrombissante, s’étant retournée en criant : « Espèce de gros phallus !», et j’avais trouvé qu’il y avait là quelque chose de très pertinent, en sus de la drôlerie. La hantise du pénis trop court aura pourchassé l’homme comme l’idée même de la mort, dans le genre persistant. Nonobstant, on compte étonnamment peu d’artistes qui se soient intéressés à la chose ; bien moins que pour les femmes nues et les vulves. N’est-ce pas étonnant ? N’y a-t-il pas là, depuis le début, un sujet royal pour vanter la puissance masculine ?

En cherchant quelque peu, mais on ne vas pas y passer la nuit, on rencontre Mapplethorpe et Hujar. Peter Witkin ? Oui, ça lui arrive. Mais c’est toujours flippant, malaisant, comme on dit maintenant. Il y a aussi cet obsédé de McCarthy, mais on ne rencontre pas, il me semble chez lui, la moindre velléité esthétique rapporté au pénis (en l’occurrence) ; c’est souvent crade, de mauvais goût, etc., et je ne parle ici que de photographie, et, en l’espèce, ses “skin sample” sont bien misérables, pour ne pas dire nullissimes. Exemple en close up  (pardon, mais c’est vraiment à titre informationnel…) :  

 

Paul McCarthy, “Skin Sample”, 2005

Ainsi, en cette matière, c’est le premier qui s’en sort (si j’ose dire) le mieux. Visez-moi un peu ce morceau :     

 

Robert Mapplethorpe, “Cock”, 1985, gelatin silver print, flush-mounted on board, 38.7 x 38.7 cm, Christie’s

C’est impressionnant. D’un autre côté, ce n’est qu’une bite. C’est d’ailleurs le titre de la photographie : “Cock”. Oui, ce n’est qu’une bite, mais elle n’est pas anodine (peut-on même dire qu’une bite serait anodine ? Oui, certainement). J’ai longtemps trouvé fatigant Mapplethorpe et ses bites. Je me demandais toujours : Mais qu’est-ce qu’il a donc avec ses phallus ? On pourrait dire : Il était homo. Oui, et alors ? Ce n’est parce que l’on est homo, ou gay, comme on dit maintenant (en fait, depuis 1955), que l’on photographie pénis et phallus en veux-tu en voilà. (Après, que la plupart des hommes soient littéralement obsédés par cet organe est évident, à tel point qu’il semblerait que le cerveau même finisse par en prendre la forme). Et notre bonne vieille Bourgeois ; était-elle lesbienne ? Mais s’il y a une ironie grinçante, hameçonnante, chez Louise, il n’y a que du sérieux et de la vénération (un mot intéressant ici), voire de l’adoration, chez Mapplethorpe. Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pourrait-on vénérer le phallus ? Cela pourrait évoquer cette fête annuelle au printemps japonais, où l’on défile avec des chars surmontés de gigantesques phallus ; soit la fameuse Kanamara matsuri, la “Fête du pénis de fer”, célébration shintoïste de la fertilité, durant laquelle sont portés les “mikoshi”, ces temples portatifs présentant les plus fiers organes qui soient. Le plus ancien, et le plus grand, contient le pénis de bois. Celui en forme de bateau (ci-dessous) contient le pénis de fer noir. Enfin, le plus célèbre, porté par des hommes maquillés et vêtus en femmes — le pénis rose géant —, trône dans le mikoshi Elizabeth. Imagine-t-on une fête pareille chez nous ? Impossible. Absolument impossible. Et c’est dommage. Ce serait drôle.

 

Fête du “Kanamara matsuri” (かなまら祭り, Kawasaki, préfecture de Kanagawa, Japon
Fête du “Kanamara matsuri” (かなまら祭り, Kawasaki, préfecture de Kanagawa, Japon

Bien, revenons à la photo . C’est sûrement dans l’inconscient collectif. Il se dégage ici une impression de puissance. Admettre, reconnaître ce trait, c’est invoquer notre part animale ; c’est un fait, et aucune culture la plus évoluée ne pourra gommer cet ancrage animal. 

C’est une belle photo, mais pas facile à placer dans son salon. En fait, il y aurait presque un contraste entre la structure même du phallus, et le reste du corps. On pourrait penser que l’homme tient dans sa main une sculpture. Rapprochons-nous :  

Voyez rien que cette différence entre le lisse du poing, de la peau, les veinules du membre, les craquelures de la couronne. Bander, tenir fermement son phallus dans son poing, et ça y est, on se sent puissant. C’est assez ridicule, mais c’est archaïque (la part animale), cela doit remonter aux fin fond des âges. Un mixte, en un seul lieu, cet organe ; qui contient, suivant les circonstances, la capacité de prendre du plaisir, d’en donner, et aussi d’enfanter ; mais aussi de s’en servir comme d’une arme pour violenter, salir, souiller. Ça fait beaucoup pour un “simple” organe. On ne peut pas en dire autant du nez ou de l’oreille… Le pénis, comparativement au corps, c’est une sorte de super héros portatif. Bien sûr, le héros en rabat vite ; à l’éphémère ductilité il se rabougrit en un instant ; comme un champignon à la cuisson, et là, toute puissance aura disparu. Tandis que clitoris et vagin sont infiniment disponibles au plaisir jusqu’à l’épuisement, et non pas l’impuissance. Les initiés diront que la prostate, c’est autre chose, et que l’on peut en jouir pendant des heures. Mais, comme on dit, il faut déjà y aller… 

Au Abattoirs (Toulouse) j’avais vu cette photo : 

Robert mapplethorpe, “Jimmy Freeman”, 1981

Je crois que c’est l’une des meilleures, dans la série “phallus”. La position du modèle, et, surtout, celle de son pénis ithyphallique (supposera-t-on) donne l’impression qu’il est assis dessus, ou bien qu’il le défèque, c’est au choix. En tout cas, c’est tellement original comme posture que l’on pourrait croire qu’il s’agit là d’une pièce extérieure au corps même, un tronçon ajouté, par exemple. Très mystérieuse mise en scène.

Enfin, une fois que nous avons contextualisé, antiquement (gallo-romaine) et contemporainement (nippone) la prégnance protectrice et propitiatoire du phallus ; les photographies de Mapplethorpe paraissent bien anecdotiques. 

Ref. Georges Jelski, “Pendentifs phalliques clochettes et peltae dans les tombes d’enfants de Gaule Belgique. Une découverte à Arras”, Revue du Nord, Tome LXVI, janvier-mars 1984

 

Léon Mychkine

critique d’art, membre de l’AICA, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant

 

 


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