Goya, l’ange du bizarre. (Une mise au point opposée à M. Louvre-Ravioli, de Beaux Arts Magazine)

Grâce à Louvre-Ravioli (alias François Bénard) de Beaux Arts Magazine (son texte ici), je “découvre” cette belle intrigante nature morte de Goya. À mon avis, il pousse un peu le bouchon, Ravioli, il en pousse même plusieurs en même temps, ivre de lui-même (ça arrive). Il anthropomorphise un parallèle entre viande de boucherie et guerre en Espagne menée par Murat (1808) en faisant le lien avec les gravures réalisées par Goya, les fameuses “Horreurs de la guerre”. Tout cela me semble assez capillotracté. Pourquoi chercher si loin ce qui est devant nos yeux ? À mon humble avis, le sujet du tableau n’est pas en dehors du tableau, il est dedans, soit la différence entre dénotation et dépiction.   

Francisco de Goya y Lucientes, “Nature morte à la tête de mouton”, 1808-12, huile sur toile, 0,45 x 0,675 x 0,62, Musée du Louvre

L-Ravioli nous indique qu’en peignant de la viande de mouton Goya nous parle de la guerre des hommes : « Malgré son silence, le mouton de Goya pourrait bien être le bouc émissaire des horreurs de la guerre. Sa mise en scène le rapproche de la plaque 39 des Désastres de la guerre : Authentique exploit ! Avec des morts ! Composition équivalente, douleur transposée. Les têtes des insurgés sont plantées sur des arbres, à côté des bras, des jambes. C’est tout l’aspect sacré du corps qui est renié. Idem pour le mouton : il est décapité, sa carcasse est coupée en deux, sa cage est profanée ». Lecteur, juges-en par toi-même, et cherche le rapport :

Goya y Lucientes, Francisco de, “Grande hazaña! con muertos!” 1810 – 1815, Aguafuerte; Punta seca Soporte Papel avitelado, 156 x 208 mm, Serie Desastres de la guerra [estampa], 39, Museo del Prado, Madrid

En quoi la « composition » serait « équivalente »? Depuis quand découper un mouton c’est le profaner ? (L. Ravioli doit être vegan). Enfin, quel rapport entre une nature morte, qui, en soi, ne contient rien d’horrible — à part, encore une fois, pour ceux qui considèrent que les animaux sont assassinés et que manger de la viande c’est épouvantable…—, et une scène de massacre particulièrement sauvage ? Aucun. J’ajouterais que si on découpe le mouton, c’est pour pouvoir le préparer et le manger, ce qui n’est pas le cas des victimes mutilées, jusque plus ample informé… Donc, désolé, mais Ravioli me semble à côté de la plaque, celle où, justement, on prépare les ravioli. Goya était un artiste libre, et il pouvait très bien peindre un tableau relatif à la guerre, ce qu’il a d’ailleurs fait, en peinture et en gravure. Pourquoi donc aller chercher ailleurs ce qui ne se trouve pas là ? On pourrait très bien supposer que cette Nature morte est un délassement, un travail, la routine. Mais nous sommes chez Goya et il n’est pas étonnant de finir par se rendre compte de quelque chose d’étrange. Ce quelque chose, ce n’est pas le fait que le mouton nous regarderait, comme l’écrit Ravioli, car si même c’était le cas, l’angle de vision est plutôt dirigé vers l’intérieur du tableau, et non pas vers l’extérieur. Non. Ce qui est bizarre, ici, c’est la position des rognons (i.e., les reins). Pourquoi Goya les a-t-il placés ainsi, chacun à l’intérieur des côtes ? Et notez comme le premier est en plein centre du  tableau, les côtes semblant presque un cadre ? Ainsi, le sujet du tableau, c’est le rognon.

 

Cette forme allongée, comme un cocon, surmontée d’une espèce de tête ronde ne ferait-elle pas signe vers le fantomatique ? S’il y a quelque chose qui interpelle, dans ce tableau, ce n’est pas la tête, dont l’œil, d’après L. Ravioli, nous regarde et la bouche nous sourit (!) ; ce n’est pas la « cage » (la cage thoracique coupée en deux) ; c’est le rognon la forme la plus étrange ; et, encore une fois, Goya l’a placée en plein centre, tandis qu’un rognon n’a rien à faire à cet endroit, en temps normal (ie., vivace). On aurait pu aussi s’attarder sur la manière, la touche de Goya pour traiter la peau de profil de la tête, mais cela ne ressortit pas au bizarre.

 

Léon Mychkine

critique d’art, membre de l’AICA, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant.

 

 

 


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