La créature chez Mâkhi Xenakis

Mâkhi Xenakis est une artiste pluridisciplinaire : dessinatrice, peintre, sculpteuse, écrivaine. À regarder ses œuvres, je suis très intrigué et pour tout dire interpellé par ses “Petites Créatures” et “Grandes Créatures”. Avant même d’en expliciter les prolégomènes avec l’artiste (lire notre entretien, ici), leur simple considération, comme on dit, ne laisse pas indifférent

Mâkhi Xenakis, “Grande Créature n°5”

ne laisse pas du tout indifférent. D’abord, ma perception (si vous le permettez): je trouve très étrange ces corps tronqués, comme des patates sexuées, mamellantes (mamelle Du lat. mamilla, dér. de mamma « mamelle » même mot que mamma « maman, grand-mère, nourrice »), fendue assez grandement dans le bas, et, surtout, cette bouche stupéfiée, et le reste, si je puis dire, ces narines trouées sans nez, et ses grosses orbites, sans omettre cette petite touffe sur le crâne… Première impression : Dépiction d’une créature féminine, soumise, dans le sens inféodée à, offerte et en même temps disponible, mais sans plus aucune illusion, comme un petit chien dans sa niche, le coussin en faisant office. La créature comme une chose dont on s’occupe, mais pas tout le temps, il n’y a pas que ça à faire. On imagine une interjection lancée depuis la pièce où elle se trouve : « Allez viens ! » et celle-ci de bondir de son coussin, sautiller vers son interlocuteur, afin de satisfaire ses désirs impromptus. Cette fente vulvaire qui ressemble au sillon interglutéal, ne laisse aussi de me troubler. Tout ne ressortirait-il pas finalement qu’à une histoire de cul ? C’est assez probable dans les résultats IRMf : une majorité de cerveaux mâles ont souvent et étonnamment la forme d’un phallus (faut-il rappeler la différence entre pénis et phallus ?). Ainsi donc, il est possible, dans une certaine lecture, après tout, que les créatures soient des réductions phalliques. J’ai bien conscience ici de me positionner en léger décalage à ce que dit des créatures Mâkhi Xenakis, mais il sera bien trivial de rappeler qu’une œuvre d’art est polysémique par définition, ce qui en fait sa teneur et sa force. Qu’en dit-elle ? C’est tout autant ce qu’elle en dit que les femmes qu’elle a convié à regarder ses créatures qui ne laisse de me questionner : Elles s’y sont reconnues. Et c’est bien là que n’importe quelle théorie du genre se volatilise. Pourquoi ? De nombreuses théories genrées ânonnent que le genre est une construction sociale, un moyen d’oppression, etc. Breaking news: Je ne suis pas une femme. Et peut-être suis-je, en tant qu’homme, limité dans ma sensibilité, mais je ne me reconnais pas du tout dans les créatures de Xenakis. Je n’y entre pas. Non pas qu’elles me révulsent, ce n’est pas du tout le sujet, mais je ne suis pas du tout sûr d’y avoir corporellement accès. Répétons-le : l’artiste n’a pas orienté ses questions vis-à-vis de ses amies, elle les a laissée regarder, contempler, et ressentir ; et toutes lui ont dit : tu parles de nous. Je trouve cela extraordinaire. Et cela s’appelle, aussi, et tout bonnement, l’expérience esthétique. Or, l’expérience esthétique, c’est ce que recherche n’importe quel artiste. S’il n’y pas d’expérience esthétique, alors cela s’annonce funestement. Et l’expérience esthétique, cela va plus loin que le simple assentiment, le banal contact optique. Mais, par contrecoup, cela veut-il dire que Xenakis produit, par le truchement de ses “créatures”, de l’art genré, dans le sens strict ? Bien sûr que non. Ces créatures me troublent, me perturbent, m’attirent même, mais, apparemment, pas de la même manière qu’une femme. Y a-t-il grand mystère à cela ? Probablement pas. Encore une fois, et il est banal de le rappeler : l’expérience esthétique s’adresse au corps, et, on le sait, il y a, en art, bien des manières de s’y connecter, ou d’être envahi par l’objet. On connaît la promotion, chez Lacan, depuis sa lecture de Freud et Winnicott, de l’Objet a ; soit l’objet du désir, ce désir qui s’énacte à partir de n’importe quoi. Appelons Objet i ce qui s’énacte face à une œuvre d’art invasive, donc Objet i pour « objet invasif » . Les “créatures” de Xenakis sont des objets i. Dans l’entretien, Mâkhi me dit qu’elles sont dotées de trous pour écouter, voir, et parler. Je dois dire que, là encore, je suis interdit, par ces deux trous pour dépicter la bouche ; c’est assez inédit. Pourquoi deux trous pour symboliser la bouche ? Cela me questionne. Bien!, passons à la Mère de toutes les créatures, l’Ur-kreatur, la Pompadour :

Mâkhi Xenakis, “La Pompadour”, biscuit teinté en porcelaine de Sèvres, 2010

« Lorsque la Manufacture de Sèvres m’invita, en 2007, à créer une pièce en porcelaine, ma première pensée fut qu’il devait s’agir d’une erreur… Je ne faisais alors que des sculptures en ciment armé teinté ou en résine et les doutes quotidiens qui m’habitaient à cette époque me confortaient dans l’idée que même s’ils ne s’étaient pas trompés de personne, je ne pouvais pas être à la hauteur… […] Soudain, nous nous retrouvâmes face à une sculpture de Louise Bourgeois en porcelaine qui m’était d’une telle familiarité que j’en fus bouleversée. Il s’agit de la “Nature Study” qui a une place importante dans le livre que je fis avec Louise en 1998, intitulé Louise Bourgeois, l’aveugle guidant l’aveugle… et qui fait partie des œuvres qui m’aidèrent à me construire. […] De plus en plus imprégnée par l’histoire de la Manufacture de Sèvres, la présence de Mme de Pompadour m’apparut alors comme une évidence. A la fois inspiratrice de ces lieux, femme intelligente, cultivée, autoritaire, mais aussi sensuelle, gourmande et courtisane » (Xenakis, 2011). Encore Louise ! (cette interjection sera comprise par qui lira l’entretien, nous n’allons pas redire ce qui est déjà dit ailleurs.) C’est bien Mme de Pompadour qui a fondé la Manufacture de Sèvres, en 1740. « Cependant, parmi les voitures légères qui allaient suivre la chasse du Roi, il y avait toujours, en bonne place, un joli petit phaéton bleu d’azur. Une jeune femme vêtue de rose y était assise, rênes en main, comme une Vénus d’opéra dans sa coquille marine. Quand le Roi passait devant elle, les yeux de la dame en rose soutenaient, sans fausse confusion, le regard du souverain qui s’arrêtait quelquefois sur elle ; et lorsque le tourbillon des cavaliers et des chiens s’éloignait, au strident appel des cuivres, le petit phaéton bleu se mêlait aux calèches et aux gondoles » (Tinayre, 1924) :« … elle montait hardiment à cheval, ou bien elle conduisait elle-même un phaéton dans les allées les plus sinueuses de la forêt de Sénart, partout où le Roi menait sa chasse; vêtue d’une façon souvent étrange et toujours coquette, elle attirait les yeux de tous. On ne parlait à Choisy que de la nymphe du bois de Sénart, qui souvent se montrait un faucon sur le poing; comme une châtelaine du Moyen-Âge » (Capefigue, 1858). Un phaéton bleu, un habit rose, c’est Madame de Pompadour qui a inventé l’art conceptuel ! Ceci dit, je ne sais pas ce qu’elle penserait face à son portrait en biscuit… S’y reconnaîtrait-elle, comme les amies de l’artiste face aux “Grandes Créatures”? On peut en douter. Elle serait même probablement effrayée (les temps ont changé, non ?). Passé cet effroi, elle regarderait de nouveau, s’approchant. Peut-être faudrait-il que l’artiste lui parle de certaines statuettes préhistoriques, dont l’imagerie hante sa manière, notamment, par exemple, de la dite “Vénus de Lespugue”:

“Vénus de Lespugue” (grotte des Rideaux, Lespugue, Haute-Garonne), époque gravettienne (vers – 23 000 ans) Ivoire de mammouth, 14,7 × 6 × 3,6 cm, Musée de l’homme, Paris © MNHN – Jean-Christophe Domenech

L’art de ses statuettes a stupéfié à vie Mâkhi Xenakis, stupéfaction formelle qui, encore une fois, a été relayée par Louise Bourgeois, qui, face à une spectatrice de son “Harmless woman” et se voyant demander pourquoi la sculpture était dénuée de bras, de jambes et de tête, se vit répondre : « Il n’y en a pas besoin » (anecdote rapportée par Mâkhi Xenakis). 

Louise Bourgeois, “Harmless woman”, bronze with gold patina, 29.2 x 12.7 x 10.2 cm,  édition 5/6, Conceived in 1969 and cast in 1991, Christie’s.

Une fois passée par ce petit détour, Mme de Pompadour, intelligente qu’elle était, comprendrait le cheminement, gageons-le. Et le comprendrait encore mieux quand elle verrait les premiers dessins de Xenakis à l’origine de tout :

Mâkhi Xenakis, “Petite bonne femme, maternité”, 1989
Mâkhi Xenakis, “Petite bonne femme”, New York, 1988

Sur ces entrefaites, Jeanne-Antoinette convierait Louise et Mâkhi à bord de son phaéton, et toutes trois partiraient au trot pour une chasse au faucon dans la forêt de Sénart…

 

Rappel. Dépiction : On distingue entre ressemblance et dépiction, a minima. La ressemblance conduit à identifier immédiatement ce qui est “représenté” avec ce qui existe : La paire de chaussures peintes par Van Gogh “ressemble” à une paire de chaussures. Le tableau produit une image mentale “ressemblante”. La sculpture des créatures chez Xenakis dépicte un corps féminin, car on ne peut pas dire que le corps féminin “ressemble” à un corps commun, disons

 
Refs : Mâkhi Xenakis, La Pompadour et les créatures, Actes Sud, 2011 /// Marcelle Tinayre, La Vie amoureuse de Madame de Pompadour, Ernest Flammarion éditeur, 1924 /// M. Capefigue, Madame la Marquise de Pompadour, Paris, Amyot éditeur, 1858
 

 

Léon Mychkine

 

 

Pour tout contact : mychkine@orange.fr

 

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