ART-ICLE.FR, le site de Léon Mychkine (Doppelgänger), écrivain, Docteur en Philosophie, chercheur indépendant, critique d’art théoricien, membre de l’Association Internationale des Critiques d’Art (AICA-France)

Juliette Jouannais. L’échappée. Partie 1

La galerie Charlotte Norberg a publié, en 2016, un catalogue d’œuvres de Juliette Jouannais, accompagné d’un texte de Stéphanie Katz, essayiste et enseignante en analyse de l’image à l’université d’Amiens. La deuxième page offre une vue photographique sur un carnet de peintures, des tubes de couleur, et un jardin. Nul besoin de chercher dans l’Histoire de l’Art : Tout est là ! J’ai, soudain, en regardant et découvrant, je dois le dire, le travail et l’œuvre de Jouannais, l’intuition que notre artiste prend, ou plutôt prélève, directement dans le jardin (entendez la Nature, quand elle avait une majuscule), le nectar dont…. En effet, je prends cette photographie à la fois comme inaugurale — on commence à feuilleter un livre —, mais aussi comme performative : tout est là, en activité. Et, de fait, je prends cette photographie comme un indice, voulu par Jouannais. Mais, bien sûr, cet indice ne dit pas, en sous-titre : « voici, cher lecteur, ce que je recopie… », ou, pire : « voici, cher lecteur, ce qui m’inspire »… Non. Il dit quelque chose, j’en fais l’hypothèse, du matériau premier que recycle Jouannais pour faire de l’art. Et quand j’utilise le verbe « recycler », je ne parle pas de quelque chose qui pourrait être usagé, sachant que, de toutes manières, ce qu’on appelle toujours la Nature se suffit à elle-même ; non, je parle d’un processus à vrai dire fort mystérieux qui, partant de la Nature, traverse les sens et l’intellect de Jouannais et, au prix de transformations qui, encore en fois, échappent au commun des mortels, fait jaillir une production artistique (j’y reviens plus loin, dans son aspect cognitif et métacognitif). Le lecteur va se dire que je suis en train de tourner autour du pot de la fameuse mimêsis, l’Imitation de la nature. Eh bien !…, pour le moment, disons : « oui et non ». Oui et non, ça nous laisse un espace, une fente, un entre-deux dans l’espace. C’est bien. C’est aussi risqué, on peut choir plus facilement. Mais bon ! Donc, il faudrait quand même s’occuper de ce Oui & Non. Qu’est-ce à dire ? Prenons un exemple concret

Juliette Jouannais, gouache sur papier découpé, 100 x 100 cm,  2019,  Courtesy de l’artiste

Qu’est-ce que c’est ? (se demande le lecteur, enfin, au moins un, et c’est pour lui que j’écris). Donc ; au choix (oui & non) : un paysage… Ou, des fleurs. Pourquoi voir quelque chose de pseudo-naturel ici ? Encore une fois, je crois que Jouannais aime bien les indices. Regardez au premier plan. À quoi pensez-vous ? En marron pluriel et plus loin à droite en bleu idem. À des… feuilles ! Bravo ! Oui, cela fait penser à cela. Mais, après, cher spectateur, tu te débrouilles pour y reconnaître tes petits. Quels petits ? Eh bien !, ce qui s’enfante aussi dans l’imagination : les idées ! Donc, jardin ou paysage, peu importe à vrai dire. Ce qui importe, c’est le passage opéré par l’artiste entre ce qui est, ce qui va advenir et ce qui advient. C’est ce passage qui est intéressant. Pourquoi ? Posez-vous la question : Je regarde un paysage, ou un jardin. Qu’est-ce que j’en fais ? Rien. Disons, qu’éventuellement, la seule chose que “j’en ai fait”, c’est que j’ai interprété ce que je ressentais : paysage intéressant ou pas ; beau ou banal, etc. Idem pour le jardin. Tandis que, dès que nous avons affaire à une ou un artiste, c’est bien la question du se-faisant-à-refaire qui se pose. Et c’est dans ce re-faire, qui est d’abord une performance, il me semble, au sens strict, que se joue la force ou la faiblesse d’une pièce. Cela, les artistes, en général,  le sentent bien. Parce que, finalement, qu’aimons-nous (aussi) dans le travail d’une (ou d’un) artiste ? C’est qu’elle nous dise quelque chose, nous interroge, nous fasse faire un pas de côté, parmi d’autres réactions possibles, bien entendu. Ici, que fait, essentiellement, Jouannais ? Elle trans-forme. Pour le dire plus savamment : elle hypostasie. En philosophie, l’hypostase, c’est l’essence & l’existence, la puissance & l’acte. En fait, je crois, en ayant eu recours à ce mot, qui m’est venu tout seul, que de nombreux artistes pratiquent l’hypostasie. Mais restons en à Jouannais. Prenons acte que l’hypostasie, c’est un passage entre ce qui est potentiel et ce qui est actualisé, et imaginons le cas suivant : Jouannais est dans son jardin ; elle regarde la végétation, les couleurs, les insectes. Tout son regard, toute sa pensée, travaille. Les “choses” pénètrent son esprit, et font leur chemin vers l’hypostasie en son début. Puis, notre artiste va se saisir de ces matériaux ; et elle va confirmer l’hypostasie, qui sera donc bien passée de la potentialité (la puissance), à l’acte (l’actualité). Et c’est dans ce jeu, justement, que s’opère l’opération artistique. Mais, évidemment, c’est bien là que l’on attend l’artiste ! Que nous donne-t-elle, en l’occurrence ? Eh bien ! je crois que ce que nous offre Jouannais est extrêmement remarquable ! Pourquoi ?

Juliette Jouannais, acrylique sur rubans, 150 x 100 x 80 cm, 2012, Courtesy de l’artiste

Ce qui m’a intrigué très vite en regardant ses travaux, ce sont les trous, les vides (visibles dans la première illustration en début d’article). Cela m’a fait penser à des tableaux découpés du châssis. Le châssis devenant un déchet. Et même la toile aura disparu, puisqu’elle ne peut tenir toute seule ainsi dans la posture jouannaise. De fait, seule reste la peinture insolente, excepté que la peinture est mise en volume, ce qui change tout, aussi. À partir de là, il n’est pas étonnant que la peinture puisse prendre la forme qu’elle désire, et donc de la sculpture. Tout cela ressortit à un geste d’une élégance absolue. Ainsi, le retour inévitable à la peinture toujours traditionnelle (toile tendue sur châssis), pratiquée par la majorité des peintres, nous replonge, pour certains, et par contrecoup, dans la pesanteur, voire, la lourdeur.

Jouannais regarde dans son jardin. Mais « regarder », ici, ne veut pas forcément dire juste voir le paysage jardinal ; il est parfaitement possible que, dans le regard distal, entre les yeux neuronaux et la matière vue, il se passe des choses. De quel type ? Du type “processus cognitif” et méta-représentationnel. L’artiste voit quelque chose d’aussi banal qu’un jardin, mais 1) ce n’est pas si banal, 2) elle voit ce que personne ne voit. Ce “voir ce que personne ne voit” signifie non pas une sorte de double-vue, mais, bien plutôt, le processus du voir en pensant, en cogitant. Ce que cela veut dire, encore une fois, si ce n’est pas encore assez clair, c’est que le processus de la vision, pour une ou un artiste, est chargé ; ce que n’est pas nécessairement le regard du quidam. Il y a le processus cognitif : je ne peux pas ne pas voir (représentation), et il y a les processus métareprésentationnels : à partir de ce que je vois, je peux établir une base, mais comme un matériau, comme la statue en puissance dans la pierre, pour reprendre l’exemple fameux d’Aristote, exemple ad hoc, puisque c’est exactement cela : sans le réel, rien. Mais ce “non-rien” n’est plus comparable au réel.

Jouannais voit de la couleur, des volumes, et des trous. Elle applique à son art ce qui existe dans le réel. Et c’est peut-être pourquoi elle ne peut pas peindre, encore pour le moment, sur toile, et comme elle en a envie, ainsi qu’elle me l’a confiée (entretien en ligne bientôt). Comment fera-t-elle si elle entend trouer ce qui ne peut pas l’être (les ‘buchi’ et ‘tagli’ de Fontana n’avaient pas pour but de montrer les trous du réel, mais d’ouvrir sur un espace cosmique). Si on transpose son “voir” sur une toile, les trous ont disparu. Ce n’est pas en mettant du blanc, ou en laissant la toile vierge, que nous aurons idée de ces trous. Et donc, il est logique que ces trous, Jouannais les matérialise dans ses papiers découpés et ses sculptures. Les trous sont dans l’espace chromatique du réel ; et ils sont aussi dans la profondeur. Dans la perspective il y a plein de trous ! À ce moment, Jouannais ne peut que peindre sur du découpé sa peinture. Geste absolument incroyable, mais logique. Et c’est pour cela que Jouannais est à cheval sur la mimésis — entre Oui & Non —, puisque, d’une certaine manière, elle est extrêmement fidèle au réel, et de l’autre, elle invente une façon de peindre qui ne ressemble pas à ce que nous voyons (nous ne voyons pas les trous en tant que trous, dans le réel, mais en tant que vide, quand bien même nous le remarquons !). Jouannais est fidèle au réel, elle le troue, tandis que la plupart des peintres remplissent à qui mieux mieux l’espace ; ne laissant rien au vide, quand bien même supposé. Du coup, en quelque sorte, ça étouffe ! On a envie d’air, ainsi que les artistes et philosophes asiates l’avaient bien compris, parce qu’ils étaient déjà fidèles. De fait, Jouannais occupe une position dans la peinture qui me semble tout à fait inédite.

Cependant, le risque, une fois que l’on voit cette peinture, c’est dire : « c’est joli ! ». Ça devient une décoration, comme de la chantilly sur un gâteau. Parce que, je ne l’ai pas encore signalé — bien que cela se voit tout de suite —, les couleurs sont multiples et éclatantes chez Jouannais. C’est explosophore. Ça semble aller dans tous les sens, et, pour certaines pièces, c’est de la dentelle. Voyez ci-dessous. Dans l’entretien (à venir) Jouannais me dit qu’elle ne sait jamais où elle va quand elle commence une peinture. On peut donc, encore une fois, préciser qu’il ne s’agit pas d’Imitation de la Nature. Je sais, peut-être ai-je insisté sur ce point, mais, il me semble, et je l’ai sûrement déjà dit, que nous cherchons toujours la mimêsis qui évoque ou dépicte ce qui pourrait faire penser à… quelque chose d’existant-déjà, de réel. Quand bien même nous savons que la peinture n’est pas naturelle. Ci-dessous, en l’occurrence, à quoi pensé-je ? Mais, on pourrait très bien me faire la remarque suivante : pourquoi penser ? Ne vaut-il pas mieux de recommencer de regarder, de laisser l’œil conduire ? Que cette conduite suive tel ou tel tracé, dans les rythmes et coupures, et reprises — ou non —, de la peinture qui va son allant, et ses chemins. Bien sûr, ces derniers sont interrompus ou soulignés — dans le même temps —, par le stylet, ou le scalpel… et, à ce sujet, je me demandais si Jouannais coupait avant ou après. Et j’ai ma réponse. C’est après (me dit-elle via Messenger).

Juliette Jouannais, Gouache sur papier découpé, 34 x 55 x 6 cm, 2017, Courtesy de l’artiste

Nous ne sommes pas habitués à voir de la peinture dans cet état d’actualisation quasiment sculptural, éloigné du support : on a remarqué que les papiers découpés ne sont pas plaqués au mur, et l’Entretien confirmera l’importance de ce dispositif. La peinture est “en dehors” du mur, et elle est trouée, ou percée ; ponctuée de vides qui sont autant de respirations (contrecarrant la peinture étouffée). De fait, par son geste, Jouannais nous oblige à revoir le vocabulaire de la peinture. Le second risque, c’est la filiation, le rattachement, cette obsession, en art plastique, de toujours vouloir ramener l’originalité — à prendre comme ce qui apparaît purement dans sa nouveauté —, comme ayant déjà été aperçu, ou touché du pinceau, ou embrassé par un Illustre… Et, ici, d’aucuns vont “ramener” Matisse, Morris Louis, voire Bram Van Velde… Et pourquoi pas ? Tout trois ont pratiqué, chacun à leur manière, la démarcation entre le plein et le vide, Matisse étant allé le plus loin. Et il est vrai que ce dernier a écrit à propos de ces papiers découpés : « Le papier découpé me permet de dessiner dans la couleur », ou encore : « Découper à vif dans la couleur me rappelle la taille directe des sculpteurs ». Oui… Je ne sais pas si cela nous avance beaucoup, puisque les papiers découpés de Matisse n’ont rien à voir avec ceux de Jouannais. Ainsi, et comme pour quiconque de nos contemporains, le problème, avec la l’invo-convo-cation des Illustres, c’est le risque de noyade de l’impétrante, si j’ose dire. Or, pour ma part, je ne vois rien d’équivalent. La peinture de Jouannais est singulière, tout autant que ses sculptures et faïences. Posez-vous la question : Compare-t-on la musique de Pascal Dusapin avec celle d’Elliott Carter ? Celle de Jonathan Harvey avec celle de Chostakovitch ? Celle de Luc Ferrari avec celle de Luigi Nono ? Non. Je ne crois pas. Agissons de même avec peintres et plasticiens !

Léon Mychkine