ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

Jules Olitski, “Réflexions sur les chefs-d’œuvre”

 

Jules Olitski, With love and disregard : enchanted at dawn, 2002, water-based acrylic on canvas, 40 x 30 inches, The Estate of Jules Olitski

 

The Edmonton Art Gallery’s Update magazine of July-August 1985 

Le sens le plus vif que j’ai jamais eu sur la connectivité avec le passé en art était quand il y a des années je regardais une très belle fresque de Piero della Francesca dans une petite chapelle à Monterchi, en Italie. Elle montre la Madone sortant d’une tente. Sa main est sur son ventre, indiquant qu’elle a un enfant ; de chaque côté se tient un ange, tenant un rabat de la tente. Quand je me suis retourné pour partir j’ai regardé le visage d’un garçon, probablement le fils du gardien, et me suis figé. Séparé de cinq cent ans, c’était le même visage qui avait posé pour l’un des anges.

Quand j’étais jeune, le peintre que j’admirais le plus était Rembrandt. Je reste touché par un grand Rembrandt un peu de la même manière qu’Emily Dickinson a dit comment elle l’était avec le vrai truc en poésie : “si je sens physiquement comme si ma tête était arrachée, je sais que c’est de la poésie”. C’était assez ma réaction en voyant Bethsabée (au Louvre).

Chaque fois que je suis à New York j’essaie d’aller à la Frick Collection, au moins une fois, ne serait-ce que pour voir Le Cavalier Polonais. Bien sûr qu’il y a d’autres œuvres sensationnelles au Frick, mais c’est cette peinture que je dois voir. Ceci dit, à-propos du Cavalier Polonais : Il y a peu j’en ai agrafé une large reproduction au mur de mon studio. J’allais entrer dans cette peinture. J’allais la démonter, l’ouvrir comme vous ouvririez un curieux réveil-matin pour voir ce qui faisait ce tic-tac particulier. J’ai peint depuis cette reproduction, peinture après peinture, durant cette période. Vous savez ce que je veux dire ; je l’ai utilisée presque comme je l’aurais fait d’un modèle. Je m’y référais constamment, essayant d’en avoir la structure interne pour servir mon but, en quelque sorte, ma vision. Ça ne marchait pas. J’ai tourné cette fichue reproduction en tout sens, et son secret m’a échappé. Quelle peinture ! C’est toute une surface ondoyante, sans couture et impénétrable : un bon Rembrandt n’a pas de trous.

Rembrandt van Rijn, The Polish Rider, c.1655, Oil on canvas, The Frick Collection, New York

Quand je suis allé en Hollande vers la fin des années 60, c’était principalement pour voir les Rembrandt. Et il y en avait plein à voir, bien que pas autant de chefs-d’œuvre à ce que j’attendais (et je dois dire que j’étais un peu déçu par la Ronde de Nuit). Franz Hals pour qui j’avais toujours eu goût, était même dans certains cas meilleur que ce que j’avais cru : cette large peinture, presque murale, des Régentes de l’Hospice de Vieillards est un chef-d’œuvre.

Franz Hals, Regentesses of the Old Men’s Alms house, 1664, Huile sur toile, 175 x 249,5 cm, Haarlem, Frans Hals Museum

Je ne sais pas pourquoi, mais juste maintenant une image de Jupiter et Io du Corregio a flashé dans mon esprit. Je n’ai jamais vu la peinture en vrai, mais c’est mémorable même en reproduction. Je l’ai vu la première fois dans un livre de Thomas Craven, titré, je crois, Masterpieces of Art. Cela doit faire plus de 45 ans. Le livre avait coûté dix dollars et c’était une belle somme à cette époque. J’ai harcelé ma pauvre mère jusqu’à ce qu’elle m’eût acheté le livre. Et quel livre merveilleux c’était : Commençant avec Giotto (peut-être plus tôt, j’oublie) et incluant Picasso et le Cubisme, et puis bredouillant dans une triste fin avec Benton, Curry, et Wood.

Revenant à la Hollande, il y avait une peinture qui tournait en boucle dans ma tête : La Vue de Delft de Vermeer. Vous ne pouvez rien dire depuis une reproduction — ça ressemble juste à, eh bien, à ce que c’est après tout : juste une peinture, juste une peinture. J’ai toujours admiré Vermeer, mais rien de ce que j’avais vu ne m’avait préparé pour la Vue de Delft. Arrivant devant avant même de savoir qui l’avait peint, l’expérience était presque un plaisir insupportable, peut-être quelque chose comme être au paradis et sur une chaise électrique au même moment. C’était comme quand j’avais 18 ans et écouté la Missa Solemnis de Beethoven pour la première fois. Enfin bon, à mes yeux, c’était aussi proche du miraculeux qu’une peinture puisse l’être. Vermeer est si mystérieux, cela paraît si approprié que nous sachions si peu à son sujet.

Johannes Vermeer, Vue de Delft (Gezicht op Delft), 1659-1660, Huile sur toile, 96,5 × 115,7 cm, Mauritshuis Koninklijk Kabinet van Schilderijen, La Haye

À l’exposition récente de Caravaggio au MET, il y avait un grand et large noir de Tintoret qui était merveilleux, et une satanée bonne peinture d’Annibal Caracci d’une boucherie : les carcasses pendantes, beaucoup de sang ruisselant ; une peinture ravissante. Du même artiste, un formidable Jésus mort couché au sol, raccourci de telle sorte que la plante de ses pieds est droit dans votre visage.

Ces plantes de pieds étaient magnifiquement traitées, digne de Goya (on ne peut guère faire mieux que ça ; je pense que même Manet serait d’accord). Dans la même galerie, ce pauvre Goliath de Guido Reni avec ce trou atroce dans la tête. J’étais surpris à quel point la peinture était bonne ; non pas que j’aurais échangé une minute pour l’un des ces grands dessins de Rembrandt. Ce que je ne donnerais pas, disons, pour Eleazar et Rebecca au puits, de Rembrandt. C’est un dessin très libre, des lignes comme un gribouillage et un lavage à l’encre. […] Connaissez-vous ce dessin ? Un énorme chameau derrière deux silhouettes, qui domine juste tout ; un mastodonte de présence sans forme. Le dessin danse juste sur le papier blanc, comme une éclaboussure d’encre allant plop plop — woosh ! On dirait que ça a été fait ce matin.

Comme vous le savez, ce n’est pas cool ces jours-ci de reconnaître une connexion avec l’art antérieur. Quelle faim d’immaculées conceptions parmi certains de nos artistes. Quand cela a-t-il commencé ? Je me souviens avoir lu un article d’une des éminences du Minimalisme (était-ce dans Art News vers la fin des années 60 début des 70 ?) dans lequel il paraissait prétendre que lui et les co-Minimalistes avaient donné naissance à eux-mêmes d’eux-mêmes : leur art ne devait rien au passé ni au présent, rien à personne. La honte ; même la Vierge Marie admit quelque contact avec une origine. Bien sûr que la tradition peut être intimidante ; nous pouvons être poussés directement dans la paralysie académique, qui est probablement ce dont Emerson avertissait ses contemporains : “Ne portez pas de cadavres du temps jadis…” Prenez ce que vous voulez du passé et jetez le reste. Continuez d’aller en amont et vous trouverez de plus en plus à prendre et peut-être de plus en plus de quoi se débarrasser. Il semble que la tradition qui nous a engendré est celle que voulez la plus transformer ; c’est elle que vous refusez à maintes reprises jusqu’à ce que vous ayez fait quelque chose de vous-même. Cette création (appelez-là votre vision) peut ne pas du tout ressembler à son père, et le plus différent elle semble, et le plus probablement elle sera mise à bas, spécialement si c’est bon. Sinon pourquoi Friedzel Dzubas, par exemple, ou Jack Bush, après toutes ces années, n’a pas obtenu la reconnaissance qu’il mérite ?

Que dire à mon gentil voisin, un homme qui n’a pas la plus brumeuse idée de qui était Rembrandt, et qui est dans une équipe différente de  Ben Shahn, mais qui se sent plutôt libre de huer et se répandre sur “cet escroc de Jackson Pollock et tout le reste des imposteurs” ? Il dit qu’il adore Leroy Neimann et ne s’opposerait pas à acheter une peinture à ce gars qui s’est coupé l’oreille. J’étais assez stupide pour lui faire remarquer que Rembrandt a peint certaines des peintures les plus originales de son temps, mais s’il était vivant aujourd’hui il ne peindrait pas des Rembrandt tels que nous les connaissons. 

En une : Jules Olitski, “Revelation- Pink and Yellow”, 2006, 25 x 29 inches, acrylic on canvas, The Estate of Jules Olitski

 Traduit par Léon Mychkine